La tête du héros (récit)

Boris Korkmazov

Le mois de novembre 1943 touchait à sa fin. Le train dans lequel se trouvait Kanamat approchait d’Armavir. Il sortit fumer dans le couloir. Tenir une cigarette dans la main gauche était un geste dont il n’avait pas l’habitude si bien qu’il dégagea son bras droit blessé de l’écharpe qui le soutenait. C’était plus commode pour fumer bien qu’il sentît immédiatement un lancinement dans le bras. Il porta la cigarette à ses lèvres en s’efforçant de ne pas faire de mouvements brusques et se délecta de la fumée aromatique. Son
voisin de chambre à l’hôpital lui avait remis un paquet de Kazbek [1] en guise de cadeau d’adieu.

Kanamat avait été gravement blessé sur la rive droite du Soj. Son régiment était un des premiers parmi ceux qui avaient traversé le fleuve sur de fragiles embarcations et débarqué sur la rive opposée pour s’emparer de la place forte des fascistes [2]. Les tirs en rafale des mitrailleuses ennemies empêchaient ses combattants de progresser. Le capitaine lui-même était plus près des positions ennemies et aurait pu facilement leur lancer une grenade, mais pour cela, il fallait se soulever, et il aurait été atteint par les dizaines de balles qui passaient à quelques centimètres de sa tête. Il se ravisa donc.

Bouillant de rage et d’impuissance, il enfonça furieusement ses ongles dans la terre mouillée. Chez lui, dans son village natal de Khourzouk, il était de loin le meilleur parmi ses camarades au lancer dukol-tache. Le lancer de cette lourde pierre ronde correspondait à un jeu ancien transmis au peuple karatchaï par ses ancêtres mythiques, les Nartes.

« Je vais tenter de lancer une grenade en restant couché, d’un seul mouvement de l’épaule, comme pour le lancer du koltache, décida Kanamat.

Le capitaine attendit le moment où les tirs changeaient de direction et, afin que l’ennemi ne se rende compte de rien, se retourna très lentement sur le dos. Il dégoupilla la grenade tout aussi lentement, déplaça sa main vers l’arrière en direction de son épaule, puis se tourna brusquement sur le côté gauche et lança la grenade de toutes ses forces. Pendant que la grenade volait en direction de l’ennemi, Kanamat en prépara deux autres. Dès qu’il entendit l’explosion de la première limonka [3], il lança la deuxième, puis la troisième. Au même moment, un coup violent à l’épaule le fit tomber en arrière. Ses combattants lui racontèrent plus tard que la première grenade n’avait pas atteint son but, mais les fascistes allemands apeurés cessèrent le feu un instant, ce qui lui permit de lancer les deux autres qui atteignirent leur cible. Le mitrailleur allemand réussit quand même à tirer une courte rafale, et les quatre balles atteignirent le capitaine. Une balle frôla sa hanche, la seconde dérapa sur une côte, la troisième l’atteint au biceps et la quatrième le traversa de part en part sous la clavicule.

Ce combat valut à Kanamat une décoration de plus. Il en avait déjà une bonne dizaine : quatre rosettes et sept médailles. Parti au front comme volontaire le cinquième jour de la guerre, après deux ans et quatre mois, il était passé du rang de simple soldat à celui de capitaine. Son audace inouïe et son courage avaient impressionné non seulement ses camarades de combat, mais aussi l’ennemi. Il aurait pu être nommé à un grade supérieur, mais ce n’était pas son but. Ses soldats l’adoraient pour sa folle bravoure et sa volonté constante de foncer tête baissée dans n’importe quelle situation infernale. Quant à ses supérieurs, ils le respectaient et ne se privaient pas de lui décerner des décorations.

Kanamat passa presque un mois à l’hôpital et on faillit lui amputer le bras. Heureusement pour lui, le médecin de garde eut pitié du jeune héros, et son bras fut préservé. Au bout de deux semaines, il parvint à bouger les doigts. Mais une mobilité totale de la main s’avérait impossible car un nerf avait été sectionné.

– Tu ne pourras plus lever le bras au-dessus de l’épaule, lui expliqua le médecin avant la sortie de l’hôpital.

– Ah ! C’est bien, dit Kanamat avec le sourire. Comme ça, je ne suis plus en mesure de me rendre à l’ennemi.

– Arrête ce genre de plaisanteries, capitaine, dit le médecin, et il jeta un regard craintif sur le côté même si personne ne se trouvait dans la pièce.

– Mais de quoi donc avez-vous peur, Nikolaï Ivanovitch ? s’étonna Kanamat.

– J’ai vu un autre farceur dans ton genre l’année dernière. Il a lâché — l’air de rien — que s’il n’y avait pas d’autre issue, il valait mieux se rendre vivant, puis s’échapper. Manifestement, quelqu’un l’a dénoncé. Le lendemain, les hommes de la Tchéka l’ont emmené [4]. À ce jour, personne ne sait ce qu’il est devenu. On l’a mis dans un camp de redressement où on l’a tué tout de suite pour esprit défaitiste.

– Les montagnards ne se rendent pas, dit Kanamat en souriant, et il quitta le cabinet du médecin.

– Tu n’en auras pas l’occasion, cria le médecin dans son dos. Avec un bras dans cet état, ils ne vont pas t’envoyer au front.

« On verra », pensa Kanamat.

Comme on lui avait donné deux semaines de congé, il décida de rentrer chez lui, en terre karatchaïe [5]. Depuis deux ans et demi, il n’avait pas revu ses parents ni ses frères et sœurs plus jeunes. Il savait que le territoire karatchaï avait été occupé par les fascistes allemands puis libéré après quelques mois, en janvier 1943. Grâce aux lettres de ses proches, il savait que tous étaient vivants et en bonne santé, et que les Allemands ne leur avaient fait aucun mal.

Il descendit du train à Nevinnomysk et se mit à la recherche d’un moyen de transport pour se rendre à Tcherkessk afin de rejoindre ensuite Mikoïan-Chakhar, la nouvelle capitale du territoire karatchaï fondée en 1927 et ainsi nommée en l’honneur du célèbre activiste révolutionnaire Anastase Mikoïan, qui en avait posé la première pierre.

À la gare, une patrouille militaire s’approcha de Kanamat. Le plus âgé du groupe arborait le grade de lieutenant et s’approcha de lui. Il le salua et lui demanda ses papiers, les étudia longuement et, finalement, posant sur Kanamat un regard étrange, lui demanda :

– Excusez-moi, camarade capitaine, si je comprends bien, vous vous rendez dans votre patrie ?

– Précisément, camarade lieutenant.

Kanamat était un peu étonné par l’expression qui se lisait sur le visage du chef de patrouille.

– Ce n’est pas la peine pour vous d’aller là-bas, dit soudain le lieutenant.

– Comment ça ? s’étonna Kanamat.

– Il m’est pénible de devoir vous dire ça, camarade capitaine, mais je pense que vous ne trouverez plus personne là-bas.

Un sombre pressentiment envahit soudain Kanamat, lorsqu’il entendit les mots du lieutenant.

– Il y a déjà trois semaines qu’ils les ont tous emmenés, ajouta ce dernier qui, pour une raison ou l’autre, baissa les yeux et prit un air coupable.

À ce moment précis, Kanamat remarqua que son interlocuteur avait perdu sa main droite.

– C’est arrivé à Stalingrad, expliqua le lieutenant.

– Qui a-t-on emmené ? Et où ? s’interrogeait Kanamat. Quelque chose m’échappe dans ce que tu dis, lieutenant …

Dans le cœur du capitaine, ce cœur qui n’avait jamais été gagné par la peur, s’insinuait une angoisse inconnue, lourde comme du plomb.

– Allez-y, je vous rattraperai plus tard, dit soudain le chef de patrouille à ses soldats.

