La route de la servitude intellectuelle

Renaud Maes • le 1er avril 2016

Les récents débats par cartes blanches interposées sur le « néolibéralisme » ont été l’occasion de nombre d’interprétations contradictoires de cette notion, voire même de remise en question de l’existence du courant de pensée « néolibéral ». Il nous semble pertinent de revenir sur la signification de ce terme pour mieux en comprendre la portée. Une telle démarche est indispensable pour pouvoir fonder une critique du néolibéralisme qui puisse être connectée aux réalités vécues au quotidien dans le fonctionnement de toutes les institutions étatiques.

Voilà donc qu’une magistrate, Manuella Cadelli, qualifie de « fascisme » le « néolibéralisme » [1]. Et voilà que les réseaux sociaux s’emballent. L’affaire est grave puisque buzzante, il faut dès lors en débattre. Grâce à l’intervention quasiinstantanée de Corentin de Salle, intellectuel explicitement au service du pouvoir gouvernemental, on apprend ainsi que le néolibéralisme n’existe pas [2]. Quel est l’argument décisif de l’acte de non-existence du néolibéralisme ? Tout simplement, qu’aucun auteur ne s’en revendiquerait — à l’exception, nous apprend le commentateur, de l’économiste protectionniste Maurice Allais, de Jacques Rueff et de… John Maynard Keynes, dont évidemment l’évocation peut sembler cocasse lorsqu’on envisage d’analyser les politiques « libérales » d’aujourd’hui. Dès lors, il s’agirait d’une pure création d’intellectuels « antilibéraux ». Et la messe est ainsi dite. Le fast-thinker peut remballer ses produits et aller commenter ailleurs, par exemple sous les ors des salons de l’Académie où l’on s’esbaudit apparemment de tant d’érudition.

Pour autant, les choses ne sont pas si simples, et l’on gagnerait beaucoup pour la qualité du débat public à éviter tant le piège de la condamnation par analogie historiquement questionnable [3], que celui, bien plus dangereux, de croire qu’il existe une doctrine libérale unifiée. Justement, s’il faut reconnaître une qualité profonde à la pensée libérale, c’est la richesse conceptuelle des débats qui l’animent et la puissance intellectuelle formidable déployée dans ceux-ci [4]. Prétendre grouper le tout en une seule doctrine, « le » libéralisme, qui serait parfaitement appliquée par le gouvernement actuel ou par qui que ce soit d’autre est à la fois absurde et, soulignons-le, très peu libéral. Il nous faut dès lors revenir — ne fût-ce que quelques instants — à deux ou trois fondamentaux qui semblent avoir été perdus de vue par certains fondamentalistes du « libéralisme ». C’est ce que nous ambitionnons de réaliser dans cette contribution au débat.

Le néolibéralisme comme rupture

Pour commencer par la pseudo-démonstration de l’inexistence du néolibéralisme, il convient de questionner son critère fondamental : faut-il vraiment que les auteurs s’auto-assignent les étiquettes pour les identifier comme participant des courants de pensée, scientifiques, littéraires ou artistiques ? De la sorte, on arriverait en effet à la conclusion que le sociologue Erving Goffman n’est pas un interactionniste symbolique, que l’artiste Gil Wolman n’est nullement situationniste, que Rousseau ne participe pas des Lumières [5], que Vivaldi n’est pas baroque et que Marx n’est évidemment pas marxiste.
Certes, nous souffle-t-on déjà à l’oreille, mais la force de l’argument est qu’aucun auteur libéral « à droite » ne se réclame du néolibéralisme. On notera d’emblée qu’il existe au moins deux exceptions : l’industriel et essayiste français Auguste Detoeuf et l’économiste français Louis Marlio. Peu connus aujourd’hui, ils furent pourtant des contributeurs importants aux débats sur le libéralisme entre les années 1930 et la fin des années 1940 [6].

