La revue, un dispositif de veille


Revue nouvelle (La).

Ce mois-ci, La Revue nouvelle a inauguré sa nouvelle peau. Au-delà du look et de ses modes, nous avons visé une lecture plus facile et le dégagement d’espaces qui, outre une respiration bienvenue, permettent d’accompagner les textes de cartes, de graphiques, de tout type d’illustrations.

C’est d’abord un stimulant : le dynamisme des nouvelles colonnes nous incitera à être plus accueillants, plus attentifs à l’émergence des signes qui nous arrivent de toutes parts, à leur diversité parfois contradictoire. Sans renoncer aux analyses et aux prises de position étayées, la maquette doit nous aider à nous maintenir en éveil, au mois le mois.

Autant dire que cette mue porte en elle une volonté de prolonger, en le traduisant mieux, le projet de la revue : rendre plus sensible, vu d’ici ou d’ailleurs, le monde d’aujourd’hui, avant de le rendre plus intelligible. Elle est l’expression d’un désir de faire partager par la lecture le plaisir de la découverte et du décodage, tout en restant tendus par la volonté de faire apparaitre les embranchements des possibles.

Le discrédit des discours totalisants laisse un monde directement confronté à ses limites, à son foisonnement et à sa complexité. L’atomisation des savoirs et l’autonomisation des logiques professionnelles multiplient les angles de vue et les langages qui devraient en éclairer les enjeux. L’envahissement du présent, la pression de l’immédiat soutenue par l’élan des technologies de la communication, rendent plus nécessaires que jamais les entreprises collectives de déchiffrement et de sédimentation de l’expérience contemporaine que tente la revue de mois en mois. Dans les difficultés quotidiennes (notamment économiques) que rencontre sa mise en œuvre, dans le travail volontaire que requièrent son écriture, ses choix et sa conception, dans le caractère parfois ardu de sa lecture, la revue est un fragment qui reflète cette expérience contemporaine : elle en est à la fois le miroir et, aussi infime soit-il, une sorte de contrepoids. Autant par le refus partagé de s’y résigner que par la volonté dynamique d’y chercher ensemble sa voie.

Une stratégie de l’attention

Quelle boussole, quels repères ? Seule l’ouverture, la tension des valeurs voire leurs contradictions décapent les évidences et éclairent de leurs étincelles rhétoriques les zones d’ombre des vérités institutionnelles et du tout-aux-médias. Plutôt que de tout ramener hâtivement à quelque utopie mécanique et livrée « clef sur porte », ou d’entrer dans un calcul partisan qui soulage la conscience à bon compte.

Les démocraties libérales, auxquelles nous aimons croire, se fondent sur une fiction : la préexistence d’individus tout équipés des qualités propres à faire vivre la démocratie, comme si les citoyens émancipés, comme si la citoyenneté même, précédaient le système dans lequel ils évoluent. Ce mythe fragile, pour mobilisateur qu’il soit, occulte les conditions sociales et culturelles de sa genèse, de son existence et de son dynamisme. Les couloirs vides et lugubres de la liberté formelle sont hantés par les inégalités et les manipulations qui la menacent, et laissent la voie libre à une économie de marché qui cherche à faire corps avec elle, voire à s’y substituer comme modèle.

Entre le marché des capitalistes et l’État des politiques, il y a plus qu’un équilibre à trouver, il y a une société active et diverse qui, lorsqu’elle est créatrice de valeurs et de diversité, est porteuse de choix et de responsabilité. Nous voulons y participer, voire la provoquer ; nous voulons reconnaitre en elle ce qui tire les gens vers le haut et les éloigne du repli cynique plus ou moins assumé que prêchent les démagogues. De l’observatoire que nous ont laissé nos prédécesseurs, alors que modernités et traditions font rage, nous ne prétendons pas assumer seuls cette quête plurielle, mais contribuer activement à sa vitalité par la tension du débat.