Quand ces derniers se furent éloignés d’une vingtaine de mètres, le lieutenant se hâta d’expliquer à voix basse, presque en murmurant :

– Écoute, capitaine, ton peuple tout entier a été déporté en Asie centrale. En punition pour collaboration avec les fascistes. Je ne sais pas ce qu’il en est au juste, mais je peux te dire que nous avons reçu l’ordre de repérer les Karatchaïs qui seraient restés dans la montagne et ceux qui reviennent du front pour les envoyer rejoindre les autres en Asie. Je vois bien que tu es un chef et un combattant. Je fais bien la différence entre un vrai combattant du front et un rat de l’arrière-garde, mais tu ferais mieux de te rendre tout de suite au poste de commandement de Tcherkessk et demander qu’ils te transfèrent là où ton peuple se trouve maintenant. Ou encore mieux, pars d’ici au plus vite et rejoins ton unité. Peut-être que là, en pleine guerre, ils te laisseront tranquille. Maintenant, je risque gros : si un de mes soldats me dénonce en disant que j’ai laissé échapper un Karatchaï, ça ira mal pour moi, ils peuvent m’assigner en justice. Mais tu vois, à Stalingrad, un de tes compatriotes m’a sauvé la vie. J’ai oublié son nom de famille, mais on l’appelait Dalkhat. Il m’a sorti de la zone de combat quand j’ai eu la main arrachée et a réussi à m’amener aux brancardiers avant que je ne me vide de mon sang. Sans lui, je ne serais pas ici devant toi. Je ne sais vraiment pas pour quelle raison ils ont déporté ton peuple car s’il y a des traitres dans tous les peuples, il est impossible que tout un peuple soit coupable ; seulement, je te conseille vivement de partir d’ici au plus vite.

Le lieutenant se retourna brusquement et rejoignit ses soldats.

Kanamat aurait voulu dire quelque chose au chef de patrouille qui s’éloignait, mais il ne pouvait articuler le moindre mot. Il restait sans voix et dans ses oreilles résonnaient les mots : « … Ton peuple tout entier a été déporté en Asie centrale. Pour collaboration avec les fascistes. »

– Qu’est-ce qui se passe, mon garçon ? Tu es tout pâle, ta blessure te fait mal ? lui demanda, pleine de compassion, une femme âgée qui passait près de lui.

Comme Kanamat ne répondait pas, elle le prit par la main qui n’était pas blessée, et l’emmena avec elle.

– Allons, je vais te donner quelque chose à manger. Peut-être que ça te fera du bien. Mon mari est aussi au front, avec mes fils. Cela fait déjà plus d’un an que je n’ai pas la moindre nouvelle. Ils ont peut-être été tués, ou bien …— la femme regarda craintivement autour d’elle — ou peut-être… … Mon Dieu ! Je préfère ne pas y penser ! Peut-être sont-ils prisonniers ? C’est difficile, mon garçon, très difficile. C’est terrible : je suis en vie et je ne sais pas où sont les miens.

Encore tout bouleversé par ce que lui avait dit le lieutenant, Kanamat ne disait mot. Sans opposer de résistance, il se laissa entrainer par la femme. Ils arrivèrent bientôt à une maison en bois de taille modeste, dont les murs avaient dû être peints en bleu ciel. Au fil des années, ils avaient viré au brun sale. Sa compagne de route ouvrit le portillon, ils traversèrent la cour, puis pénétrèrent dans la maison. La femme le fit assoir à une table rectangulaire couverte d’une nappe fleurie et s’en fut vers la cuisine.

Elle revint bientôt avec un grand bol.

– Voilà, mon garçon, bois, c’est de l’aryan [6], c’est bon. C’est la recette des Karatchaïs. Un peuple qui vit là-haut, dans les montagnes. Mon amie Khalimat m’a expliqué comment le préparer. Je l’appelle Galia — à l’ukrainienne —, mais c’est une Karatchaïe. Nous avons fait connaissance il y a longtemps ici, au marché. Elle était venue avec son mari pour vendre un mouton. Une fois, ils ont passé la nuit chez moi puis je les ai invités à plusieurs reprises. Des gens si gentils, si bons. Galia m’a apporté du ferment pour l’aryan et elle m’a montré comment le préparer. Mais maintenant, ils ne sont plus ici les Karatchaïs, on les a emmenés quelque part, loin d’ici ; on raconte qu’ils ont collaboré avec les fascistes, qu’il y avait beaucoup de bandits parmi eux. Voilà, c’est comme ça, mon garçon, il y avait tout un peuple ici, et maintenant il ne reste plus personne. On dit que leurs maisons et leurs terres ont été distribuées. Tiens, je peux te dire, on a même proposé à mon voisin une maison karatchaïe, avec du bétail et de très bonnes terres, mais il a refusé. Silantitch, mon voisin — les voyous avaient beau l’insulter au passage et dire que c’était un bâtard de koulak — il m’a dit : comment pourrais-je vivre dans la maison d’un autre, qui a mis tout son cœur à la construire ? Comment pourrais-je travailler la terre d’un autre et prendre son bétail ? C’est pas humain tout ça : Dieu qui voit tout ça les punira … C’est ce qu’il m’a dit à moi Silantitch, mais au président du kolkhoze, il a dit qu’il se sentait trop vieux et n’avait pas la force de s’occuper d’une ferme en plus…

– Et toi mon garçon, d’où viens-tu ? Tu es d’ici ou tu es venu en mission ? demanda la femme.

Kanamat regardait d’un air détaché le bol d’aryan, appelé pour on ne sait quelle raison aryan par les Russes et les Kazaks malgré de nombreuses années vécues aux côtés des Karatchaïs. Il repensait à l’étrange discours du lieutenant. Puis voilà que cette Ukrainienne lui offrait l’hospitalité à lui, un Karatchaï, et lui servait la boisson traditionnelle de son peuple, tout en lui expliquant, elle aussi, que ses compatriotes avaient été déportés.

Bientôt son hôtesse apporta une assiette avec une pomme de terre fumante et une cuiller en bois.

– Mange mon garçon, et bois de l’aryan. Après ça, je n’ai plus rien à t’offrir aujourd’hui. Je n’ai pas cuit de pain, il y a longtemps que je n’ai plus de farine.

Kanamat plongea la cuiller dans le bol et avala avec difficulté une gorgée d’aryan odorant et bien fermenté. Mais il n’avait pas le moindre appétit. Il se leva, remercia chaleureusement son hôtesse tout à fait déconcertée de le voir renoncer à la nourriture, fit ses adieux et sortit.

Il retrouva l’étreinte grise et humide d’une journée de novembre. Cela le soulagea quelque peu et il respira profondément cet air froid et moite, compagnon immuable des derniers jours d’automne. Même si les paroles de cette femme compatissante confirmaient les dires du lieutenant, Kanamat avait du mal à croire que son peuple ait été déporté et de surcroit pour collaboration avec les fascistes. « Il y a quelque chose qui cloche », pensait-il. « Il faut que j’aille à Tcherkessk, que je passe chez une de mes connaissances, que je m’informe. »

Le voilà bientôt secoué à l’arrière d’un gros camion avec quelques compagnons de voyage qui l’interrogeaient sur ce qui se passait au front ; lui leur répondait par monosyllabes. Puisqu’il parlait russe sans accent et qu’il ressemblait à n’importe quel habitant d’une ville de Russie centrale, personne ne pensa qu’il était karatchaï. Après une bonne heure de route, il marchait dans les rues de Tcherkessk et se dirigeait vers la maison de son vieil ami Djanibek. C’était presque l’hiver. Un vent froid et impétueux brulait le visage du capitaine, mais il y était insensible et continuait à se demander ce qui était arrivé à son peuple et à sa famille. De rares passants le regardaient avec curiosité. Kanamat remarqua que parmi les personnes rencontrées tout au long de son chemin, il ne se trouvait pas un seul ami ou un seul Karatchaï à qui il eût pu demander ce qui s’était réellement passé dans sa patrie. Il atteint la maison de Djanibek, entra dans la cour, grimpa les marches de bois grinçantes et frappa à la porte. Il entendit le bruit familier des béquilles (Djanibek était invalide depuis son enfance). La porte s’ouvrit toute grande et Kanamat vit la figure incroyablement pâle de son ami. Ce dernier, après avoir longuement cligné des yeux et observé à travers sa myopie ce militaire inconnu, poussa un cri et tendit avec hésitation la main droite. La béquille tomba sur le seuil avec fracas. Kanamat la ramassa, puis serra la main tendue de son ami et lui fit une accolade. Djanibek le regardait intensément, mais gardait le silence.

