La sidérurgie en Wallonie entre craintes et espoirs

Michel Capron

À la mi-2010, l’industrie sidérurgique en Wallonie connait une situation plutôt mitigée. C’est que, d’une part, après le redémarrage du laminoir de Chertal, la relance du haut-fourneau B d’Ougrée permet de reconstituer le lien entre sidérurgie à chaud et sidérurgie à froid, même si le haut-fourneau 6 de Seraing n’est pas rallumé. D’autre part, l’avenir de la joint-venture SIF (Steel Invest and Finance), associant à parité Duferco et le sidérurgiste russe NLMK (Novolipetsk Steel) pour gérer notamment les usines wallonnes du groupe, inspire des craintes à Charleroi, La Louvière et Manage. L’activité des principaux sites sidérurgiques wallons est évidemment tributaire des perspectives de production et de demande en Europe et dans le monde, où la reprise s’avère inégale et confrontée à plusieurs problèmes.

Une reprise progressive non dénuée de problèmes

Globalement, on s’attend à une hausse de la consommation d’acier de 10,7% en 2010 et à une production avoisinant 1,23 milliard de tonnes. La demande reste néanmoins faible en Europe, les secteurs de l’automobile et de la construction n’étant guère à la hausse pour le moment. La situation se complique, notamment pour les sidérurgistes européens, du fait de la conjonction de trois facteurs. D’une part, les hausses vertigineuses des prix du minerai de fer et de l’acier. Les principaux producteurs mondiaux, les groupes australiens (BHP Billiton et Rio Tinto) et brésilien (Vale), détenant 70% du marché, ont décidé de remplacer les contrats annuels avec leurs clients industriels par des contrats trimestriels pour mieux s’adapter aux variations de la demande. Ils ont ainsi augmenté, en avril 2010, de 100% le prix de la tonne de minerai de fer et de 35% celui de la tonne de charbon, avant une nouvelle hausse, début juillet, de respectivement 30% et 10%. Si ces hausses énormes touchent relativement moins les groupes sidérurgiques intégrés (dont ArcelorMittal (AM) et NLMK) qui couvrent au moins une partie de leurs besoins grâce à leurs filiales minières, les autres se voient contraints de répercuter ces hausses auprès de leurs clients de l’automobile et de la construction notamment.

Deuxième problème : la surproduction chinoise face à une demande intérieure qui a faibli depuis avril, d’où l’accumulation de stocks que les producteurs chinois exportent, notamment vers l’Europe. Enfin, si la baisse relative de l’euro face au dollar favorise les exportations européennes, les chiffres d’affaires des groupes, libellés en dollars américains, en subissent l’impact.

La sidérurgie dans l’économie wallonne

Publié en novembre 2009, le rapport du consultant Laplace Conseil [1] soulignait l’importance de l’acier dans l’économie wallonne. Ainsi, en 2007, la métallurgie représentait 3% du PIB wallon et, en 2008, sidérurgie et travail des métaux intervenaient pour 23% dans les exportations wallonnes. Le rapport met en exergue les progrès de productivité dans la sidérurgie wallonne, ce qui relativise l’impact des couts salariaux face aux atouts que sont censées constituer la flexibilité, la polyvalence et l’assiduité des sidérurgistes au travail. Les problèmes énergétiques et environnementaux restent néanmoins un point faible. En termes d’emplois, la filière métallurgique (sidérurgie, première transformation et travail des métaux) comprenait quelque 30000 emplois directs et autant d’emplois indirects (sous-traitance et logistique notamment). À l’heure actuelle, la sidérurgie en Wallonie occupe quelque 9000 travailleurs, dont 4700 pour AM (3000 à Liège, 600 chez Carinox et 1100 chez Industreel à Charleroi), 3400 pour SIF (1100 chez Carsid, 1500 à La Louvière, 600 à Clabecq, 200 à Manage et Jemappes), S’y ajoutent 450 sidérurgistes chez Thy-Marcinelle (300) et au Ruau (150) à Charleroi et autant à Liège (300 chez Tata-Corus Segal et 150 chez ESB).

