La presse pour faire avaler la pilule néolibérale ?

Olivier Derruine • le 14 janvier 2015

Analyse de mots clés du champ économique depuis la crise

L’Europe entre dans sa septième année de crise et, en dépit des changements de gouvernements ici et là, les recettes appliquées pour sortir de cette période de léthargie n’ont jamais été remises en question. La campagne de François Hollande dont le leitmotiv était « Le changement, c’est maintenant », sous-entendu également sur le plan des politiques économiques, avait suscité quelque espoir car, de par son poids, la France est le seul pays (à se croire) capable de défier l’orthodoxie budgétaire allemande. Les espoirs furent néanmoins vite douchés : il semble que, dès qu’elle arrive au pouvoir, la gauche institutionnelle traditionnelle perde instantanément ses idées novatrices et percutantes pour endosser celles de la pensée unique. Sauf à penser que les choses vont mieux en l’absence de gouvernement (cf. la vacance du pouvoir fédéral durant 540 jours en Belgique) [1], « there is no alternative ». Jusqu’à ce que la gauche radicale (à commencer par la Grèce et l’Espagne avec respectivement Syriza et Podemos) soit amenée à exercer le pouvoir ? Par définition, celle-ci n’est pas encline à faire la moindre concession sur ses idées-phares puisqu’elle ne serait même pas intéressée par l’exercice du pouvoir en soi.

On reste éberlué par la résignation et l’acceptation par la population face à tant de mollesse, d’erreurs de jugement et d’absence de vision des gouvernements successifs. En d’autres lieux, en d’autres temps, la situation actuelle aurait pu donner lieu à des poussées de violence. Mais, ce n’est pas le cas ici et maintenant. Au-delà des partis politiques traditionnels et du vide abyssal de leurs propositions, on peut s’interroger sur le rôle joué par la presse, tant spécialisée (internationale) que généraliste (belge). Est-elle encore un contre-pouvoir ? N’a-t-elle pas contribué à propager insidieusement parmi les autres faiseurs d’opinions et la population, ce sentiment de fatalité ? A quel point est-elle un vecteur de la pensée unique ?

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Pensée unique en économie : une quantification

Joe Francis, un universitaire indépendant, a publié récemment un graphique assez édifiant qui donne corps au concept de « pensée unique » dans le champ économique. En analysant les commentaires, réponses et répliques aux articles économiques précédemment parus dans les grandes revues de référence et en les quantifiant, il observe qu’entre 1920 et 1960, le débat est vif entre les économistes. À partir du milieu des années 1970 et pendant deux décennies, les divergentes de vues s’estompent de manière significative et cette tendance se prolongera jusqu’à aujourd’hui, à un rythme toutefois moins soutenu… Ainsi, alors qu’à la fin des années 1960, 22% des articles avaient été stimulés par de précédents afin d’apporter contradictions, nuances ou précisions, ce n’est plus le cas que de… 2% en 2014 ! Et pourtant, au regard de la crise économique et des effets souvent catastrophiques des mesures mises en œuvre par les gouvernements, on ne peut imaginer que les économistes soient à ce point satisfaits d’eux-mêmes parce qu’ils auraient trouvé toutes les solutions aux problèmes qui se posent dans leur discipline. Cela doit être un cas de dissonance cognitive collective : plus on est en présence d’éléments réels invalidant nos certitudes, plus on est amené — de mauvaise foi — à trouver des moyens de les confirmer à tout prix. « Si les faits ne sont pas expliqués par nos théories, c’est que les faits ont tort. »

Etant donné que les étudiants en économie sont amenés à produire nombre de travaux à partir de ces prestigieuses revues, on peut naturellement craindre, à moins d’une révélation divine qui entraînerait une profonde remise en cause collective, une persistance dans l’erreur pour les prochaines décennies, lorsque, diplômés, ces étudiants occuperont des postes d’influence.

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La presse quotidienne belge : contre-pouvoir au libéralisme mainstream ?

Cette raréfaction d’offres alternatives d’explications, de concepts et de théories économiques a percolé jusque dans la presse quotidienne qui s’adresse, non pas à l’économiste averti ou à l’étudiant économiste (soit une partie numériquement négligeable de la population), mais à l’individu lambda, quel que soit son niveau d’instruction, décideurs politiques inclus.