– Qu’est-ce qui te prend ? demanda Kanamat qui ne pouvait s’empêcher de sourire en posant la question. On dirait que tu as devant toi un émégène [7] à cinq têtes, et non un vieil ami !

Djanibek reprit sa béquille machinalement, respira difficilement et balbutia d’une voix à peine audible :

– Kanamat, d’où viens-tu ?

– Je suis en permission, après ma sortie de l’hôpital. Je veux rendre visite à ma famille, mais les gens d’ici me racontent des histoires bizarres : on me dit que tous les Karatchaïs ont été déportés en Asie centrale.

– Tu veux vraiment dire que tu n’es au courant de rien ? demanda Djanibek toujours à voix basse.

– La dernière lettre que j’ai reçue date d’il y a deux mois, c’était avant que je ne sois blessé. Mon père écrivait que tout allait bien, ils étaient en train de réparer le sov­khoze, il allait y avoir du travail…

– Tous les tiens ont effectivement été déportés, l’interrompit soudain Djanibek et il se mit à parler très vite, comme s’il craignait de ne pouvoir tout raconter. Ils ont proclamé que c’étaient des bandits, qu’ils avaient collaboré avec les fascistes et ils les ont presque tous déportés [8]. Ceux qui restaient ici dans les bois ont été déclarés hors-la-loi. Ils donnent de l’argent à toute personne qui amènerait la tête d’un Karatchaï au bureau local du NKVD [9] : il paraît qu’ils paient cinquante mille roubles par tête rapportée. Le NKVD et des volontaires d’autres nationalités cherchent dans la montagne ceux des tiens qu’ils n’ont pas pu emmener lors de la première déportation. Il y en a beaucoup qui sont prêts à faire ce travail. J’en ai vu un ici, il habite dans la rue d’à côté : il se vantait d’avoir déjà rapporté cinq têtes au NKVD et de bien gagner sa vie avec ça. Quand je lui ai demandé où il trouvait ces têtes, il m’a dit que trois d’entre elles étaient celles de bergers qui faisaient paitre leurs brebis en haute montagne et que les hommes du NKVD n’avaient tout simplement pas trouvés au moment de la déportation. Mais moi, m’a-t-il dit, je connaissais ce kochar [10] depuis longtemps.

Un jour, des amis karatchaïs avaient proposé à cette crapule d’aller chasser avec eux. Et là, dans ce kochar, ils l’avaient invité à partager un mouton et lui avaient offert de l’aryan. Alors, il s’est souvenu que là-bas, au-delà du col, se trouvait ce kochar. Il s’est dit que les hommes du NKVD n’étaient sans doute pas allés jusque-là. Il a emmené des copains, des voyous dans son genre et ils sont partis là-bas.(Ces bergers ne savaient même pas que tous les autres habitants de leur village avaient déjà été embarqués dans des Studebaker [11] et expédiés à la gare. Ils étaient tout contents quand ils nous ont vus arriver, racontait ce vaurien… Donc, ils s’apprêtaient à nous inviter, mais nous les avons butés sur place.) Ils ont coupé leurs têtes et sont redescendus par le col en poussant les chevaux et les moutons, puis ont vendu les bêtes à des Ossètes [12]. Ces bergers étaient de ton village, Kanamat.

Djanibek se tut, reprit son souffle, puis raconta encore très vite :

– Il a encore coupé la tête de deux invalides qui revenaient du front avec l’espoir de revoir leur famille, sans savoir que tous les Karatchaïs avaient déjà été déportés. Tu te rends compte, des combattants comme toi. Il les a suivis, les a tués et leur a coupé la tête. Et en plus, il me l’a raconté, ce salopard…

Djanibek sanglotait comme un enfant, de grosses larmes roulaient sur ses joues. Kanamat avait l’impression de faire un cauchemar. Ils restaient sur le seuil et de toute évidence, Djanibek n’avait pas l’intention de l’inviter chez lui, comme avant, au bon temps d’avant la guerre.

– Les gens maintenant n’ont plus de conscience, ils n’ont plus honte de rien. Il y en a beaucoup qui vont marauder dans vos villages, poursuivit Djanibek. Tu ne te rends pas compte, Kanamat, tout ce qu’ils ont déjà été prendre dans les villages karatchaïs, enfin, ceux qui le voulaient. On a donné vingt minutes aux vôtres pour rassembler leurs affaires. Et donc, tout le reste est demeuré sur place. Le bétail est resté dans les granges. Jamais je n’aurais pensé que des gens qui avaient vécu tant d’années avec vous, en bon voisinage, pourraient se conduire comme ça. Mais ils ont tous perdu la tête. Beaucoup d’entre eux se sont mis à piller tout de suite. Ils fauchaient tout ce qui leur tombait sous la main. J’ai entendu dire qu’ils ont même démoli les enceintes autour des maisons et qu’ils les chargeaient sur leurs chars. Il paraît que maintenant, ce sont des Svanes [13] et des Mingréliens qui vont occuper vos villages. On les a fait venir. Et le territoire a déjà été attribué à la Géorgie. Ils ont partagé les terres karatchaïes entre le kraï de Stavropol et celui de Tcherkessie. Donc, ton peuple n’est plus ici, et vous n’avez plus de terres……

Djanibek regardait tristement le visage bouleversé de son ami et Kanamat marchait de long en large, littéralement saoulé par tout ce qu’il avait entendu. Son cœur battait si fort qu’il lui semblait qu’on devait entendre ce battement à des lieues à la ronde. La colère, la douleur, l’impuissance se succédaient en lui, secouant son corps. Sa tête était prête à éclater, comme envahie par un ouragan dément de pensées tourbillonnantes.

– Excuse-moi Kanamat, je ne peux pas t’inviter à la maison maintenant. Ils pourraient me dénoncer, dire que j’ai caché chez moi un bandit karatchaï. Ce n’est pas pour moi que j’ai peur, mais je m’inquiète pour mes parents. Déjà qu’ils ont pensé toute leur vie que Dieu les avait punis en leur donnant un fils invalide. Ils dorment : je ne veux pas qu’ils se réveillent et te voient. Tu sais bien, l’hospitalité pour eux, c’est sacré, ils voudront t’inviter. Je préfère prendre ce péché sur moi et déroger à cette coutume…… Je vais rentrer et te préparer un peu de nourriture pour la route, et toi, va dans la grange et attends-moi, que les voisins ne te voient pas, sinon ils vont poser des questions…

Djanibek ouvrit la porte et s’appuyant lourdement sur ses béquilles s’enfonça dans le corridor de la maison. Kanamat n’alla pas dans la grange, il n’attendit pas son ami. Il sortit rapidement par le portillon et s’éloigna de cette maison dans laquelle il ne pouvait plus être invité. Il erra longtemps dans les rues de Tcherkessk jusqu’à ce qu’il tombe sur une patrouille du NKVD.

– Camarade capitaine, vos papiers ? lui demanda d’une voix de fausset un individu rondouillard qui portait des épaulettes de sous-lieutenant.

Sans mot dire, Kanamat tendit son livret d’officier et le reste de ses papiers. L’autre les examina attentivement et dévora Kanamat des yeux.

– Donc, tu es karatchaï ? Bien, bien… Il va falloir aller au poste de commandement et expliquer comment tu t’es retrouvé ici. On en a vu beaucoup ici parmi les vôtres qui ont joué les combattants. Alors qu’en fait, c’étaient des bandits qui avaient collaboré avec les fascistes…

Il ne put en dire davantage. Le capitaine lui appliqua une telle raclée qu’il tomba sur les subordonnés qui le suivaient. Les soldats essayèrent bien de rattraper leur supérieur, mais en vain : tout cela était trop inattendu. Le corps s’écroula comme une masse sur le sol. Les soldats effrayés regardaient ébahis tantôt le capitaine qui caressait son menton de la main gauche, tantôt leur supérieur allongé inconscient sur le sol.

