La question irakienne : dix ans après

Ainsi, l’Irak occupe à nouveau le devant de l’actualité. Par la grâce d’une administration américaine républicaine désireuse d’éprouver son statut d’hyperpuissance, fût-ce au prix d’un démantèlement du droit international (perfectible mais nécessaire) et au risque de plonger le Moyen-Orient dans un chaos dont il n’a pas particulièrement besoin. Par la grâce aussi d’un régime baasiste qui, s’il ne constitue plus à ce jour une menace de premier ordre pour ses voisins, n’en a pas moins conservé voire accru, à mesure que sa base clanique se rétrécissait, sa capacité à faire vivre à ses populations un régime de terreur assez difficilement égalé au Moyen-Orient. Quant à nous, nous voilà sommés de choisir entre la peste et le choléra.

Dans ce dossier, il est toutefois hors de question de choisir entre la peste d’une poussée de fièvre impériale américaine et le choléra d’un oubli de la répression en Irak (longtemps tolérée au nom des intérêts occidentaux), de l’urgence de la lutte contre les visées de l’administration Bush, du maintien de l’unité de l’Irak ou de tout autre raison. La lutte contre la position du gouvernement américain va de pair avec l’opposition efficace à un régime baasiste qui, bien qu’édenté et recroquevillé sur son noyau dur, n’en reste pas moins effroyable, tant dans son idéologie que dans sa pratique. Il est par contre nécessaire de rappeler certains faits.

C’est ce à quoi s’attèle un dossier qui entend resituer le régime bassiste dans l’histoire de la société qui l’a enfanté et qui le subit cruellement depuis trente-quatre ans. Il est également nécessaire de réaffirmer certaines valeurs et de faire un sort à chacun des termes de l’alternative qui nous est proposée.

Premièrement, le régime irakien est absolument indéfendable. Héritier d’une histoire tragique et violente, l’Irak a beau avoir toujours vécu sous des régimes dictatoriaux, il n’en reste pas moins que depuis que le parti Baas a pris le pouvoir en 1968 à la faveur d’un coup d’État, la violence pure et l’exercice indiscriminé de la terreur contre les civils sont devenus la norme. Le régime baasiste a développé, de façon plus brutale et plus systématique que son jumeau syrien, une politique de préférence nationale et confessionnelle au détriment de ses majorités kurdes et arabes chiites, recourant à la déportation et utilisant à leur encontre des armes non conventionnelles et de destruction massive, perpétrant une série de crimes contre l’humanité incontestables. Avec ou sans appui extérieur, le régime baasiste a envahi deux de ses voisins, l’Iran en 1980 et le Koweït en 1990. Durant le conflit avec l’Iran, le régime irakien a usé d’armes chimiques et biologiques contre l’armée iranienne - première dans l’histoire du Moyen-Orient. C’est à la suite de l’invasion et de l’annexion du Koweït en aout 1990 que l’O.N.U. a adopté un régime de sanctions draconien qui, bien que censées démanteler les programmes non conventionnels offensifs irakiens, ont également permis au régime bassiste de renforcer son emprise sur la population irakienne.

Deuxièmement, en justifiant leur volonté d’en découdre avec Bagdad au nom de la « lutte contre “le” terrorisme », les États-Unis tentent de détourner l’attention quant à leur incapacité à démanteler des réseaux de la nature d’Al-Qaïda. S’ils sont également motivés par des considérations liées à la maitrise des cours du pétrole et à la volonté de diminuer le poids de l’Arabie Saoudite au profit d’un Irak « normalisé » riche
en pétrole, il semble en outre qu’ils sont tentés de démontrer sur le terrain irakien leur statut d’hyperpuissance. Dans l’hypothèse où un nouveau régime irakien se montrerait davantage respectueux des droits de l’homme et de la légalité internationale, l’argument humanitaire avancé par les États-Unis resterait d’autant plus sujet à caution qu’ils ne
s’étaient jusqu’ici jamais émus des rapports ad hoc de l’O.N.U. et des O.N.G. de droits de l’homme. La doctrine d’« action préventive » constitue également une formidable régression dans l’histoire des relations internationales car elle risque de consacrer le retour à une diplomatie de la canonnière et de fournir un précédent dangereux. Enfin, même s’il est impossible d’assimiler les situations irakienne et israélienne, faire de l’Irak la cible privilégiée d’une « moralisation » douteuse des relations internationales s’avère pour le moins outrancier et déséquilibré dans la mesure où l’État d’Israël, quelques centaines de kilomètres plus à l’Ouest, poursuit sans être inquiété une politique d’occupation et de
colonisation qui viole le droit du peuple palestinien à l’autodétermination, droit reconnu par la légalité internationale. Or, une attaque contre l’Irak dans un tel contexte risque de plonger la région dans un chaos aux conséquences difficilement calculables.

Emboiter le pas à la démarche tracée par les États-Unis serait plus que certainement une sérieuse entorse à la logique et à l’éthique. Pour autant, il n’est pas possible pour une revue comme la nôtre de nous contenter d’un discours de refus de la politique américaine, sans lui opposer une alternative politique. Il n’est pas possible non plus de nous contenter d’une posture confortable qui renverrait dos à dos la peste et le choléra. Une telle posture serait trop confortable parce que, dans le cas plus que probable d’une victoire américaine, elle nous permettrait de concentrer nos critiques contre une diplomatie américaine coupable tantôt d’indifférence, tantôt d’interventionnisme musclé. Elle nous amènerait dès lors à ne pas trop nous appesantir sur une société irakienne
dont, à ce jour, peu de monde s’est réellement soucié. Hormis les défenseurs des droits de l’homme, qui se soucie de savoir quels sont le sort actuel de ce peuple et ses revendications, indépendamment de la complexité d’une société à la fois extrêmement hétérogène et implosée ?

