La rupture, sans en avoir l’air, ni les moyens ?

Revue nouvelle
élections, partis politiques, enjeux.

Élection communale, enjeu local. Le scrutin de ce dimanche 14 octobre reflète les invariants du genre : prime au bourgmestre sortant, fiefs électoraux et majorités absolues à peine entamés, stabilité globale du paysage politique… Si on s’en tient aux chiffres, les vagues qui emporteraient les uns et les reculs qui sanctionneraient les autres semblent d’ampleur relative. Le PS reste premier parti, le MR deuxième. En Belgique, système proportionnel oblige, les déplacements électoraux restent habituellement modestes, particulièrement au niveau local.

Les élections communales sont ce scrutin où il est possible que le chef de file de l’opposition PS au Parlement wallon et le ministre fédéral MR de la Mobilité fassent liste commune, alors que les deux partis s’opposent de manière ostentatoire partout ailleurs. Ce sont ces élections où on peut voir Roberto D’Orazio appeler à voter pour un candidat… MR, qui n’est autre que son fils. L’ancien leadeur syndical des Forges de Clabecq, soutenu à l’époque par le PTB, se dit « convaincu qu’au niveau local, ce sont les personnes qui feront la différence plus que les couleurs des uns et des autres ». La chanson est connue. La commune serait ce lieu — presque magique pour certains, toujours aussi sacralisé pour d’autres — où se relativiserait tout positionnement un tant soit peu partisan. Toute référence idéologique s’y évanouirait comme par enchantement. La commune serait ce niveau de proximité, convivial, bon enfant où la vie politique aurait toutes les saveurs de la « vraie vie des gens », des « problèmes concrets des citoyens », du pragmatisme, de la relation à hauteur d’homme avec l’élu. Rien à y lire de plus.

Les élections communales n’ont cependant jamais été réductibles à ces fameuses « réalités locales ». En 2018, moins que jamais. Le scrutin a mis en évidence des évolutions profondes. Et les partis traditionnels PS, CDH et MR ne l’ont pas compris. Leur ressac est pourtant réel comme le montrent leurs résultats aux provinciales : ensemble, les trois partis y enregistrent le plus mauvais score cumulé jamais obtenu. C’est même le cas pour les deux premiers pris individuellement. Le PS connait les plus lourdes pertes, mais part de très haut et a préservé ses mandats essentiels, tout particulièrement à Bruxelles. Le CDH, s’il a limité les dégâts, semble structurellement le plus mal engagé [1].

Comment digérer le décumul ?

Il est vrai que nombre d’élus symbolisant les aspects les moins reluisants de la « proximité » clientéliste communale ou provinciale, ont été reconduits aux… « affaires ». Dans certains bastions liégeois, bruxellois ou hennuyers, les caciques des partis traditionnels pourraient en conclure que la « nouvelle gouvernance » n’a pas fait recette malgré Publifin, malgré le Samusocial… On peut avoir l’interprétation inverse : les progrès du PTB et d’Écolo peuvent se lire comme le succès de formations d’opposition non touchées par les « affaires », hors système pour l’une, à l’implantation encore faible pour l’autre. C’est là où le PS a entrepris de premières réformes, comme à Bruxelles-Ville, qu’il se maintient.

Fonctionnellement parlant, le système partisan s’est toujours fondé sur un ancrage local qui contraint les autres niveaux d’exercice du pouvoir et en dépend à la fois. Dans les partis qui pratiquent le cumul, les interactions entre les niveaux de pouvoir sont volontaires. On construit sa carrière sur le relai que l’on incarne entre la commune et les autres mandats décrochés à partir de ce tremplin municipal. La commune est centrale par le poids qu’elle offre dans ce type de formation.

S’il le gère bien, le PS résorbera assez facilement le mouvement de décumul qui l’anime (très) partiellement. Il facilitera le renouvèlement des figures qui l’incarnent, mais pas nécessairement de la logique qui l’irrigue. Le décumul risque même de venir renforcer cette machine d’occupation du pouvoir bien huilée : on n’y cumulerait d’autant plus un mandat et des postes dans les structures pléthoriques que ce parti se plait particulièrement à créer tous azimuts. Alors qu’au contraire, pour une toute petite formation comme Défi, le choc structurel et culturel du décumul est, plus radicalement, en train de poser des questions de simple survie. On ne devient pas tout à coup le champion de la bonne gouvernance impunément…

Les autres partis traditionnels, comme le CDH ou le MR, resteront quant à eux rétifs à cette évolution. Mais si elle s’impose par la loi, ils en viendront peut-être finalement à l’utiliser pour répartir des bataillons d’ex-élus désœuvrés sur des mandats devenus plus rares.