– Le poste de commandement est loin d’ici ? s’enquit calmement Kanamat.

– Non, pas vraiment, deux cents mètres d’ici, dans cette direction, répondit un des soldats en indiquant de la main un endroit derrière lui.

Kanamat ramassa ses documents et s’engagea sans hâte dans la direction indiquée.

– Camarade capitaine, et nous, que devons-nous faire ? cria dans son dos le second soldat.

– Ramenez le lieutenant à lui et continuez à patrouiller, répondit Kanamat sans se retourner.

Au poste de commandement, un major à lunettes examina très attentivement ses papiers. Puis il téléphona longuement et regarda de nouveau les papiers. Au bout de deux heures, il les lui rendit et déclara :

– Tu vas dormir ici, capitaine, et demain, nous déciderons ce qu’il faut faire de toi. Nous allons le plus probablement t’envoyer vers le Sud, rejoindre les tiens.

– En fait, j’avais l’intention de retourner au front après mon congé, fit remarquer Kanamat.

– Ah, je comprends … mais non, capitaine, tu as fait ton temps. Il est indiqué dans ces papiers que tu n’es plus apte au service militaire. Alors, il vaut mieux que tu rejoignes les tiens, les Karatchaïs. On a besoin de gens comme toi là-bas, conscients des réalités et capables de faire entendre raison à leurs congénères. Parce qu’ils pensent qu’on les a traités injustement, mais tu comprends bien que le camarade Staline et notre parti ne font rien injustement. S’il n’y avait pas eu tant de traitres parmi tes compatriotes, on ne les aurait pas déportés. Et il ne faut pas me regarder comme ça…

– Écoute, major, ça fait plus de deux ans que je suis parti au front et je ne sais pas ce qui s’est passé ici, mais mon peuple ne peut pas avoir trahi en bloc. La plupart des hommes d’ici sont partis au front au tout début de la guerre… Toi-même, major, as-tu passé un seul jour au front ?

– Pour moi, le front est ici, capitaine, je suis chargé de démasquer les ennemis cachés de notre État et c’est bien plus compliqué qu’au front. Là, l’ennemi est en face de toi mais ici, tu ne sais jamais qui va te tirer dans le dos…

– C’est intéressant ce que tu dis là, major. Peux-tu me dire qui, parmi les vieillards, les femmes et les enfants restés ici, a essayé de t’attaquer ? Veux-tu me faire entendre peut-être que les nourrissons, depuis leurs berceaux, ont aussi comploté pour te tirer dans le dos ?

– Allons, allons ! N’essaie pas de m’avoir par la pitié. Ces derniers temps, j’ai vu passer pas mal des tiens dans mon bureau. Au début, de vrais agneaux de Dieu, tes compatriotes, puis on s’aperçoit que l’un a fricoté avec les fascistes, un autre a offert un cheval blanc à Hitler, un troisième a vendu des communistes à la Gestapo. Tu sais, capitaine, je connais un peu l’histoire : vous, les montagnards, vous serez toujours des loups. Déjà, sous les tsars, vous étiez incapables de vivre tranquillement, et dès qu’on vous laisse la bride sur le cou, vous commencez à déconner. Sois plutôt reconnaissant qu’on n’ait pas fusillé tous vos traitres, tous ces faux-frères, mais qu’on leur ait donné un autre lieu où habiter. Là-bas, vous allez peut-être vous calmer. Et sinon, on fera ce qu’il faut pour. Quant à toi, d’ailleurs, tu as eu l’honneur de pouvoir te battre pour notre Patrie soviétique. Sois-en reconnaissant au camarade Staline et au Parti communiste, et arrête de me bourrer le crâne avec tes histoires de nourrissons. De toute façon, il n’en sortira que des loups…

– Je t’emmerde major, espèce d’enfoiré, au front, c’était l’ennemi qui nous tuait, dit Kanamat d’une voix sourde et suffocante de colère.

– Là, tu as dépassé les bornes, capitaine, je ne te le pardonnerai pas, — le major regarda Kanamat d’un air mauvais, enleva ses lunettes embuées et se mit à les essuyer avec un mouchoir.

Kanamat contemplait le crâne chauve et luisant de l’agent du NKVD et se dit qu’il y logerait volontiers quelques balles de son propre pistolet.

– À propos, il faudra que tu me remettes ton arme, dit le major, comme s’il avait lu dans ses pensées.

Lorsque Kanamat eut remis son pistolet, on l’emmena dans une grande pièce mal éclairée où se trouvaient environ vingt personnes, hommes et femmes. Quelques hommes portaient l’uniforme militaire. Quand Kanamat entra dans la pièce, tous se levèrent. Selon l’usage, il salua chacun à son tour et leur serra la main.

– Tu es karatchaï ? lui demanda un homme qui semblait plus âgé que les autres et qui portait un uniforme militaire, mais sans épaulettes. Unijambiste, il s’appuyait sur des béquilles.

Kanamat acquiesça, et ils se mirent immédiatement à parler leur langue natale. Tous étaient ses compatriotes et venaient de différentes localités karatchaïes. On avait rassemblé là tous ceux qui, pour une raison ou une autre, n’étaient pas chez eux le jour où la déportation avait commencé. L’un était en voyage d’affaires, un autre était chez des amis, un troisième faisait paitre ses troupeaux dans la montagne. Maintenant, on les avait tous réunis là et on se préparait à les envoyer en Asie centrale. Il y avait là également quelques invalides, des combattants revenus du front. Malheureusement, aucun d’eux n’était originaire du village natal de Kanamat et personne ne pouvait lui donner de nouvelles de ses proches.

L’unijambiste qui s’était adressé à Kanamat en premier lieu s’appelait Soslanbek. Il était revenu au pays six mois plus tôt, après un séjour à l’hôpital. Il était originaire de Tachkopiour, un village situé non loin de Mikoïan-Chakhar. Soslanbek était parti régler des affaires à Rostov-sur-le-Don au moment où la déportation avait eu lieu. Sur le chemin du retour, il avait été intercepté par une patrouille : ça faisait deux semaines qu’on l’avait parqué là. Peu importait qu’il fût invalide de guerre et membre du Parti communiste.

– Ils m’ont nommé le « doyen » de la pièce et m’ont donné pour mission d’expliquer la situation aux Karatchaïs ici présents afin qu’ils comprennent leurs fautes vis-à-vis du camarade Staline et du Parti communiste. Je dois les exhorter à ne pas se plaindre, à ne pas réclamer justice, raconta Soslanbek.

– Ah oui ! Le major m’a aussi tenu un discours de ce genre, dit Kanamat avec un sourire sceptique. Il paraitrait que tout ce qui arrive à notre peuple n’est que justice. C’est intéressant. Alors dans quel cas pourrait-on parler d’injustice ? De quoi nos combattants se sont-ils rendus coupables ? Comment ont-ils pu collaborer avec les fascistes ?

– Tu sais, il vaut mieux ne pas chercher de réponse à ce genre de questions, répondit Soslanbek à voix basse. On n’en tirera rien de bon. La direction du Parti est omnisciente…

– Qu’est-ce que tu racontes là, Soslanbek ? l’interrompit Kanamat. Pourquoi nous accuse-t-on de traitrise et de collaboration avec les fascistes ? En temps de guerre, il y a toujours des traitres partout, mais comment tout un peuple pourrait-il trahir ? Tout un pan de l’armée russe — sous la conduite du général Vlassov — collabore avec les fascistes. Mais personne ne déclare pour autant que le peuple russe en entier a trahi ! Et d’ailleurs, comment peut-on parler d’un peuple traitre ? Non, Soslanbek, il s’agit ici d’autre chose : il s’agit de trahison, certes, mais d’une trahison d’un autre genre. Je vois ici une trahison à l’égard de notre peuple, mais d’où vient cette trahison ? C’est ça que je n’arrive pas à comprendre. Je peux seulement affirmer qu’il n’est pas possible que tout mon peuple soit traitre. Des gens isolés ou des groupes de gens peuvent trahir, il peut arriver que des gens au pouvoir vendent leur peuple, mais le peuple en tant que tel n’est pas traitre, c’est insensé…

Soslanbek porta soudain un doigt à ses lèvres et murmura :

– Doucement, capitaine, s’ils t’entendent, ils vont te livrer au tribunal. Notre peuple n’est plus protégé par la loi, et s’il t’arrive quelque chose, ton grade et tes récompenses ne te seront d’aucun secours. Ce major me l’a tout de suite expliqué quand j’ai tenté de me révolter. On raconte que les têtes des Karatchaïs restés dans la montagne sont mises à prix : l’État récompense tous ceux qui ramèneraient les têtes de ces complices des fascistes. Et on peut affubler qui on veut de cette qualification…

– Il semble que ce ne sont pas des racontars, mais la vérité.