Les espoirs du bassin liégeois

La relance de la phase à chaud chez ArcelorMittal Liège s’est effectuée en deux phases. À la mi-novembre, le laminoir de Chertal a démarré partiellement (concernant 153 emplois) pour laminer des brames (demi-produits qui, laminés, fournissent des tôles à chaud) en provenance d’AM Dunkerque. Le 12 avril 2010, le HFB d’Ougrée est rallumé pour alimenter Chertal. C’est la reconstitution d’une sidérurgie intégrée alliant phase à chaud et outils de la sidérurgie à froid (les produits plats revêtus). À l’issue d’un accord conclu en février 2010, les organisations syndicales ont, en contrepartie de la remise au travail de 363 sidérurgistes (dont une majorité en provenance de la sidérurgie à froid) et de 223 personnes en sous-traitance, dû accepter davantage de flexibilité, moins de personnel au HFB et un certain nombre de contrats à durée déterminée. À cela s’ajoutent les efforts à accomplir pour réaliser le plan Speed Up visant une économie annuelle de 250 millions d’euros d’ici 2011, en vue notamment de réduire de 100 euros le cout de production à la tonne. Pour sa part, AM investira 110 millions d’euros dans la phase à chaud, sans toutefois préciser la durée d’activité prévue pour le HFB.

Les sidérurgistes liégeois peuvent se réjouir de cette remise en activité mais, outre la contrainte d’une certaine modération salariale et d’exigences accrues de flexibilité, ils n’ont pas obtenu le redémarrage du HF6 de Seraing. Notons en outre que, pour obtenir ce redémarrage, la Région wallonne a dû octroyer 12 millions de tonnes de quotas CO2 (pour un cout de quelque 50 millions d’euros) correspondant au fonctionnement normal des deux hauts fourneaux du bassin, soit une prime non négligeable accordée à AM Liège [2]. On peut se demander pourquoi, dans une conjoncture de reprise plutôt faible, AM a rallumé ce HFB, pourtant réputé trop peu rentable. Cette décision peut s’expliquer par le fait que la relance du HFB, plus rapide que celle du troisième haut-fourneau de Dunkerque, permet un approvisionnement mieux régulé de la sidérurgie à froid à Liège. En outre, au vu des contraintes mises en place, c’est l’occasion fournie à AM Liège de prouver sa capacité à résorber son retard de compétitivité. Rien n’est cependant acquis à moyen terme pour la phase à chaud liégeoise. En novembre dernier, le directeur du site liégeois estimait que, souffrant d’une trop grande dispersion de ses outils, la phase à chaud pourrait être fermée à moyen terme, l’avenir de la sidérurgie liégeoise se trouvant dans ses outils de laminage à froid et de revêtement [3]. Quant aux sites d’AM à Charleroi, Carinox (acier inox) et Industeel (aciers spéciaux et tôles fortes), ils fonctionnent à quelque 70% de leurs capacités.

Les craintes chez Duferco (SIF)

Les sites wallons dépendant du holding de droit luxembourgeois SIF associant depuis décembre 2006 Duferco et NLMK connaissent une situation moins engageante qu’à Liège. À Charleroi, les travailleurs sont inquiets quant à l’avenir du haut-fourneau de Carsid mis à l’arrêt, après rénovation, depuis le 11 novembre 2008 et que la direction ne compte redémarrer, au plus tôt, que fin octobre 2010, si les conditions du marché le permettent [4]. Par ailleurs, en janvier 2008, SIF a décidé de fermer la cokerie de Marchienne au vu de son ancienneté et de sa pollution excessive. Depuis ce moment, Carsid était alimenté en coke russe d’assez piètre qualité. Les syndicalistes carolos jugent la survie de Carsid liée à un projet de cokerie moderne et l’ont fait savoir clairement à la direction et à la Région wallonne. Or, pour SIF, le cout d’une nouvelle cokerie (400 millions d’euros) s’avère prohibitif ; le groupe dit étudier une rénovation partielle de l’ancienne cokerie (dont cout 170 millions d’euros). L’absence de décision sur ce point et le refus de rallumer actuellement Carsid (dont les travailleurs sont soumis à un chômage économique éprouvant) ravivent les inquiétudes des sidérurgistes quant à l’avenir du haut-fourneau et ce à double titre : non seulement NLMK fournit à bon prix des brames à La Louvière et Clabecq, mais le groupe russe envisage de créer, d’ici 2012, en Russie, un sixième haut-fourneau capable de remplacer celui de Carsid. Par ailleurs, conformément aux accords conclus, NLMK a l’opportunité de racheter, en décembre 2010, la participation de Duferco dans SIF et donc de devenir seul maitre à bord pour gérer les sites wallons. Cette perspective pourrait convenir à Duferco enclin à diversifier ses activités hors SIF, via sa filiale Carsid Développement, dans l’énergie, l’environnement et l’immobilier.