Ce constat est tiré à partir d’une analyse du nombre d’occurrences de mots-clés ou d’expressions fortement marqués idéologiquement (car attachés à une conception de l’économie et des réformes à entreprendre prioritairement pour sortir de la crise) dans les pages de L’Écho et du Soir depuis le 1er janvier 2008 jusqu’au 19 décembre 2014, c’est-à-dire depuis le début de la crise jusqu’à une date toute récente. Les mots retenus pour l’analyse sont les plus simples possible, de manière à éviter d’en réduire le nombre d’apparitions de manière biaisée [2].

Pour limiter le risque que les mots-clés ne renvoient à d’autres contextes nationaux (comme la Grèce qui a fait couler beaucoup d’encre), la recherche englobe simultanément le mot « Belgique ». Évidemment, comme le mot « Belgique » figure dans La Libre Belgique, l’analyse n’intègre pas ce quotidien. La Dernière Heure qui jouit d’un lectorat conséquent n’a pas été intégrée dans l’analyse dans la mesure où sa couverture de l’actualité économique est réduite à la portion congrue.

Bien entendu, une des limites méthodologiques consiste dans le fait que, si un article ou une carte blanche conspue les réformes structurelles, ce caractère négatif ne ressortira pas de cette analyse purement quantitative. On retiendra seulement que le mot « réformes structurelles » apparaît dans cet article et il sera comptabilisé pour un, qu’il apparaisse sous la plume d’un journaliste ou qu’il résulte de l’apport d’une tierce personne (interviews, cartes blanches).

Le tableau suivant livre les résultats pour les deux quotidiens et une vingtaine de mots-clés.

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Globalement, les deux quotidiens sont très proches en termes de nombre d’occurrences, à l’exception notable des inégalités qui reviennent plus régulièrement dans les pages du Soir. De manière assez étonnante, les termes relatifs à la nécessité d’assainir (ou pas) les finances publiques se retrouvent plus fréquemment dans ce quotidien réputé « de gauche » que dans le quotidien économique et financier.

Les réformes structurelles — davantage mentionnées dans Le Soir — semblent plus souvent citées que ce que certains présentent comme le dérapage/handicap salarial ou même la perte de compétitivité. La pression fiscale est également plus prégnante que ces deux derniers items. Notons bien que « pression fiscale » est déjà très fortement connoté négativement (« pression ») tout comme les « charges sociales » dont le niveau semble plus problématique que les salaires dont les « cotisations sociales » (terme plus positif) sont une composante.

Les inégalités sociales et de revenus, la situation des jeunes sur le marché du travail et le chômage de longue durée auxquelles Le Soir accorde davantage d’attention ont été abordées de manière relativement marginale en comparaison à l’assainissement des finances publiques en particulier.

Alors que la question des indicateurs alternatifs et complémentaires au PIB a été portée par une gamme large et diversifiée d’intervenants, qu’ils s’agissent d’ONG de développement, d’institutions internationales comme l’OCDE ou la Banque mondiale ou encore la commission Sen-Stiglitz-Fitoussi réunie à la demande du président Sarkozy, elle a laissé la presse belge indifférente.

On est tout de même rassurés de constater que, au regard de sa forte présence dans les pages de L’Écho et du Soir, le dialogue social demeure un paramètre central de notre modèle socio-économique.

Conclusions

Comme Christophe Mincke nous le rappelait récemment, notre presse est « largement incapable de jouer son rôle de contrepoids ». Au regard des paragraphes qui précèdent, on pourrait même se demander si cette idée lui effleure même l’esprit dès lors qu’elle se fait la porteuse des marqueurs néolibéraux. Et il est même assez probable que, malgré quelques éclairs sporadiques de conscience critique, elle prenne part à la diffusion de la pensée unique « à l’insu de son plein gré ». En effet, à force de systématiser les abus de langage, les forces conservatrices et néolibérales ont banalisé ces marqueurs qui ont contaminé la presse et, par l’intermédiaire de celle-ci, sont entrés dans les esprits « naturellement ». Mais, in fine, la connotation associée à ces termes n’a, elle, pas été gommée.