Kanamat raconta — cette fois à voix basse — ce qu’il avait appris par Djanibek.

Une des femmes présentes se mit à pleurer.

Peut-être que le camarade Staline n’est pas vraiment au courant de la situation, dit Soslanbek avec hésitation.

– J’ai déjà pensé à ça, acquiesça Kanamat. Bon, si c’est ça, on a encore une chance que finalement ils rétablissent la vérité, ne fût-ce qu’après la guerre.

– Tu viens de parler de trahison envers notre peuple, murmura Soslanbek, et moi, je me souviens de ce que m’a raconté une de mes connaissances originaire de Stavropol. C’est aussi un communiste. Il ne peut pas sentir Souslov  [14] qui, d’après lui, est un lâche. Il m’a dit qu’il avait été question d’arrêter Souslov et de le juger parce qu’il n’avait pas été capable d’organiser un mouvement de résistance dans notre région. Et on raconte, toujours selon ce que m’a expliqué cet homme, que pour se blanchir de cette accusation, Souslov a reporté toute la faute sur les Karatchaïs en disant qu’ils collaboraient tous avec les fascistes et entravaient l’établissement d’unités de résistants dans la région. Et donc, je me dis qu’on l’a peut-être cru à Moscou, et c’est comme ça que la décision est tombée de nous déporter…

Kanamat et Soslanbek poursuivirent leurs conversations jusqu’à l’aube. Le capitaine ignorait que ce serait la dernière nuit de sa vie.

Le major du NKVD était furieux de ce que lui avait dit Kanamat, mais il s’était bien gardé de le faire paraitre. Il resta longtemps assis dans son bureau à se demander comment il pourrait se venger de cet insolent combattant karatchaï. Finalement, il se décida à faire venir Djambot, un natif de la région qui officiait pour le NKVD. C’était un vaurien de la pire espèce. Même ses parents ne voulaient plus entendre parler de lui, avait-on dit au major. Quand la région avait été délivrée des fascistes, il avait accusé ses voisins de collaboration avec l’ennemi. Puis, quand on les avait fait disparaitre, il s’était installé dans leur maison. Tout le monde était convaincu qu’en fait, Djambot avait des vues sur la maison. Quelqu’un avait même ajouté qu’il s’agissait d’une vengeance parce que ces voisins lui avaient refusé la main de leur fille. Il n’y avait aucune preuve de ce que les membres de cette famille — dont certains étaient de jeunes enfants — aient collaboré en quoi que ce soit avec les Allemands pendant l’occupation, mais qui aurait pu prouver le contraire ? Toute la famille — composée de sept personnes — avait disparu.

Il était une heure du matin quand Djambot pénétra dans le bureau du major. De petite taille, basané, affligé d’une calvitie parsemée de taches de vin, il avait un visage dans lequel des yeux de couleur marécageuse s’agitaient sans cesse, et une grande bouche aux lèvres minces, qui soulignait de manière disproportionnée le petit nez qui la surmontait ; cet homme ne pouvait qu’inspirer un sentiment immédiat d’antipathie et de dégout.

– Où étais-tu passé ? Ça fait deux heures que je t’attends, grommela le major.

– J’avais du boulot, camarade major, vous savez bien. J’enquête pour démasquer les ennemis du peuple, je suis à votre service …

– Ce n’est pas moi que tu dois servir, idiot, mais notre parti et l’État, corrigea le major en mordillant l’ongle de son pouce. Quoique, selon ce qu’il me semble, tu sers davantage tes propres intérêts que ceux du NKVD.

– Mais comment pouvez-vous dire une chose pareille, major ? s’indigna sincèrement Djambot. Je peux vous dire que je ne dors pas la nuit, je travaille…

Le major interrompit son subordonné de façon abrupte :

– Écoute-moi, lieutenant. Dans la pièce d’à côté, se trouvent des traitres karatchaïs. Il y a parmi eux un capitaine rétif. Donc, demain, je t’envoie avec lui à Mikoïan-Chakhar. Là, au poste de commandement, se trouvent quelques hommes qu’il faut ramener ici. Ce capitaine est originaire de Khourzouk. Je mets une voiture à votre disposition pour la journée. Quand vous serez à Mikoïan-Chakhar, tu proposeras au capitaine — comme ça, l’air de rien — d’aller jusqu’à son village natal. Il est peu probable qu’il résiste à une telle proposition. Je pense que ce capitaine ne fera pas le chemin du retour.

Djambot inclina son crâne chauve sur le côté et lança un regard oblique au major.

– Donc, si je vous comprends bien…, commença-t-il, mais le major l’interrompit aussi sec.

– Il n’y a rien à comprendre. Tu exécutes l’ordre, un point c’est tout. Tu arrives ici à 7heures du matin, tu prends deux soldats et le capitaine, et vous partez à Mikoïan-Chakhar.

Après le départ de Djambot, le major passa toute la nuit au bureau, farfouillant dans ses papiers et s’agitant dans son vieux fauteuil. Ça faisait quelques années qu’il souffrait d’insomnies. Le lendemain matin, il convoqua Kanamat.

– Tu sais, capitaine, je ne t’en veux pas pour hier. Les temps sont durs, nous sommes tous à bout de nerfs. Je propose d’oublier notre dispute d’hier, d’autant plus que j’ai une proposition à te faire.

Kanamat se taisait. Il avait de la peine à se contenir. Il commençait à comprendre qu’il avait ici affaire à un ennemi bien plus dangereux que les Allemands du front. Comme tout ça était loin maintenant : le front, les amis du front, les attaques, les offensives, le « trompe-la-mort » à chaque seconde… Ici, dans sa patrie, tout était bien plus terrible. Tout ce qui se passait ici touchait aux confins des notions humaines du bien et du mal. Kanamat se rendait compte que cet ignoble major en face de lui incarnait le mal absolu : ce même mal évoqué par les croyants et les prophètes dont sa grand-mère lui avait parlé dans son enfance. Le capitaine était né en URSS, il considérait donc la religion comme un égarement de l’esprit, une croyance indispensable aux simples d’esprit. Mais après ces quelques jours passés dans sa patrie profanée, il lui sembla soudain évident que sa grand-mère avait raison. D’ailleurs, on ne pouvait pas la qualifier d’ignorante puisqu’elle parlait plusieurs langues.

– Voilà de quoi il s’agit, capitaine, poursuivit le major. On a rassemblé une dizaine de tes compatriotes au poste de commandement de Mikoïan-Chakhar. Il faut les transférer ici, à Tcherkessk. Je crois que ce sera plus agréable pour eux si c’est toi qui vas les chercher. Pour les transporter, je mets à ta disposition quelques hommes et un véhicule. Bientôt, on vous embarquera tous dans des trains et on vous enverra rejoindre les vôtres en Asie centrale. Je te fais confiance, tu es quand même un combattant du front, tu sais ce qu’est la discipline, tu peux donc y aller. Les hommes qui vont t’aider dans cette mission t’attendent dans le camion ici devant.

Kanamat se dirigea vers la porte sans un mot.

« Cette fripouille ne m’a même pas salué », pensa le major.

– Ah ! capitaine ! On m’a raconté ici qu’un sous-lieutenant est arrivé à l’hôpital avec une fracture de la mâchoire. Il patrouillait et a voulu vérifier les papiers d’un Karatchaï en uniforme de capitaine. Alors, celui-là l’a frappé. Il ne s’agirait pas de toi par hasard ?

