La propriété, mémoire juive polonaise en BD

Roland Baumann

La dessinatrice israélienne Rutu Modan est l’auteure d’un somptueux roman graphique évoquant par le biais d’une fiction familiale les rapports ambivalents qu’entretiennent les Juifs israéliens d’origine polonaise au pays de leurs racines ancestrales [1].

Formée à l’école des Beaux-Arts de Bezalel, où elle enseigne aujourd’hui la bande dessinée et l’illustration, Rutu Modan publie ses premières BD dans les journaux Maariv et Yedioth Aharonot. Appréciée en Israël pour son travail d’illustratrice de livres pour enfants, Modan est aussi la cofondatrice du collectif Actus Tragicus, connu surtout à l’étranger dans le champ de la bande dessinée indépendante. En 2008, son premier roman graphique, Exit Wounds reçoit le Eisner Awards, prestigieux prix américain, dans la catégorie meilleur album graphique de l’année. Parmi ses publications pour enfants, citons Nina chez la reine d’Angleterre (Actes Sud, 2013).

Dans La propriété, Modan s’inspire de «  la ligne claire  » d’Hergé pour mettre en scène un roman graphique à la fois difficile et drôle, fait d’ambigüités, de non-dits et d’antagonismes, autour d’une intrigue amoureuse et de la quête d’un patrimoine perdu. Une comédie familiale au climat obscur, évoquant avec ironie la nostalgie du passé, la relation aux grands-parents et l’espoir de s’enrichir… avec en toile de fond la mémoire de la Shoah, fondement majeur de l’identité israélienne.

Fin octobre «  200X  », le voyage à Varsovie de Mica et sa grand-mère Regina débute dans la tension et la confusion, au contrôle de sécurité de l’aéroport Ben Gurion, puis dans l’avion bondé, emportant de très remuants adolescents, en voyage scolaire sur les hauts lieux du génocide juif, de Treblinka à Majdanek et Auschwitz. Regina vient de perdre son fils Reuben, le père de Mica, mort d’un cancer. On découvre bientôt que la véritable raison du voyage en Pologne de cette grand-mère envahissante et irascible, ne se limite pas à l’espoir de récupérer la demeure de ses parents, au centre de Varsovie, spoliée par les nazis, mais procède aussi de la quête intime et de la nostalgie d’un amour perdu. Un flashback «  à la Hitchcock  » daté de mai 1939 dévoile au lecteur un moment décisif de l’idylle amoureuse de Regina et son amant non juif, Roman, lorsque les deux adolescents en fugue, descendent la Vistule avec l’espoir de fuir en Suède.

Tandis que Mica découvre la ville et tombe sous le charme du séduisant Tomasz, guide de la Varsovie juive et auteur de BD, disposé à l’aider dans sa recherche de preuves de propriété du patrimoine familial, Regina, à l’insu de sa petite-fille, rencontre l’actuel occupant de l’appartement de ses parents, son amour perdu, Roman, géniteur du fils qu’elle vient de perdre et donc le véritable grand-père de Mica ! Regina et Roman se retrouvent en tête à tête au Fotoplastikon, petit local du centre de Varsovie, connu pour son Panorama Kaiser, dispositif circulaire pour la vision de photos stéréoscopiques, un divertissement visuel jadis très populaire et donc un lieu de rendez-vous emblématique de la ville d’avant 1939. Intervient aussi dans l’intrigue familiale, le «  vilain  », Avram, volubile et envahissant, qui sous prétexte de participer à une convention de chantres, recherche en sous-main le patrimoine familial perdu, pour le compte de la fille de Regina, Tzilla, anxieuse d’être déshéritée par sa propre mère, au profit de Mica !

Le dénouement se produit la nuit de la Toussaint, au cimetière, où affluent les Varsoviens pour rendre hommage aux morts. Perdus dans la multitude, assis côte à côte parmi les tombes constellées de bougies, Regina et Roman évoquent leur amour passé et la mémoire de Reuben, leur fils disparu. «  Moment de vérité  » au cimetière qui, pour Regina, correspond à la ville de ses souvenirs et dans lequel elle rencontrait jadis Roman pour échapper à la vigilance de leurs parents. Un peu plus loin dans la nécropole se trouvent aussi Mica et Tomasz, espionnés par Avram qui, pris sur le fait, entonne le chant funéraire en mémoire aux victimes de la Shoah, attirant les curieux, ainsi que Regina et Roman, pour une confrontation finale, terme de l’intrigue.