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Prenons l’exemple de « charges sociales ». A priori, le terme de « charges » est perçu négativement : c’est un poids, une lourdeur dont on veut instinctivement se débarrasser. Et, psychologiquement, les sentiments négatifs prennent le dessus sur le reste, le terme « social » passe au second plan. On oublie alors que les cotisations sociales qui résultent d’un compromis social au cœur de notre modèle social ne sont rien d’autre qu’une part différée du salaire qui sera perçue si les travailleurs tombent malades, perdent leur emploi, deviennent invalides, etc. On pourrait également évoquer les « réformes structurelles » évoquées à tout bout de champs et qui sont dépourvues de signification pour le quidam. Si on lui explique qu’il faut des réformes structurelles pour consolider l’économie, il sera plutôt enclin à soutenir cette idée ; si on lui explique que ce terme renvoie à une flexbilisation accrue du marché du travail, à un durcissement des conditions d’éligibilité à des prestations sociales, son soutien se muera en opposition. Idem avec la réduction de la dette publique : bien entendu, personne n’a envie de léguer une dette à ses enfants, mais au-delà de cette préoccupation, il s’agit de discuter ouvertement des modalités et de l’intensité à fournir. Or, les différentes options sont rarement mises sur la table. En réalité, la pluralité des scenarii possibles n’est même pas présentée.

Pire encore, une poignée d’économistes plébiscités par les médias ont été amené à joué un rôle disproportionné dans le début public à une poignée d’économistes. Est-ce une simple coïncidence s’il se fait qu’ils sont issus ou proches de grandes banques : Bruno Colmant (ING, Fortis), Etienne de Callataÿ (banque Degroof) et Philippe Ledent (ING) qui ne jouissait pas d’une telle médiatisation lorsqu’il travaillait avec Isabelle Cassiers (UCL), l’économiste hétérodoxe qui s’évertue à dégager des pistes pour mettre en place une autre économie axée sur le bonheur et l’épanouissement de chacun !

Pour les lecteurs réguliers et les téléspectateurs fidèles des JT, ces personnalités sont presque devenues des membres de la famille à force de les voir régulièrement. Comme si notre presse écrite et télé leur avait attribué une prime de notoriété et de crédibilité parce qu’ils travaillaient pour des banques... Comme si les universités francophones ne produisaient pas des dizaines d’économistes chaque année dans des domaines très diversifiés. Heureusement, de temps en temps, ils se rappellent d’Eric de Keuleneer, de Philippe Defeyt ou de l’ancien sénateur VLD Paul De Grauwe et actuellement professeur à la London School of Economics qui a raté un poste à la Banque centrale européenne en raison de ses vues discordantes avec la pensée unique de ses paires.

Pour le reste, les seuls espaces de contestation et de résistance ont bien souvent été réduits à la page quotidienne réservée aux cartes blanches.

Donc, c’est de façon insidieuse que chacun est gagné par la pensée unique en vertu de laquelle la crise se résoudra d’abord par l’assainissement des finances publiques et la réduction de la pression fiscale et des charges sociales (les trois combinés impliquant nécessairement une coupe dans les dépenses publiques et en particulier sociales), la mise en œuvre de « réformes structurelles », les questions relatives à un modèle de développement alternatif axé sur le bien-être de chacun, la réduction des inégalités et l’amélioration des perspectives pour les jeunes et s’accompagnant de nouveaux indicateurs restent dans la stratosphère.

Dans ce contexte, conserver son esprit critique et diversifier ses sources d’information relève plus que jamais d’un sport de combat qui, certes, coûte du temps et demande de la volonté mais participe à un corps social sain.

[1Même le Financial Times identifiait comme l’un des facteurs d’une meilleure résistance de la Belgique à la crise le fait que l’absence de gouvernement durant 540 jours avait impliqué qu’aucune mesure d’austérité n’avait été prise durant cette période !

[2Effectuer une recherche sur : « garantir le bonheur pour tous » ne déboucherait pas sur beaucoup de résultats car il s’agit d’une chaîne de cinq mots et d’un concept relativement abstrait. Par contre, « emploi des jeunes » est plus immédiat : réduction au strict minimum des mots de l’expression et expression ne faisant pas appel à l’imagination, à quelque chose sujet à interprétation.