Langue de bois pour jambe dans le plâtre

Benjamin Denis

Selon un sondage publié au tout début du mois de septembre dans la presse flamande, le footballeur Axel Witsel serait encore plus détesté par le public que Kim De Gelder, ce jeune homme qui a poignardé deux bébés dans une crèche de la région de Termonde. Ce sondage n’est qu’un tout petit échantillon de la déferlante haineuse et vindicative qui a accablé le jeune joueur du Standard de Liège à la suite de son implication dans une action de jeu qui a abouti à la fracture de la jambe de Marcin Wasilewski, le musculeux défenseur du Sporting d’Anderlecht.

Le sponsor du club de la cité ardente, un célèbre opérateur de téléphonie, a, par exemple, d’emblée tenu à faire preuve de vertu en se désolidarisant d’un geste contraire aux « normes et valeurs dont ils sont porteurs en tant que marque » et à appeler le club à organiser le suivi psychologique du joueur. Son sponsor personnel, un équipementier sportif, aurait même vu dans cet événement un comportement symptomatique de la corruption morale d’une certaine jeunesse. Un de ses représentants aurait ainsi confié à un quotidien populaire bien connu que « cette génération pense qu’elle peut tout se permettre et ne doit pas s’étonner du retour de manivelle lorsqu’un événement comme celui-ci survient. Ces jeunes joueurs pensent qu’il est plus important de dormir avec une Miss — Axel s’est séparé de Maud et a eu une aventure avec une Miss — ou de rouler dans une voiture de luxe que de jouer au foot. » Manifestement, notre marchand de godasses à crampons considère que le fait de batifoler ou de lorgner les belles voitures serait révélateur de graves troubles du comportement.

Le festival de bon goût et de modération a atteint des cimes rarement atteintes lorsque le joueur et un de ses coéquipiers ont reçu des menaces de mort et que le domicile de ses parents a été vandalisé. Le plus savoureux fut sans doute cette annonce selon laquelle un autre joueur du Standard pourrait être poursuivi devant les tribunaux au motif qu’il aurait incité les supporters adverses à la violence en célébrant son but avec un peu trop d’ostentation quelques minutes après le bris de jambe sus-décrit.

Les médias ne furent pas en reste puisqu’ils assurèrent une très large couverture de l’événement généralement qualifié d’« agression » ou d’« attentat ». L’émission Studio 1, programmée le lundi soir sur les antennes de la RTBF, a ainsi consacré près de deux heures à l’analyse du match. La solennité du ton témoignait à elle seule de la gravité de l’instant, comme si, par-delà le membre du joueur anderlechtois, c’est toute la communauté du football qui était menacée de rupture, voire la société qui risquait de se briser.

Vu ce florilège, j’ai eu l’impression durant quelques jours d’appartenir au premier cercle des ignobles de l’humanité. Cette engeance honteuse et abjecte peuplée des violeurs, des cannibales et des génocidaires de tous acabits. En effet, confessons-le à présent, je suis supporter du Standard et footballeur pratiquant. En ces temps de croisade morale et de purification collective, je crois prudent de préciser que, malgré l’assiduité dont je fais preuve, je ne me départis jamais de la correction qui sied à l’honnête homme — du moins dans les limites de la définition que mon habitus donne à cette expression.

Pourtant, je le promets, le point de vue que j’entends exprimer ici n’est pas celui du partisan que je suis. S’il sera nécessairement « situé », il ne sera pas réductible à la partialité inhérente à la glose footbalistique. La question que je me pose, tout observateur de la vie sociale se la pose également : comment un incident de jeu comme celui-ci peut-il se transformer en affaire d’État ?

Je pense que l’essentiel de la réponse tient au fait que l’omniprésence de l’image dévoile une insupportable contradiction entre d’un côté les logiques d’action propres au football professionnel et, de l’autre, notre intolérance à la visibilité des dommages physiques provoqués par la violence. La diffusion ad nauseam des images de cette jambe meurtrie et ce, sous des angles multiples, au ralenti, en plan large et en très gros plan, a heurté bien des consciences et suscité un émoi rarement observé autour d’un accident sportif.

Ceux qui abhorrent le foot dénoncent souvent la violence inhérente à ce sport. Du terrain aux tribunes, le foot serait un des terrains d’expression des inclinations humaines les moins nobles. Dans ses travaux sur le sport, Norbert Elias a pourtant souligné que l’apparition du sport, tel que nous le connaissons aujourd’hui, faisait partie intégrante du procès de civilisation des mœurs inhérent à la modernité. La vue de graves blessures ou le spectacle de la violence nous inspire désormais une profonde répulsion et c’est pourquoi le sport moderne, contrairement à ses préfigurations antiques ou moyenâgeuses, est doté de règles précises et sophistiquées qui visent à ce que la libération des pulsions que le sport organise soit strictement contrôlée.

Bien que ce propos puisse être associé à un évolutionnisme pour le moins discutable, il dévoile bien que le sport moderne est un jeu de compétition hautement rationalisé dont les règles ont notamment vocation à établir un strict contrôle de la violence. Le football n’échappe pas à ce constat. Pour qu’il devienne socialement acceptable, ce jeu a dû se doter d’une véritable police des conduites.