Dans ses interviews [2], Rutu Modan précise que l’intrigue de La propriété s’inspire notamment de sa relation à son grand-père maternel, qu’elle rencontra une seule fois dans son enfance, par hasard, et qui avait déserté le foyer familial peu après l’émigration de Pologne en Palestine, lorsque la mère de Rutu avait sept ans. Toute la famille de la dessinatrice est d’origine polonaise. Regina est une mémé imaginaire, synthèse de ses vraies grands-mères, depuis longtemps décédées et qui ne retournèrent jamais dans leur pays natal. Dans Mixed Emotions, série de six récits autobiographiques publiée en 2007 sur le blog du New York Times, Rutu Modan mettait en scène son insupportable grand-mère juive polonaise, «  La fille la plus populaire de Varsovie  », en dispute permanente avec sa fille… Rutu Modan elle-même n’était jamais allée en Pologne avant de s’y rendre pour son projet de roman graphique, tout d’abord avec sa sœur cadette, et souligne-t-elle, en évitant de visiter tout ce qui était directement associé à la Shoah. Une fois le scénario rédigé, Modan est revenue à Varsovie pour le répérage photographique des différents lieux du récit. Modan qui utilise beaucoup le langage du corps pour faire passer au lecteur les émotions de ses personnages a fait appel à des acteurs pour dessiner les postures et attitudes des protagonistes de son roman graphique. Ainsi, Regina est jouée par l’actrice Dvora Kedar, connue pour son rôle de maman juive polonaise dans le film culte de Boaz Davidson Lemon Popsicle (1978).

Commentant les grandes thématiques de La propriété et ses rapports à la réalité, Modan affirme qu’il s’agit d’une œuvre de fiction, se jouant des clichés, évoquant les tensions et conflits susceptibles d’agiter une famille autour d’un hypothétique héritage, ainsi que le climat de méfiance et de rancœurs mutuelles caractérisant encore aujourd’hui les relations entre les Juifs et la Pologne. La question de la récupération des biens juifs spoliés durant la Shoah est d’actualité depuis la fin du communisme. Il s’agit d’un processus long et difficile, mais pas tout à fait impossible. Modan souligne le manque de dialogue entre la mémoire juive et la mémoire polonaise de la guerre. Ainsi, Tomasz montre à Mica les planches d’une BD qu’il réalise sur l’insurrection de Varsovie en 1944. La jeune Israélienne connait la révolte du ghetto en 1943, mais ignore tout de l’insurrection générale de la ville et de sa destruction en 1944, moment fondateur de la mémoire varsovienne contemporaine.

Le lendemain de son arrivée à Varsovie, Mica va voir les rares maisons vestiges du ghetto, rue Prózna, mais les lieux de la mémoire juive et de la Shoah à Varsovie sont absents de la suite du récit. Seule scène évoquant le «  temps du ghetto  » cette curieuse reconstitution de rafle de Juifs par les SS, en pleine rue, dans laquelle se trouve impliquée Mica. Allusion burlesque à la vogue actuelle des reconstitutions historiques en Pologne et évocation ironique d’une mémoire juive pour laquelle la Pologne reste surtout le lieu du génocide et de l’horreur toujours perceptible, «  comme si c’était hier  ». La «  société de la mémorialisation juive  » organisatrice de cette reconstitution de rafle, est inventée par Modan certes, mais la dessinatrice s’inspire ici entre autres d’un véritable projet de reconstruction de la rue Prózna, à l’image de ce qu’elle était avant la destruction du ghetto. Un projet qui n’est pas plus absurde que la reconstruction après 1945 de la vieille ville et de la rue Nowy Swiat, totalement détruites par les Allemands à la suite de l’insurrection de 1944.

Comme elle le dit elle-même, Modan a été fort influencée par l’œuvre d’Art Spiegelman, et en particulier Maus que lui fit découvrir son professeur de BD à Bezalel, Michel Kichka.

Caricaturiste talentueux, Kichka est l’auteur de Deuxième génération. Ce que je n’ai pas dit à mon père, superbe roman graphique paru chez Dargaud en 2012 et dont vient de sortir la traduction anglaise. Une œuvre documentaire et autobiographique, en noir et blanc, d’une honnêteté bouleversante et qui, tout en dévoilant l’histoire intime d’une famille de survivants de la Shoah, originaires de Pologne et établis en Belgique depuis l’entre-deux-guerres, rend un hommage aux traditions graphiques de la BD belge.

Œuvre de fiction, La propriété évoque des thématiques bien réelles et fait entrevoir les rapports ambivalents d’Israéliens d’origine polonaise avec le pays qui fut durant près de dix siècles un des principaux centres de la diaspora juive. BD documentaire française, réalisée en noir et blanc, Nous n’irons pas voir Auschwitz, de Jérémie Dres (éditions Cambourakis, 2011) associe recherche identitaire et enquête documentaire. Rendant hommage à sa grand-mère disparue, l’auteur y questionne ses propres préjugés vis-à-vis des Polonais, menant en parallèle la recherche de ses racines familiales et le reportage sur la communauté juive d’aujourd’hui. Cette communauté en reconstruction dont Dres fait un portrait fidèle avec ses espoirs et ses contradictions est tout à fait absente du roman graphique de Modan, œuvre de fiction captivante et de grande qualité formelle, mais dans laquelle on cherchera en vain une trace du réel renouveau de la vie juive en Pologne.

[1Rutu Modan, La propriété, traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech, éditions Actes Sud.

[2Marc Sobel, «  The Rutu Modan Interview  », The Comics Journal, 29 mai 2013.