Quoi qu’il en soit, même en ce qui concerne les économistes du XXe siècle plus connus du grand public, la rupture existe. On peut globalement les répartir en deux camps. Il y a d’une part ceux qui se réclament de l’ordolibéralisme allemand (Röpke, Eucken, Ehrard…) [7]. D’autre part, et ce sera le cas de la grande majorité des penseurs de l’école austro-américaine (Hayek, Mises, Rothbard…) et de l’école de Chicago (Friedman, Becker, Stigler…), il y a ceux qui se revendiquent du libéralisme tout court, mais en précisant toutefois très vite leurs points de divergence avec le libéralisme de laissez-faire inspiré par l’École manchestérienne et le spencérisme, que l’on nomme trop souvent « darwinisme social », accusés d’avoir causé la « crise » de la pensée libérale au tournant entre XIXe et XXe siècle.

Là se trouve en effet l’origine de ce que certains auteurs ont désigné comme « néolibéralisme » : une tentative de refondation de la doctrine libérale face à ce qui apparaissait effectivement comme une crise du libéralisme. Notons que les auteurs faisant usage du terme sont aussi éloignés les uns des autres que peuvent l’être Michel Foucault — dont d’aucuns considèrent qu’il est « antilibéral » et d’autres qu’il est bien trop libéral [8] — et le très à droite Louis Rougier. Cette « crise » à laquelle il s’agissait donc de réagir connaissait trois formes distinctes. La première était interne et opposait les tenants du spencérisme strict aux défenseurs du « libéralisme victorien ». Les spencéristes suggéraient, au nom d’une théorie de la « lutte naturelle » empruntée à une relecture du darwinisme biologique, la disparition pure et simple des aides aux pauvres. Les défenseurs du « libéralisme old school », largement minorisés dès la fin du XIXe siècle, entendaient quant à eux donner à l’Etat un rôle effectif dans le soutien aux plus précarisés. Comme le suggère Marcel Gauchet [9], cette crise relevait également d’un paradoxe inhérent au spencérisme : alors que le libéralisme avait réussi à affranchir la raison humaine de la soumission au divin, voilà qu’avec le spencérisme, il soumettait à nouveau l’individu à une règle transcendante — reléguant la responsabilité individuelle au rang de donnée contingente d’une « loi naturelle ».

La deuxième crise affectait l’utilité gouvernementale [10], la doctrine libérale semblant dépassée par le phénomène croissant de la spéculation et des crises en résultant (krach de 1929 et Grande Dépression de 1930) ainsi que par l’émergence de fortunes démesurées (robber barons américains), le tout sans amélioration des conditions de vie des moins nantis dans ce laboratoire du libéralisme qu’étaient les États-Unis. Enfin, la troisième crise était liée à la concurrence avec le socialisme, de plus en plus prisé par nombre d’économistes et d’intellectuels de l’époque.