Toujours est-il que la figure du député-bourgmestre a la vie dure. À tel point que les interactions entre le local et les autres niveaux de pouvoir rattrapent mécaniquement les partis qui pratiquent le décumul. Il pose le problème du recrutement d’un personnel politique suffisant pour monter aux différents niveaux de responsabilités. Cette évolution en matière de gouvernance impose aussi des nouveaux modes de dialogue entre niveaux de pouvoir à inventer, par des circuits moins courts, qu’on espère plus vertueux.

Dans une organisation institutionnelle aussi fragmentée que la nôtre, les seuls lieux d’intégration et de cohérence resteront de toute manière les partis. Écolo est idéologiquement centré sur l’action locale depuis ses premiers pas dans les années 1970 où tout le mouvement des « Amis de la terre » s’enthousiasmait pour les « groupes de base » et le « fédéralisme intégral ». Jusqu’à présent, il n’avait tout au plus que trois bourgmestres. Serait-il devenu municipaliste depuis ce 14 octobre ? Au vu de l’ambition qu’il porte, il va devoir à présent inventer une autre manière d’assurer efficacement ce lien indispensable entre le terrain municipal et les politiques qui sont menées aux autres niveaux.

Néo(il)libéralisme

La fameuse « nouvelle gouvernance » n’est pas simplement une question d’éthique individuelle et de décumuls. Encore faut-il que les élus servent des politiques concrètes et efficaces qui permettent d’avoir prise collectivement sur notre avenir. La question de savoir quelle action publique à mener face aux enjeux gigantesques et pressants qui travaillent les électeurs est révélatrice de l’intrication du local et du global, du « glocal ». C’est aussi cela que ces élections mettent particulièrement en lumière. Au-delà des pertes et des gains plus ou moins forts qu’attendu, des recompositions politiques, même encore modestes, sont en cours, et elles sont portées par des transformations sociales profondes. Les élections communales le confirment parce que précisément elles sont locales et d’habitude moins sujettes à une analyse de portée plus générale.

Si le MR a bel et bien été sanctionné, et durement dans la Région de Bruxelles-Capitale, c’est en raison d’un aveuglement complet sur l’état de la société wallonne et bruxelloise. On peut faire l’hypothèse que cette sanction s’explique tant par des déplacements de vote que par l’arrivée d’une nouvelle génération d’électeurs. Les près de 700.000 primo-votants semblent être venus renforcer les partis qui ont fait des inégalités et de l’état de la planète le centre de leur action.

Les effets délétères des politiques que le MR mène, au niveau fédéral, sur le plan social comme environnemental l’ont manifestement affaibli. Sa droitisation (néolibérale et illibérale) l’a amené à franchir régulièrement les lignes rouges du régime démocratique. Cela a pu le discréditer auprès de celles et ceux pour qui le mot libéral a encore un sens [2]. À Bruxelles, le spectacle pitoyable qu’il donne en s’inféodant à un parti nationaliste flamand aux accents plus que xénophobes a achevé de le discréditer. L’obsession sécuritaire et anti-migratoire du gouvernement fédéral pouvait d’autant moins faire recette qu’elle passait par un parti anti-bruxellois (la N-VA) dont la montée bloquerait les institutions de la Région de Bruxelles-Capitale. Le MR s’est lancé dans la stratégie du pire, il en a récolté les fruits amers.

Première sortie à gauche

En ciblant stratégiquement les quartiers les plus pauvres des grandes villes, c’est le PTB qui a essentiellement profité de ce rejet du programme de régression sociale mené au niveau fédéral. Le parti d’extrême gauche ciblait cette partie de l’électorat populaire déçu par le PS. La montée du PTB représente un paradoxe et un défi démocratique. Une société ne peut être pleinement démocratique si elle ne se vit pas comme une « société des égaux » (Pierre Rosanvallon), si elle ne se donne pas un régime et des politiques qui garantissent non seulement l’égalité formelle, mais promeuvent également la poursuite de l’égalité réelle. Une société ne peut sérieusement plus être animée par la conviction démocratique dès lors que ses membres pensent ne plus vivre dans le même monde. Le vote PTB est révélateur d’une fracture sociale qui n’en finit plus de s’élargir.

Mais il y a peu à attendre sur le plan démocratique d’un parti qu’on n’aimerait pas connaitre sous un autre régime. Fondé sur les idées de Mao et Staline, il ne rejette plus explicitement le système démocratique, si ce n’est dans ses discours sur les dictatures les plus sanguinaires [3].

Le tournant populiste pris plus récemment par ce parti tient plus du double langage [4]. Il le condamne à jouer le jeu des élections, mais de manière instrumentale et tactique. Sa montée au pouvoir, si elle a lieu, se heurtera à son propre simplisme, à ses slogans irréalisables et à son positionnement uniquement protestataire. Et ce, même au niveau communal. En attendant, ce révélateur du recul de notre construction démocratique qu’est le PTB continuera, comme tout parti populiste, à en fragiliser les bases.