La reprise en main de SIF par NLMK ne signifierait toutefois pas son retrait de Wallonie. NLMK a tout intérêt, du moins pour le moment, à s’offrir un débouché pour ses brames en alimentant — à hauteur de 1,9 million de tonnes pour 2010 — les laminoirs de La Louvière et de Clabecq. L’inquiétude se fait toutefois sentir à La Louvière : le 26 mai, une grève et une manifestation ont marqué la volonté des travailleurs de voir concrétiser les investissements destinés à consolider la filière des produits longs et assurer le maintien du centre de distribution de Manage au sein de SIF. Si, à cet égard, les intentions de la direction ne sont pas encore connues, l’approvisionnement de La Louvière pour ses produits plats (des tôles pour l’automobile affinées dans les filiales françaises) est assuré. Enfin, en ce qui concerne le site de Clabecq, un investissement de 100 millions d’euros permettra d’y laminer dès avril 2011, des tôles minces à haute élasticité et résistantes à l’abrasion, ouvrant ainsi à l’entreprise un marché prometteur.

Quel avenir à moyen terme ?

Si la sidérurgie a un avenir en Wallonie, c’est sans doute dans la production de tôles à froid à haute valeur ajoutée, revêtues et prélaquées, à développer par AM à Liège (le projet Arceo de revêtement sous vide) et SIF à Clabecq sans oublier les produits de qualité de La Louvière. D’une manière ou d’une autre, la Région wallonne sera sollicitée pour, à défaut de subsides, accorder des prêts et d’autres avantages à AM et SIF. C’est que les partenaires y ont intérêt, que ce soit dans l’aval de la sidérurgie à froid pour les deux groupes ou dans le maintien d’un emploi important dans les bassins de Liège et du Hainaut pour le gouvernement wallon. Quant aux outils de la phase à chaud (et notamment les hauts fourneaux et les laminoirs à chaud), même à cout de production réduit, leur activité à moyen terme n’est indispensable ni à AM ni à SIF pour consolider la production de tôles à froid. Les deux groupes disposent, en Europe, de suffisamment de hauts fourneaux et de laminoirs capables d’assurer cet objectif. Donc, s’il y a des espoirs à Liège, il faut reconnaitre que, pour la phase à chaud, ils restent fragiles et limités dans le temps. Quant à l’avenir de Carsid à Charleroi, il paraît de plus en plus conditionné par une rénovation de la cokerie et par une réduction des couts de production, mais sans certitude que cela conviendrait à NLMK. Les syndicalistes sont bien conscients de ces problèmes. Il leur revient, et ce n’est pas une mince affaire, d’œuvrer pour que l’effort d’innovation à développer par les deux multinationales débouche sur de nouveaux produits créateurs d’emplois dans le respect accru des normes environnementales européennes.

[1« Atouts et défis de l’acier wallon au XXIe siècle », Laplace Conseil-Sogepa, 18 novembre 2009. Les données de ce rapport devraient sans doute être actualisées compte tenu des effets de la récession en 2009.

[2Au niveau européen, le groupe AM a bien tiré profit des quotas CO2 octroyés en 2009, du fait de leur sous-utilisation et d’une revente sur le marché qui lui aurait rapporté, au bas mot, quelque 80 millions d’euros.

[3Fr. Degée, interview dans Le Soir, 21-22 novembre 2009.

[4SIF estime qu’à l’heure actuelle le cout de production de Carsid dépasse de 80 euros la brame le prix des brames fournies par NLMK.