C’est la volonté de sortir le libéralisme de l’ornière, dans un contexte de montée en puissance des idées antilibérales portées très largement par les partis fascistes, qui se concrétisa notamment par le célèbre colloque Walter Lippman, qui rassembla entre le 26 et le 30 août 1938, à Paris, 26 économistes et intellectuels libéraux. Ce mouvement donna par ailleurs naissance, après la Seconde Guerre mondiale, à la Société du Mont-Pèlerin, fondée en avril 1947 par Hayek, et qui regroupe des ordo-libéraux, des tenants de l’école austro-américaine et, bien sûr, des tenants de l’école de Chicago. Il convient de se pencher sur ces deux événements pour tenter d’identifier les points de convergence de cet ensemble de penseurs : pour résumer au risque de caricaturer, tous — en ce compris Hayek — se proposent de définir un interventionnisme étatique propre au libéralisme, et en particulier des mécanismes mieux construits d’établissement de la concurrence. Il n’est plus là question de laissez-faire absolu, il ne faut plus « laisser agir la nature », mais activement construire le cadre de la concurrence. Une métaphore est utilisée par Louis Rougier lors du colloque Lippman, explicitant parfaitement cette rupture : « être libéral, ce n’est pas comme le “manchestérien”, laisser les voitures circuler dans tous les sens, suivant leur bon plaisir, d’où résulteraient des encombrements et des accidents incessants ; ce n’est pas, comme le “planiste”, fixer son heure de sortie et son itinéraire ; c’est imposer un Code de la route (…) ». Cette métaphore sera reprise plusieurs fois, par nombre de penseurs néolibéraux à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, en ce compris Hayek, dans The Road to Serfdom [11].
Nous avons là des moments clés, des regroupements affinitaires, l’explicitation d’une rupture, une institution née de ce regroupement, bref, de quoi justifier sans doute l’idée d’une certaine « communauté de pensée » dont il n’est dès lors pas forcément infondé de la désigner par une étiquette. Et, puisqu’elle entend s’inscrire dans la pensée libérale, on peut sans doute suggérer qu’elle est « néolibérale ». Bien sûr, le « néolibéralisme » se compose effectivement d’écoles très divergentes et connaît en son sein des oppositions d’importance… Tout comme le libéralisme classique connaissait des oppositions fortes par exemple entre les tenants de Bentham, très critique de l’oligarchie, et les tenants de Mill, quant à lui très méfiant vis-à-vis de la « dictature des masses ».

Rappelons par ailleurs, puisqu’il fut cité pour démontrer l’absurdité de l’étiquette « néolibérale », que Keynes se revendiquait quant à lui d’un « new liberalism » et non du « néolibéralisme », nuance certes subtile, mais non sans importance. Le new liberalism se marque, pour Keynes, dans l’idée qu’il faut sauver le capitalisme quitte à enfreindre certains fondamentaux du libéralisme. En l’occurrence, il suggère que le laissez-faire est allé bien trop loin [12], et qu’il est indispensable de restaurer une fonction étatique capable d’imposer un agenda politique à même de conserver le bien-être acquis par la société libérale [13]. C’est précisément un élément essentiel qui montre une certaine « communauté de projet » entre la pensée de Keynes et le néolibéralisme. Cependant, là où Keynes marque une rupture nette avec le libéralisme, rupture que les penseurs néolibéraux se refusent à franchir, c’est en considérant que l’organisation des intérêts privés, en ce compris les contrats interindividuels, doit être directement le fait de l’État.

Le néolibéralisme comme projet constructiviste

Mais on manquerait une dimension à circonscrire le néolibéralisme à cette simple convergence doctrinaire, bref à le réduire à un « fil idéologique commun » datant de la première moitié du XXe siècle. Le « grand tournant » des politiques publiques, amorcé dans les années 1980 avec la montée en puissance du néoconservatisme, mais aussi et bien plus largement, des logiques de désinvestissement public à la suite du ralentissement de la croissance et à l’apparente inefficacité des politiques keynésiennes de relance dans ce contexte, a en effet concrétisé une part de cette doctrine, tout en lui donnant un autre tour [14].

Nous n’avons pas l’espace ici pour expliciter le processus par lequel, par la confrontation des différents courants du néolibéralisme et par le jeu des applications politiques notamment au sein des diverses instances internationales (OCDE, FMI, etc.), l’ordolibéralisme allemand a largement réussi à imposer son optique « constructiviste » visant à fabriquer jusqu’à la subjectivité individuelle au travers de réformes des institutions, là où l’école austro-américaine a quant à elle pu justifier des politiques d’imposition de décision impopulaires [15] et d’éloge de l’individu-entrepreneur.