– Demande-le lui toi-même, major, rétorqua Kanamat imperturbable. Et il sortit du bureau.

Dehors, Kanamat aperçut un soldat et Djambot en uniforme de lieutenant du NKVD. Ce dernier lui sembla encore plus détestable que le major. Le capitaine s’assit à l’arrière avec les soldats car il répugnait à s’assoir dans la cabine avant avec Djambot. Ce dernier comprit parfaitement pourquoi Kanamat ne voulait pas s’installer à côté de lui et rit jaune.

Le camion démarra et Kanamat regarda tristement la route, se demandant où était maintenant sa famille, où était son peuple, dans quel pays lointain et inconnu vivaient ses parents et ses connaissances. Étaient-ils seulement vivants ? …

– Camarade capitaine ! Un des soldats interrompit le cours de ses tristes pensées. Vous venez du front ?

Kanamat acquiesça.

– Et comment ça se passe là-bas ?

Kanamat regarda le soldat : c’était un très jeune homme. À peine dix-neuf ans. Lui-même n’avait que vingt-quatre ans, mais il avait déjà l’apparence d’un homme mûr, d’un homme qui a vécu. On vieillit vite à la guerre. Lorsqu’un homme se retrouve contraint à tuer ses semblables, son âge n’est plus déterminé par le nombre des années. « C’est en ajoutant à ton âge les années de vie de chaque homme que tu as tué que tu connaitras ton âge véritable », avait dit à Kanamat un commandant de bataillon, professeur de philosophie avant la guerre.

– Tout va bien, nous vaincrons, répondit Kanamat au soldat.

– Camarade capitaine, vous aussi vous êtes kara… karatchaï ?

– Oui, moi aussi, répondit Kanamat en souriant.

Le soldat poussa un profond soupir. Pourquoi ?

Kanamat regarda le jeune homme avec étonnement.

– Ca fait deux mois que je suis ici, dans vos montagnes. Je n’ai rien vu d’aussi beau dans ma vie.

– Et toi-même, d’où viens-tu ? demanda Kanamat.

– D’Orenbourg [15].

Kanamat eut l’impression que le soldat voulait poser une question, mais qu’il n’arrivait pas à se lancer.

– Nous sommes ici depuis un mois, dit-il à brûle-pourpoint, nous sommes arrivés avant qu’on ne commence à déporter vos compatriotes.

Kanamat remarqua que le deuxième soldat donnait un coup de coude au premier.

– Vos compatriotes nous ont bien reçus, ils nous ont offert du mouton, ils nous ont fait boire de l’ara…, de l’aï-ran — le soldat s’appliquait à détacher les syllabes et ne prêtait pas attention aux bourrades de son camarade.

– Et notre chef, également capitaine, a été très bien accueilli dans une famille. Ils ont mis à sa disposition une chambre séparée. Dans un village qui s’appelle Khourzouk, je crois…

C’était le coup de grâce pour Kanamat. Il saisit le soldat à l’épaule.

– Khourzouk ?

– Oui, Khourzouk. Vous connaissez ?

– Pas qu’un peu ! C’est de là qu’ je viens ! Kanamat criait presque. Raconte, raconte, dis-moi tout ce que tu sais…

Kanamat exerçait une telle pression sur son épaule que le soldat eut un cri de douleur.

– Excuse-moi mon ami, je ne voulais pas te faire mal. Kanamat relâcha son emprise.

– Que voulez-vous que j’vous raconte ? Pendant un mois, nous avons vécu sous la tente et nos chefs dans les maisons de vos compatriotes. Puis, on nous a donné l’ordre d’aller déloger tous ces gens et de les embarquer dans des camions. On disait que sous l’occupation, beaucoup d’entre eux avaient trahi, que parmi eux il y avait des bandits. Mais moi, quand j’étais allé voir mon chef, j’avais bien vu qu’au mur de sa chambre, il y avait des photos de soldats au front. J’avais entendu ce que le maitre de maison racontait, qu’il avait quatre ou cinq fils dont deux avaient déjà péri tandis que deux autres combattaient encore au front. J’ai vu mon chef pleurer quand on a emmené le propriétaire de la maison. Le pauvre vieux pleurait aussi. Il criait qu’on le chassait de chez lui alors que ses fils se battaient au front. Depuis lors, notre chef erre comme une âme en peine. Tous les jours, il écrit des rapports et demande qu’on l’envoie au front. Et moi non plus, je ne comprends pas : pourquoi les a-t-on tous déportés sans exception ? On aurait quand même pu épargner ce vieux dont les fils étaient au front……

– Arrête, Serioja, s’écria le soldat à l’adresse de son camarade qui lui donnait des coups de coude en le regardant sournoisement. Tu ne vois pas que le capitaine est un homme bien, un soldat du front ? Rien à voir avec cette crapule à l’avant. Si celui-là s’était assis avec nous, je me serais tu pendant tout le voyage, mais le capitaine n’a rien à voir avec cette racaille. On voit ça tout de suite.

– Raconte encore, c’était maintenant Kanamat qui bousculait le soldat, est-ce que tu te souviens si c’était une grande maison avec un toit plat, à l’extrémité du village ?

– Non, là où mon chef habitait, c’était au centre du village et je ne me souviens pas bien du nom du propriétaire, quelque chose comme Khaïssa ou Kheïssa……

– Khyissa, Kanamat corrigea son interlocuteur, comprenant immédiatement de qui il s’agissait. Raconte, raconte encore, dis-moi tout ce que tu sais.

Le capitaine espérait que le soldat pourrait extraire de ses souvenirs ne fût-ce qu’un petit quelque chose sur sa famille, mais en vain. Pendant toute l’heure et demie que dura le voyage vers Mikoïan-Chakhar, il ne parvint pas à obtenir la moindre information concernant les siens. Il finit par s’énerver sur ce malheureux garçon. Comment peut-on être si peu observateur ? pensait-il. Habiter un mois dans un village si petit et ne pas se souvenir de tous ses habitants ?

Lorsqu’ils pénétrèrent dans la cour du poste de commandement de Mikoïan-Chakhar, Kanamat sauta le premier du camion et s’avança rapidement vers le bâtiment qui abritait la section locale du NKVD. Il espérait rencontrer quelque connaissance ou un parent. Mais parmi les neuf personnes qui se trouvaient là, six étaient des locaux et trois venaient de Teberda [16].

Pendant ce temps, Djambot était en pourparlers avec ses collègues postés là. Il s’approcha de Kanamat.

– Camarade capitaine, vous n’avez pas envie de faire un tour par votre village natal ? Le temps qu’ils préparent les papiers ici, ça va prendre quatre ou cinq heures. Ce qui nous laisse le temps de faire l’aller-retour. Mais vous comprendrez qu’il n’y a plus personne là-bas…

Kanamat était étonné de cette proposition inattendue. Il regarda attentivement le sourire malicieux sur le visage de l’agent du NKVD.

« Qu’est-ce qui se cache derrière cette proposition ? Quelle saloperie peut-on attendre d’un homme de ce genre ? », pensa-t-il, mais le désir de revoir son village et sa maison natale eut raison de ses doutes et il hocha la tête en signe de consentement.

Ils se dirigèrent vers le camion.

– Camarade capitaine, puis-je aussi vous accompagner ? demanda le soldat qui n’avait pas pu répondre clairement aux questions de Kanamat.

– Vas-y, monte à l’arrière, je suppose que le lieutenant ne verra pas d’inconvénient à ce que tu viennes, répondit Kanamat en jetant un regard scrutateur vers Djambot.

– Ce dernier ne voyait certes pas d’un bon œil l’arrivée d’un autre passager et donc d’un témoin supplémentaire, mais pour ne pas éveiller les soupçons de Kanamat, il fut bien obligé d’accepter.

« Imbécile ! De quoi y s’mêle, connard, fils de pute ». L’agent du NKVD râlait intérieurement, mais il n’avait d’autre choix que d’accepter.