Cela étant, si la violence doit être contrôlée et canalisée, c’est bien que celle-ci est indissociable de l’activité sportive de compétition, à des degrés divers selon les types de sports et de compétition. C’est en particulier le cas du football, sport collectif de mouvement et de contact dont l’enjeu principal est la conquête et/ou la conservation d’une sphère en cuir. Au sein d’un périmètre clos, vingt-deux protagonistes répartis en deux équipes de onze joueurs se disputent un ballon dans l’objectif de le faire pénétrer dans une zone appelée but. Bien qu’un arbitre veille au respect des règles du jeu, et en particulier celles qui répriment les comportements violents, les contacts physiques sont légions et les blessures fréquentes. L’utilisation de certaines parties du corps pour bousculer l’adversaire, entraver son mouvement ou déporter sa course, fait d’ailleurs partie de l’arsenal que tout bon joueur doit être en mesure de mobiliser. Des expressions footballistiques comme « épaule contre épaule », « mettre le pied », « jouer physique », « tenir à la culotte » ou « gagner un duel » sont de doux euphémismes utilisés pour désigner l’usage d’une certaine forme de contrainte physique.

Sur le plan des discours propres au monde du foot, l’exhortation à l’engagement physique s’avère être un credo que professent dirigeants, entraîneurs et joueurs. Aux lendemains d’une défaite de son équipe, Ariel Jacobs, l’entraîneur d’Anderlecht — pourtant réputé offrir un jeu académique et dénué de violence — déclarait : « Nous avons manqué de trop de choses, notamment d’agressivité » (La Dernière Heure, 20 octobre 2008).

Quelques mois plus tôt, alors que son équipe venait d’hériter d’une formation de prestige à l’occasion d’un tirage au sort européen, son homologue liégeois, Lazlo Bölöni, diffusait un message du même ordre : « Ce qui est sûr, c’est que pour y arriver, mes joueurs ne devront montrer aucun respect : ni pour leurs adversaires, ni pour le stade, ni pour le public. Il faudra être une bande de, entre guillemets, salopards ! »

À l’époque, personne ne fut offusqué de l’usage de ces rodomontades de caserne dans le cadre de la préparation d’une rencontre sportive. Ce discours fut perçu comme l’expression pleine de verve d’une virilité de bon aloi mise au service d’une saine détermination. Ce n’est évidemment pas un hasard si les lexiques militaires ou pugilistiques abreuvent si souvent les plumes dédiées à la prose footballistique : attaque, défense, obus, tir, duel, coup sur la tête, sonné, groggy, etc. ; sont autant d’invitations à penser le foot comme on décrit la guerre ou la boxe.

Comment, en prêchant pareil jusqu’auboutisme et en exaltant à ce point l’engagement physique, le monde du football professionnel pourrait-il être immunisé contre les accidents tels que celui dont fut victime le défenseur d’Anderlecht ? Vu la terrible pression médiatique et les enjeux financiers colossaux, le foot professionnel condamne ses joueurs à flirter constamment avec la limite qui sépare la saine agressivité de la brutalité la plus crue. Ce n’est pas une question de valeurs qui seraient défendues par telle ou telle équipe, c’est une question de système dont la logique pousse à s’approcher constamment du danger pour soi-même et pour autrui. L’enjeu pour ceux qui évoluent dans ce milieu est de gérer cette proximité des limites.

Le commentaire d’Ariel Jacobs, à la suite d’une élimination précoce des compétitions européennes, donne une excellente illustration de cette tension entre nécessité d’une certaine agressivité et obligation de respect des règles et de protection de l’intégrité physique des joueurs : « Pour moi, le moment clé a été notre exclusion lors du match aller. Plutôt que de parler au groupe, j’ai eu des entretiens individuels avec certains, dont Wasilewski. Et j’aurais pu enregistrer la conversation pour la diffuser à Rnic [Rnic est un autre défenseur de l’équipe d’Anderlecht] ! Le problème, c’est que je n’ai aucune garantie que de tels gestes ne se reproduiront pas. La preuve, à l’entraînement d’aujourd’hui, j’ai bien failli renvoyer un joueur au vestiaire pour une intervention trop sèche… » (La Dernière Heure, 9 août 2008). Manifestement, que l’on soit à Sclessin ou à Saint-Guidon, la domestication de l’engagement semble un défi quotidien.

Assassin, boucher, brute, inconscient sont quelques-unes des aménités dont Axel Witsel a été affublé à la suite de la terrible blessure dont Marcin Wasilewski a été la malheureuse victime. Les sermons, les jugements moraux, les tentatives de criminalisation, voire de psychologisation de son geste furent légion. Peu sont ceux qui ont tenté de resituer l’accident en ayant à l’esprit la logique de fonctionnement de l’univers social au sein duquel il a eu lieu. Lorsque l’on replace cet incident dans le contexte d’un milieu où l’éthos de la guerre le dispute à celui de la loyauté, les cris d’orfraie prononcés lorsque les formes paroxystiques d’engagement provoquent de graves blessures paraissent procéder d’un dédoublement de la moralité. Les appels aux châtiments exemplaires invitent quant à eux à punir des victimes expiatoires pour offrir une catharsis collective à une société qui semble avoir de plus en plus de mal à prendre conscience du degré de danger et de violence consubstantiel à ses principaux exutoires.