Mais ce qu’il faut précisément noter, c’est que la jonction entre la perspective contructiviste et la promotion de l’« esprit d’entreprendre » cher notamment à Schumpeter [16] implique la mise en place, pour reprendre l’expression foucaldienne, de la fabrique d’une subjectivité particulière, subjectivité qui n’est absolument pas réductible à la seule dimension économiste : il s’agit en effet d’étendre une logique de concurrence à l’ensemble du monde social, quitte à ce que l’État puisse servir de vecteur de légitimation de cette logique. C’est ainsi que l’on peut comprendre comment les théories managériales des années 1970, qui se fondent précisément sur cette logique de concurrence, ont par la suite été largement diffusées au travers de l’action des institutions publiques : l’externalisation permet d’organiser le concours entre les sous-traitants, le désinvestissement des politiques sociales permet d’augmenter la compétition entre les travailleurs sans emploi, etc. L’école prend également un rôle particulier, puisqu’elle doit préparer les individus à devenir les « entrepreneurs » de leur propre carrière, en proposant des « produits » permettant à chaque instant de se « positionner » par rapport aux « besoins du marché ».

Comme le note Wendy Brown [17], "si la rationalité néolibérale met le marché au premier plan, elle n’est pas seulement — et n’est même pas d’abord — centrée sur l’économie ; elle consiste plutôt dans l’extension et la dissémination des valeurs du marché à la politique sociale et à toutes les institutions, même si le marché conserve sa singularité [...] Le néolibéralisme est un projet constructiviste : pour lui, la stricte application de la rationalité économique à tous les domaines de la société n’est pas un donné ontologique ; il œuvre donc [...] au développement, à la diffusion et à l’institutionnalisation de cette rationalité."

On aurait tort, comme pourrait le laisser entendre une lecture rapide de la carte blanche de Manuella Cadelli, de réduire le néolibéralisme à une extension infinie de l’économie par simple effet de « contamination » d’un champ à un autre ou par un assujettissement de tous les champs au champ économique : il s’agit au contraire avant tout de construire la concurrence et pour ce faire, d’ancrer les schèmes de raisonnements propres à la logique concurrentielle dans l’ensemble des champs structurant la société. Mais cette construction repose sur un principe d’efficacité qui se veut non-moral : en tant que tel, le néolibéralisme se veut une rationalité ou plutôt un régime de rationalité, et non une idéologie — contrairement, d’ailleurs, au néoconservatisme, qui quant à lui est explicitement moral [18].

Le néolibéralisme comme fascisme ?

Nous arrivons progressivement à la question clé : peut-on dès lors affirmer que le néolibéralisme est un fascisme ? Tout est évidemment, là encore, question de définition. Le fascisme, pour résumer, c’est avant tout une stratégie d’action politique petite-bourgeoise endossant un ensemble de « valeurs » permettant à cette classe sociale spécifique de maintenir ses privilèges menacés par d’une part, l’émergence de grosses fortunes internationales et d’autre part, par une montée en puissance des doctrines socialistes. Comme l’a notamment souligné Adorno, le fascisme est fondé sur des corpus idéologiques qui ne se veulent nullement rationnel — la dimension mystique du régime fasciste italien l’attestant à l’envi. Ce « mysticisme » doublé d’un moralisme assumé permet de fondamentalement douter de la validité de la qualification « fascime » appliquée au néolibéralisme, dont l’essence même est, comme nous l’avons souligné, l’extension d’un régime de rationalité se voulant amoral (dans une tradition que l’on peut d’ailleurs faire remonter à l’utilitarisme de Jérémy Bentham).

Par ailleurs, il existe au moins trois éléments convergents que l’on peut identifier dans le discours fasciste italien et national-socialiste allemand : l’amour des corporations, l’invocation d’un ordre ancien qu’il s’agit de restaurer afin d’en garantir le caractère immuable — cet ordre est statique — et la nécessité d’une désimplication des masses dans la gestion au profit de chefs charismatiques (ce qui sera consacré par la doctrine nazie comme Führerprinzip) capables « d’animer » l’avenir de la Nation, qui réside dans la « communauté du peuple » [19]. Sur les deux premiers éléments au moins, le néolibéralisme est loin de rejoindre le fascisme : il a les corporations en horreur — puisque, par essence, elles s’opposent au marché — et il rejette tout projet de retour à un ordre immuable — puisqu’il entend avant tout construire un ordre nouveau et dynamique, fondé sur la concurrence. Quant au troisième élément, il est évident que la doctrine néolibérale s’éloigne largement de la logique fasciste : si plusieurs penseurs néolibéraux ne cachent pas n’avoir que peu d’objections à l’instauration d’une dictature, c’est avant tout à la condition qu’elle soit guidée par des experts chargés d’amorcer les réformes nécessaires de l’ensemble des institutions étatiques. Bref, qualifier le néolibéralisme de fascisme, c’est ignorer des spécificités à la fois du fascisme et du néolibéralisme. C’est doublement réducteur et historiquement problématique. Surtout, cela n’amène pas de compréhension profonde de ce qu’est le « projet néolibéral ».