Kanamat s’assit de nouveau à l’arrière avec le soldat. Djambot prit le volant et les voilà en route vers l’amont du fleuve Kouban en direction du vieux village karatchaï de Khourzouk. Il y a bien longtemps, trois villages s’étaient constitués en amont du fleuve Kouban. Le premier d’entre eux était Kart-Djourt, ce qui signifie « Patrie antique ». Ce village, fondé en des temps immémoriaux, fut restauré il y a quelques centaines d’années par Kartcha, célèbre chef karatchaï à son retour au pays, après les invasions de Tamerlan au Caucase. Un peu plus loin, après le passage du col, se trouvait le village d’Outchkoulan, et enfin, celui de Khourzouk. Le village natal de Kanamat était tout près des deux têtes du mont Elbrouz.

Les montagnes aux alentours étaient déjà entièrement couvertes de leur manteau hivernal traditionnel, mais au pied du col, là où coulait le Kouban et où serpentait un chemin de pierrailles, il n’y avait pas de neige. Djambot roulait à un train d’enfer, ne ménageant pas les passagers à l’arrière. Ceux-ci étaient projetés d’un côté à l’autre de la benne, au gré des pierres tombées sur le chemin. Après une heure et demie de route, étant passés par Kart-Djourt et Outchkoulan, ils arrivèrent à Khourzouk. Le camion ralentit et s’arrêta. Kanamat sauta sur le chemin et s’avança lentement dans la rue principale du village vide et dévasté. Il était bouleversé par tout ce qu’il voyait. Lorsqu’il atteint sa maison natale, il aperçut un homme qui s’échappait des portes grandes ouvertes puis sautait au-dessus de la clôture. Le cœur lourd, il parcourut lentement les pièces de la maison, les reconnaissant à peine. En cherchant à piller des objets de valeur, les maraudeurs avaient tout mis sens dessus dessous. Partout, des papiers déchirés, des morceaux de vaisselle et autres débris.

Pendant ce temps, Djambot réfléchissait à la meilleure manière d’accomplir la mission que lui avait confiée le major. La présence du soldat qui les accompagnait compliquait pas mal la situation. « Il va falloir l’éliminer aussi », se dit l’agent du NKVD. Il se souvint qu’à tout hasard le major lui avait remis le pistolet de Kanamat, et que ceci allait s’avérer utile.

Le soldat se tenait devant la maison. Il hésitait à entrer. Sans réfléchir davantage, avec l’arme de Kanamat, Djambot tira trois fois sur le soldat puis alla se cacher derrière le coin de la maison. Kanamat surgit sur le seuil, aperçut le soldat tombé à la renverse et courut vers lui. Djambot attendit un peu, puis il surgit de derrière la maison.

Kanamat qui était en train d’examiner le soldat, se retourna vivement en entendant des pas.

– Ils ont tiré de là-bas. Djambot indiquait la forêt derrière la maison.

Pendant que Kanamat se penchait à nouveau sur le soldat, Djambot retira son propre pistolet de son étui et en vida tout le chargeur dans le dos du capitaine.

– Et voilà, capitaine, sourit Djambot. La fin sans gloire d’une guerre glorieuse… Ça ne t’aura pas servi à grand-chose de revenir ici.

Un bruit se fit entendre derrière lui. Djambot fit un saut de côté. Il retira de la poche de son manteau le pistolet de Kanamat dans lequel il restait quelques balles et tira au-dessus des buissons où s’était caché l’homme qu’il avait vu sortir de la maison.

– Et chef, pas la peine de tirer, s’écria une voix sortie des buissons.

– Sors les mains en l’air, ordonna Djambot.

L’homme qui s’était réfugié dans les buissons sortit de sa cachette et s’approcha de Djambot, les mains en l’air.

– Et tu es qui toi, putain ? demanda l’agent du NKVD.

– J’habite ici, je suis svane, on nous a dit de venir nous installer ici, répondit l’homme. Je suis venu reconnaitre les lieux, dans un premier temps. Je n’ai pas encore emmené ma femme et mes enfants.

Il parlait russe avec un fort accent.

– Vous installer ici, donc, répéta Djambot avec un rire mauvais.

– Et pourquoi vous les avez tués, chef ? L’homme montrait les deux corps sans vie allongés devant l’agent du NKVD.

– L’un d’eux était un ennemi du peuple, un bandit, un traitre. En plus, c’était un des anciens propriétaires de la maison dans laquelle tu habites… C’est celui-ci, au-dessus : Djambot poussa du pied le cadavre du capitaine.

L’homme recula.

– Pourquoi tu as peur ? Il est mort, il ne peut plus rien te faire. En outre, j’aurai besoin de ton aide. Tu as un couteau ? Un grand couteau bien aiguisé ?

L’homme regarda Djambot d’un air interrogateur, voulut poser une question, mais se ravisa. Il porta son regard vers les cadavres du soldat et du capitaine, puis de nouveau vers l’agent du NKVD et ses yeux se remplirent de frayeur.

– Tu vas lui couper la tête ? demanda-t-il d’une voix rauque.

– C’est toi qui vas lui couper la tête, Djambot regarda le Svane. Et souviens-toi, c’est ce bandit qui a tué le soldat. Il est mort en héros en défendant son chef, c’est-à-dire moi.

– Tu es du NKVD ? demanda-t-il en avalant convulsivement sa salive. Tu vas me tuer ?

– J’ai besoin de toi, imbécile ! On vous a envoyés vivre ici, donc, vis ! Si tu comprends tout comme il faut, tu vivras longtemps. Sinon, tu ne feras pas long feu, dit Djambot avec un large sourire découvrant ses dents jaunes et mal alignées. Allez, trêve de bavardages, tu me l’apportes ce couteau ?

– Pas besoin de l’apporter, je suis svane, j’ai toujours un couteau sur moi. L’homme fit apparaitre le poignard qu’il cachait sous le revers de sa veste.

Avec des mouvements rapides, il trancha le cou de Kanamat, maintint sa tête en l’air quelques instants pour que s’en écoule le sang refroidi et la tendit à Djambot. Le visage hâlé du Svane était pâle comme la neige et ses mains tremblaient.

– Là, dans le camion, il y a un sac, mets sa tête dedans, dit Djambot d’un air dégouté.

Ils chargèrent ensuite le cadavre du soldat à l’arrière du camion et Djambot se mit en route.

Le Svane revint vers le corps décapité, le regarda longuement, terrorisé. Ensuite, il se dirigea vers la grange et revint avec une pelle.

Il enterra Kanamat dans le jardin, puis sortit de sa touloupe une petite bouteille qu’il vida d’un trait avant de la jeter à terre. Ensuite, il tomba à genoux et se mit à prier. Son visage était tourné vers l’Elbrouz, il implorait littéralement le pardon de la montagne à deux têtes pour le crime sanglant auquel il avait été contraint de prendre part.

Le soir du même jour, Djambot vint voir le major et déposa sur son bureau le sac contenant la tête tranchée. Le major jeta un regard dans le sac et sourit avec satisfaction. Ensuite, il se dirigea vers le coffre-fort qui se trouvait dans le coin de la pièce. Djambot apposa sa signature dans le grand-livre des quittances, prit l’argent, salua sans un mot et sortit.

« Quel sale type ! », pensa le major après le départ de son subordonné. « Il égorgerait sa propre mère s’il le fallait, et sans sourciller… »

À la fin des années trente, le major avait lui-même participé pendant quelques années aux commandos d’exécution de son unité. Depuis cette époque, il lui arrivait régulièrement de rêver des gens qu’il avait tués. Raison pour laquelle il craignait le sommeil et souffrait d’insomnies. C’est pour la même raison qu’il craignait la mort, puisqu’elle signifiait la fin de la vie, et qu’il était hanté par la pensée d’une autre vie après la mort, autre vie au cours de laquelle il pourrait rencontrer les âmes de ceux qu’il avait tués.