Sur un plan plus immédiatement tactique, le PTB (et en partie Écolo) a plus que compensé les pertes importantes du PS. Les gauches sortent renforcées du scrutin, mais éclatées. Une partie des voix qui se portent vers cette formation pourraient se neutraliser elles-mêmes et sortir du jeu. Voire de là, conduire à une remise en selle de coalitions avec le MR ?

Think, act and vote « glocal »

« Ce n’est pas un thème, c’est “le” thème. » La formule, lancée par la coprésidente d’Écolo lors de son interview de rentrée dans Le Soir, fait d’autant plus mouche à posteriori : même au plan local, le « rafistolantialisme » belge montre ses limites inquiétantes et ne fait dès lors plus recette [5]. Les communes aux mains des verts parviendront-elles à mettre en pratique le « think globally, act locally », slogan historique du mouvement écologiste, tout en répondant aux attentes sociales ?

Plus que pour tout autre parti, c’est le logiciel pratique de réforme porté par Écolo qui lui a toujours posé question et joué les plus mauvais tours. Il l’amène trop souvent à avoir raison en théorie, tout seul et trop tôt ; pour finir par, tout simplement, avoir politiquement et pratiquement tort. Ce parti arrivera-t-il à maitriser ce logiciel instable, à jouer des contraintes qui pèsent de manière inégalitaire sur les citoyens et à aider l’ensemble de la société à emprunter le chemin d’un réel changement ? Même si le parti vert est mieux armé que d’autres pour appréhender le « glocal », les impasses de l’action publique rendent ce pari tout sauf simple [6].

Métaphore du XXIe siècle… ou retour au XIXe siècle ?

Au fond, on pourrait lire les avancées du PTB et d’Écolo aux élections communales de 2018 comme une métaphore de la question centrale du XXIe siècle. Les institutions et les valeurs du régime démocratique seront-elles à même de relever le défi vital que pose la crise climatique ? Ou des régimes forts naitront-ils fatalement de notre faillite face aux questions sociale et environnementale ?

Ces mouvements de fond sont des tendances lourdes qui devraient se confirmer lors des élections régionales, fédérales et européennes. Il n’est pas limité à la Belgique francophone. En Flandre, Groen est devenu le premier parti de gauche, devant le SP.A. D’autant que, ce même 14 octobre, des élections législatives étaient organisées au Grand-Duché de Luxembourg et dans le Land allemand de Bavière (l’un des Länder qui pèsent le plus) et que ces scrutins, s’ils ont enregistré une poussée de la droite contestataire, ont surtout propulsé les partis écologistes à des niveaux électoraux sans précédent.

Mais nous vivons dans cette Belgique improbable dont le fédéralisme schizophrène repose sur la coexistence entre sept (sept !) gouvernements et une Belgique francophone empêtrée dans ses cinq (cinq !) gouvernements fédérés… [7]. La question essentielle se pose donc plus que jamais de voir comment le système institutionnel belge hérité des siècles passés sera capable de traduire ces tendances lourdes qui semblent dépasser de loin la Belgique. Si la N-VA n’a brillé ni en Flandre ni à Bruxelles, elle n’a pas dit son dernier mot. La « suédoise » fédérale est probablement morte comme la coalition actuelle MR-CDH en Wallonie. La capacité des partis du centre (CDH, Défi) à se requinquer un minimum d’ici là reste une inconnue.

Au bout du compte, la fragmentation et la neutralisation d’une partie du paysage politique risquent de rendre insuffisante les disruptions d’Écolo et du PTB, tout particulièrement en Wallonie. Ne fût-ce qu’arithmétiquement parlant, ce paysage permettra-t-il finalement autre chose que des gouvernements PS-MR ou des coalitions composites MR-Écolo-CDH ? Et quelle que soit la coalition, nous condamnera-t-il à tourner en rond, à petits pas, dans nos contradictions ?

Le sentiment de trahison de la promesse démocratique n’en sortirait que renforcé. Le système des partis un peu plus décrédibilisé.

[1Voir Delagrange P., « Le CDH serait-il suicidaire ? », Belgosphère, 20 juin 2017.

[2Édito, « Comment les bleus pétrolent ? », La Revue nouvelle, n° 5/2018.

[4Wynants P., « À la gauche de la gauche : le PTB », La Revue nouvelle, n° 4-5, avril-mai 2014.

[5Mincke Chr., « La transition malgré nous. Heurs et malheurs du rafistolantialisme », La Revue nouvelle, édito, n° 7/2017.

[6Campion B. et Lemaigre Th., « Hulot désenchainé », La Revue nouvelle, édito, n° 6/2018.