La route de la servitude intellectuelle

Pour comprendre la logique profonde du « projet néolibéral », il faut sans doute et une fois pour toute partir de l’hypothèse qu’il constitue une « innovation » dans l’histoire de la pensée politique, ce qui rend les parallélismes historiques souvent bancals. Et il faut bien admettre que nous manquons d’outils critiques permettant de fonder précisément l’analyse. On ne peut dès lors que comprendre le recours à des étiquettes inadéquates comme la résultante de cette difficulté analytique. Ce manque n’est pas étonnant : il devient en effet de plus en plus difficile de mener à bien une recherche sur la genèse et l’histoire d’idées politiques qui se concrétisent jusque dans la gestion, voire plus encore, dans l’enseignement même des universités — celles-ci, comme toutes les autres institutions étatiques, étant appelées à jouer un rôle dans la fabrication des « individus-entrepreneurs » néolibéraux.

Pire encore, parce que nombre de secteurs sont amenés à participer de la logique d’extension maximale des principes de concurrence, les intellectuels sont eux-mêmes amenés, pour pouvoir exister, à se conduire comme des agents économiques « plaçant leurs produits ». Ils feront donc en permanence des calculs d’opportunité sur les propos à tenir, et n’hésiteront pas à donner dans la caricature pour garantir un impact médiatique maximal. Il ne faut peut-être pas chercher plus loin l’origine des positions niant jusqu’à l’existence du néolibéralisme… C’est sans doute là, finalement, que réside la dimension la plus effroyable du néolibéralisme : sans même nous en apercevoir, nous en avons largement incorporé les schèmes de raisonnement.

Une grande difficulté est aussi de nous extraire des logiques pugilistes dans lequel le débat intellectuel sombre sous l’effet de l’extension générale de la concurrence, logiques qui permettent aux moisissures argumentatives de bourgeonner joyeusement, pour réfléchir au-delà des petites formules et des « labels » si facile à apposer. En particulier, il s’agit de ne pas jeter l’opprobre sur les constats des praticiens au seul motif qu’ils ont recours à des termes inappropriés : le constat de Mme Cadelli, rejoint par nombre de magistrats aujourd’hui, sur l’état des institutions judiciaires belges, ne peut être simplement balayé au motif qu’ils manquent de précision dans l’analyse idéologique. Au contraire, la fonction d’intellectuel — qui est loin d’être incompatible avec celle de praticien — me semble tirer tout son sens d’une capacité à connecter l’analyse des réalités sociales avec la théorie sur le monde social, en se refusant absolument à répéter des mantras dès lors que ceux-ci n’amènent aucun argument de fond sur les situations vécues. Cela signifie aussi l’adoption par ceux qui se veulent intellectuels d’une posture d’humilité, les amenant à laisser toujours la place à la contestation de leur point de vue, suivant en cela les excellents conseils donnés par… Hayek lui-même [20] !

[1M. Cadelli, « Le néolibéralisme est un fascisme », Le Soir, 3 mars 2016.