*****

Quinze années passèrent  [17]. De la grande famille de Kanamat, trois seulement avaient survécu. Le père, la mère, deux sœurs et le frère cadet reposaient en terre kazakhe. Ils étaient morts de faim et de maladie six mois après leur transfert dans les steppes d’Asie centrale. Ne revinrent donc au pays que la plus jeune sœur et deux frères. Ils eurent la chance de retrouver leur maison natale car apprenant le retour des Karatchaïs, les Svanes qui habitaient Khourzouk s’étaient rassemblés en hâte et avaient décidé de retourner dans leur patrie. Avant de les autoriser au retour, on avait obligé les Karatchaïs à signer des documents établissant qu’ils ne réclameraient pas leur maison et leurs biens, en sorte que certains ne parvinrent même pas à revoir leur habitation : ils en furent chassés par les nouveaux occupants. Certains purent négocier et racheter leur maison à ceux qui en avaient pris possession. Mais la majorité se mit tout simplement à construire sur des terres que les autorités leur avaient allouées.

Les frères et la sœur de Kanamat se mirent à réparer et à rénover la maison familiale. Malgré les nombreuses recherches qu’ils avaient entreprises, ils ignoraient tout du sort de leur frère ainé. Un jour, la jeune fille demanda à ses frères de creuser un trou pour aménager une cave dans laquelle elle pourrait conserver les fruits et les légumes. Vint un moment où les frères voulurent faire une pause. Ils entrèrent dans la maison et Aïchat — ainsi s’appelait la jeune fille — s’empara de la pelle pour les relayer. Bientôt le tranchant de la pelle buta sur quelque chose de mou et rigide en même temps. Aïchat palpa de ses doigts les contours de l’objet : un sac d’officier datant de la guerre. En s’aidant alors seulement de ses mains, Aïchat continua prudemment à gratter la terre. Des lambeaux de tissus apparurent. Ensuite des ossements humains. Aïchat avait passé son enfance en exil. La mort et tout ce qui s’y rapportait étaient alors une expérience ordinaire, elle ne s’effraya donc pas et continua à creuser pour dégager les ossements de cet homme qu’on avait enterré dans leur jardin. Elle s’étonna seulement de ce que le crâne fut absent. Finalement, elle décida de vérifier le contenu du sac militaire. Le premier objet qui lui tomba dans les mains fut le fragment d’une photographie. En examinant les visages à demi-effacés, elle comprit soudain que ceux-ci lui étaient familiers. Un trouble étrange s’empara d’elle. Quelque part dans les tréfonds de sa conscience naissait un terrible soupçon, mais elle n’arrivait pas à formuler sa pensée. « Maman ! Mais c’est Maman !, comprit alors la jeune fille. Mais à côté d’elle, qui est-ce ? Il ressemble à Papa, mais en plus jeune… »

Le cri perçant de la jeune fille troubla le repos de ses frères. Ils se précipitèrent au jardin et aperçurent Aïchat debout dans le trou qu’ils avaient creusé. Seul son buste dépassait et elle tenait quelque chose à la main. Ils coururent vers elle qui les regardait de ses grands yeux gris. Alors elle poussa encore un cri et s’écroula dans la fosse, là où reposaient les restes de ce frère ainé dont ils avaient cherché la trace pendant tant d’années.

Aïchat ne se remit jamais du terrible choc éprouvé ce jour-là. Sa conscience s’isola en quelque sorte du monde extérieur. Elle ne reconnaissait plus personne et passa les vingt-trois années que dura encore sa vie dans un état que le médecin qualifiait de folie douce.

Bruxelles, mars 2011

Traduction du russe Marianne Stasse

[1Marque populaire de cigarettes soviétiques.

[2C’est le terme « fasciste » qui est le plus fréquemment utilisé dans le vocabulaire russe pour désigner les nazis. La Deuxième Guerre mondiale est plus connue sous l’expression de Grande Guerre patriotique (1941-1945).

[3Nom argotique donné en russe aux grenades, probablement à cause de leur forme qui rappelle celle d’un citron.

[4La Tchéka, acronyme de tchrezvytchainaïa kommissia (commission extraordinaire) désigne la police politique durant les premières décennies du régime soviétique.

[5Dénomination du pays de haute montagne situé dans l’ouest du Caucase du Nord, près de la plus haute montagne d’Europe : l’Elbrouz, et du peuple turcophone, les Karatchaïs, habitant ce territoire aujourd’hui intégré dans la République de Karatchaiévo-Tcherkessie, au sein de la Fédération de Russie.

[6Déformation du mot ayran, boisson traditionnelle du peuple karatchaï, à base de lait fermenté.

[7Colosse à forme humaine, personnage de l’épopée karatchaïe Les Nartes. Les émégènes avaient un œil et une ou plusieurs têtes.

[8Les Karatchaïs, peuple turcophone du Caucase du Nord, ont été déportés dans leur ensemble en Asie centrale, en novembre1943. Les Ingouches, les Tchétchènes, les Balkars seront déportés également, en février et mars1944, accusés de façon fallacieuse par Staline de collaboration massive avec les nazis. Le travail précis et rigoureux des historiens ne peut en aucun cas conclure à des actes de collaboration massive, même s’il y eut quelques actes de collaboration isolés. Dans le même temps, des dizaines de milliers d’hommes ressortissants de ces peuples punis se battaient précisément contre l’envahisseur nazi.

Voir en particulier Aurélie Campana, Grégory Dufaud, Sophie Tournon (dir.), Les déportations en héritage. Les peuples réprimés du Caucase et de Crimée, hier et aujourd’hui, Presses universitaires de Rennes, 2009. Voir aussi N. Werth, « Les déportations ethniques totales de “peuples punis” durant la Grande Guerre patriotique : une excision ethno-historique », dans La terreur et le désarroi, Staline et son système, Perrin, 2007.

La déportation est restée un traumatisme collectif déterminant dans l’histoire de ces « peuples punis », et leur réhabilitation reste à ce jour incomplète, même si des actes de réhabilitation ont eu lieu dans un premier temps sous Khrouchtchev qui les autorisa à rentrer sur leur terre d’origine, puis sous Gorbatchev et Eltsine lorsque certains héros de la Grande Guerre patriotique contre le fascisme allemand furent décorés et reconnus, parfois de façon posthume, pour leurs actes de bravoure.

[9Le NKVD est le commissariat du peuple aux Affaires intérieures. Il s’agit donc du ministère de l’Intérieur soviétique augmenté de la police politique. Le NKVD était en charge des déportations des « peuples punis » pendant la Deuxième Guerre mondiale.

[10Kochar (du karatchaïkoch, cabane) : le mot, passé en russe, désigne une construction en bois de plain-pied, située à proximité des pâturages et servant de refuge aux bergers et d’abri pour le bétail en cas d’intempéries.

[11Camions américains que les États-Unis avaient prêtés à l’Union soviétique.

[12À la fin du XIXe siècle, une partie du peuple ossète a été déplacée en territoire karatchaï.

[13Les Svanes et les Mingréliens vivent au sud de la chaine du Caucase, dans la partie nord-ouest de la Géorgie. En 1943, lors de la déportation des Karatchaïs, une partie du territoire karatchaï a été attribué à la république socialiste soviétique de Géorgie. C’est ainsi que des populations de Géorgie ont été installées dans les districts d’où les Karatchaïs avaient été déportés.

[14Premier secrétaire du comité régional du Parti communiste pendant la guerre, effectivement hostile aux Karatchaïs, il fut un des initiateurs de leur déportation.

[15Ville russe située au sud de l’Oural.

[16Village karatchaï en haute montagne.

[17Après la mort de Staline en 1953, les peuples déportés commencent à rentrer dans leur terre natale. Dans le sillage de la déstalinisation, le nouveau premier secrétaire du Parti communiste d’Union soviétique Nikita Khrouchtchev autorise officiellement le retour et amorce une politique de réhabilitation des peuples punis.

Boris Korkmazov est un écrivain karatchaï, exilé en Belgique où il demande l’asile après avoir subi des persécutions en Russie. Il publie essentiellement en russe. Deux courts récits relatant ses impressions sur Bruxelles ont été publiés en français par La Revue nouvelle en mai 2013.
Les notes sont de Boris Korkmazov et Aude Merlin que je remercie chaleureusement pour ces mises en perspectives éclairantes et pour sa relecture attentive. Merci à l’auteur et à sa femme Zulfa pour le soutien moral et à Zoura Radoueva pour ses explications quant à certains termes argotiques qui m’échappaient.
M. Stasse