La Revue nouvelle, modestement, entend privilégier une sortie du choix morbide devant lequel nous sommes de facto placés. Notre revue estime qu’il est temps de sortir du « ni ni » confortable et de proposer une alternative politique, au sens fort du terme. Le forcing de la diplomatie française au Conseil de sécurité des Nations unies en vue d’arracher aux
États-Unis une résolution moins belliciste ne dit rien de l’avenir du pays. Au-delà de ce travail d’urgence, les Européens, au nom d’une logique d’opportunité au coeur de l’action politique, doivent s’emparer de l’agenda imposé par Washington pour faire entendre leur voix et formuler une action qui se fonde à la fois sur le droit international et sur les enseignements tirés de trente-quatre ans de régime baasiste et de douze ans de confrontation entre l’Irak et les institutions internationales.

À ce titre, ce sont les sanctions et leur évaluation qui devraient servir de levier à une action politique digne de ce nom, c’est-à-dire qui ne se satisfasse pas d’une opposition aux États-Unis mais qui, en mettant la question des droits de l’homme en son centre, reconnaisse également le droit des Irakiens à l’autodétermination, dans son sens le plus fort et le plus littéral. Et ce même si un certificat de virginité stratégique en matière d’armement venait à être décerné à ses dirigeants. Eu égard aux précédents posés par l’Irak, serait-il responsable de soutenir une levée sans condition des sanctions qui frappent ce pays ? Pas pour nous.

Tout le monde s’accorde aujourd’hui à considérer que les sanctions n’ont fait que renforcer le régime et causer de graves sévices à la population civile irakienne. En ce sens, ces sanctions sont criminelles car elles masquent soit une incapacité politique, soit un cynisme difficilement défendable. Seuls les civils en paient injustement le prix. Ce serait toutefois une erreur de croire qu’une levée inconditionnelle et indiscriminée des sanctions pourrait amener le régime irakien à s’ouvrir quelque peu. Le régime baasiste n’a pas attendu l’imposition des sanctions pour instaurer un régime de terreur et de préférence partisane et raciale, l’imposant à l’écrasante majorité de sa population. Mais il faut admettre que ces sanctions ont permis au Baas de Saddam Hussein de renforcer ce régime de terreur, comme en témoignent les rapports de la Commission des droits de l’homme des Nations unies, ainsi que ceux émanant des O.N.G. internationales telles que la F.I.D.H., Amnesty International et Human Rights Watch. Une autre voie est envisageable : accompagner la levée de l’embargo d’un contrôle extrêmement serré et conséquent en matière de désarmement et de droits de l’homme, dont le respect permettrait une levée des autres sanctions (gel des avoirs, zones d’exclusion...) progressive, discriminée et conditionnée. Cette perspective serait d’autant plus indispensable si les inspecteurs détectaient un nouveau programme de réarmement de l’Irak. Face à une telle pression, c’est la nature du régime qui serait mise en cause, jusqu’à son écroulement probable, avec intervention ou non de l’O.N.U.

Certains parleront d’ingérence contraire au principe de la souveraineté nationale. Mais il faut tout de même reconnaitre une réalité : l’intervention de facto de la communauté internationale dans les affaires intérieures irakiennes depuis 1990 a depuis lors rendu cette souveraineté bien virtuelle. Elle fonde une responsabilité particulière de cette communauté envers le peuple irakien : cette ingérence ne saurait avoir été réalisée à son seul détriment. De plus, une fois l’embargo levé sans possibilité de peser sur le régime, préconisera-t-on d’en finir également avec les zones d’exclusion aérienne ? Assistera-t-on par exemple en spectateurs impuissants à la restauration nécessairement sanglante de
la souveraineté irakienne dans les territoires de la Fédération kurde ? Reconnaitre à nouveau la souveraineté de l’Irak reviendrait alors à prendre le risque que le régime baasiste ne provoque une catastrophe humanitaire qui aura nécessairement un impact sur d’autres pays du Moyen-Orient.

Avec les États-Unis, les Européens ont une lourde part de responsabilité envers la population irakienne pour avoir adopté des sanctions qui ont été immédiatement instrumentalisées par le régime en vue de radicaliser sa répression, pour avoir surarmé celui-ci pour ensuite abandonner le peuple irakien lorsqu’il s’est soulevé en 1991. Aujourd’hui, ne pas intégrer la question démocratique dans la définition d’une position
sur l’Irak revient à refuser de comprendre ce pays et à perpétuer une attitude occidentale qui n’a jamais pris en compte les aspirations des Irakiens. C’est refuser de tirer les conclusions d’un récent et alarmant rapport du P.N.U.D. : l’avenir économique et culturel des pays arabes est lourdement grevé par l’absence absolue de libertés fondamentales, une absence plus criante que partout ailleurs et qui fait injure à l’avenir de 250 millions d’êtres humains.