[3Le danger de la reductio ad Hitlerum ou ad Mussolinum est en effet qu’elle jette un voile sur les spécificités sociohistoriques de la montée en puissance des régimes totalitaires du début du XXe siècle. Or l’étude de ces spécificités me paraît la meilleure garantie pour comprendre les mutations des idéologies fascistes qui ont mené à certaines doctrines racistes d’aujourd’hui, qui se répandent par-delà les partis d’extrême-droite.

[4Comme en témoignent les commentaires de Mill contre Bentham, les échanges entre Hayek et Eucken, ou encore entre Nozick et Rawls.

[5Thèse que pour ma part, je serais assez susceptible d’accréditer, bien que je puisse parfaitement accepter qu’existent des arguments très valables en sens contraire.

[6Nous n’osons en particulier croire que les commentateurs — fussent-ils autorisés — oublient l’existence du polytechnicien Marlio, lui qui fit les beaux jours de la Brooking Institution à partir de fin 1944 en produisant une critique très libérale des régimes européens d’après-guerre.

[7ordolibéralisme qui est explicitement une autre espèce de libéralisme, s’opposant au libéralisme classique en proposant d’établir une « économie sociale de marché », Soziale Marktwirtschaft, favorisant à la fois la concurrence et simultanément, chargée de préserver une forme spécifique d’État-providence libéré d’une forme de domination bureaucratique, souvent considérée comme le fruit de la démocratie parlementaire selon une grille d’analyse empruntée à Max Weber.

[8Daniel Zamora (dir), Critiquer Foucault. Les années 1980 et la tentation néolibérale, Aden, Bruxelles, 2014.

[9M. Gauchet, L’avènement de la démocratie, t. 2. la Crise du libéralisme, Paris, Gallimard, 2007.

[10Pour plus de détails, on se réfèrera au chapitre 5 de P. Dardot & C. Laval, La Nouvelle Raison du Monde. Essai sur la société néolibérale, Paris, la Découverte, 2009.

[11F. A. Hayek, The Road to Serfdom, New-York, Routledge Classics, 2006 (Première ed. 1944), p. 78.

[12J.M. Keynes, The end of Laisser-faire, Londres, Hoggart Press, 1926.

[13Voir P. Dardot & C. Laval, op. cit., p. 141 sq.

[14À la relecture de ce texte, Olivier Derruine m’indique ainsi qu’elle résulte de « l’application de politiques keynésiennes dans un contexte inapproprié (seconde moitié des années 1970). Or, d’après moi, au début des années 1980, c’est le constat d’échec de ces politiques qui ont fait perdurer la crise qui ont permis au libéralisme de s’exprimer à nouveau et avec une force disproportionnée, d’autant que le monde de 1980 n’était plus celui de l’époque d’Hayek & Co, la mondialisation était à un stade bien plus avancé (…) et le GATT était passé par là. »

[15On se souviendra en particulier de la préférence d’Hayek pour une « dictature libérale » à une « démocratie totalitaire » (voir « The principles of a liberal social order », Politico, 31(4), 1966, p. 601-608), justifiant notamment un rapprochement d’un temps avec Pinochet.

[16Lequel se revendiquait de l’école austro-américaine, bien que von Mises l’en excluait.

[17W. Brown, Les habits neufs de la politique mondiale. Néolibéralisme et néo-conservatisme, coll. « Penser/croiser », Paris, Les Prairies Ordinaires, 2007, p. 50.

[18On peut tout à fait douter de la pertinence de considérer le néolibéralisme comme rationalité, et considérer qu’il s’agit plutôt d’une idéologie partant d’une série d’axiomes déconnectés du réel — comme l’acteur rationnel, l’efficience du market signal ou encore le principe « de ruissellement ». Ce que nous souhaitons avant tout pointer, c’est qu’il ne s’assume en tout cas pas comme tel.

[19Pour une analyse exhaustive des éléments de doctrine communs, voir D. Woodley, Fascism and Political Theory : Critical Perspectives on Fascist Ideology, Londres & New York, Routledge, 2010.

[20Voir le discours plein d’humour du banquet Nobel du 10 décembre 1974.