La posture et le courage

Donat Carlier Lechat Benoît

« La Belgique de la défiance », titrions-nous cette chronique politique belge parue en janvier dernier. Certains ont voulu voir dans le succès impressionnant des bons d’État belges — 5,7 milliards récoltés en quelques jours — une sorte de démenti à ce type d’analyses qui seraient exagérément pessimistes. Le Belge aurait voulu affirmer ainsi publiquement sa confiance retrouvée dans l’État belge et son gouvernement. Ce serait en réalité allègrement confondre l’opportunisme de l’épargnant et un bien aléatoire « patriotisme » du citoyen (du moins du citoyen qui a des économies). Il est évidemment toujours préférable pour un État d’emprunter auprès de sa propre population que sur les marchés internationaux, d’autant plus si ceux-ci en viennent à pratiquer des taux usuriers sans plus de rapport avec la situation économique et financière réelle des pays concernés. Mais la défiance démocratique qui s’est installée à la jonction des crises belge et européenne est d’un niveau bien plus profond. Et elle ne se laissera pas démentir par des mouvements de capitaux, fort limités au demeurant ; rappelons en effet que les seuls comptes d’épargne des Belges étaient pourvus de plus de 218 milliards avant cet engouement pour l’emprunt lancé par le gouvernement en affaires courantes.

Postures symboliques

Si, en cette mi-janvier 2012, les rangs de ceux qui craignent — ou espèrent — la dissolution de la zone euro par le naufrage de la monnaie unique enflent comme jamais, ce n’est plus tant à cause des marchés financiers à l’origine de la crise ou des agences de notation qui continuent à jeter de l’huile sur le feu par seaux entiers, mais c’est bien essentiellement en raison de l’indigence des réponses politiques apportées depuis la crise de 2008. Comme le montrent Mathias El Berhoumi et Lionel Van Leeuw dans le numéro de janvier de La Revue nouvelle, l’inscription de la règle d’or budgétaire dans les Constitutions, à laquelle les États européens se sont engagés en plus d’une série de mesures de plus en plus contraignantes en termes budgétaires, est à la fois inefficace économiquement, mais également démocratiquement dangereuse [1]. La capacité d’action politique et donc la maitrise collective que les sociétés peuvent avoir sur leur devenir se voient entravées par des mesures qui tiennent avant tout d’une posture symbolique et simpliste censée conjurer la crise par le retour de la « confiance » des marchés dans les pouvoirs publics. Comme déclarer sur tous les tons et dans toutes les langues que les États européens sont responsables et solides financièrement ne suffit plus, pourquoi ne pas l’inscrire dans les Constitutions en espérant être plus convaincants ? Le problème, c’est que le processus de convergence — et de solidarité — avait déjà reçu des sanctions juridiques depuis le traité de Maastricht, mais que de nombreux États — dont la France et l’Allemagne — s’en étaient déliés à la première occasion. Règle d’or ou pas, les dirigeants européens risquent non seulement de n’être guère plus crédibles, mais vont de surcroit se retrouver pris au piège de leur propre posture en s’imposant des règles contraignantes et des mécanismes rigides chargés de les faire respecter, alors que nos économies et nos finances publiques ont un besoin urgent de bien d’autres mesures alternatives…

Une austérité déjà obsolète

Les critiques du ministre Paul Magnette envers une Commission qui applique les règles — certes inadéquates — que viennent de décider les États membres tiennent également de la posture si elles font abstraction du fait que ces règles ont reçu l’appui des dirigeants socialistes européens. Une posture dangereuse pour l’idée même d’Europe : ce n’est pas tant la Commission qu’il y a à critiquer que le déficit démocratique généralisé dans l’Union européenne, une rupture profonde entre des citoyens et leurs responsables politiques, qui — et c’est symptomatique — n’est jamais réellement mise en débat.

Cette posture du ministre socialiste est probablement destinée à justifier une politique d’austérité qui va s’aggraver et répond à celle de l’aile libérale du gouvernement manipulant la dureté pour lutter contre la N-VA. Le budget 2012 n’est en effet pas encore approuvé par le Parlement que le gouvernement le remet déjà en cause en gelant des dépenses sous la pression de la Commission européenne. On parle de 1 à 2 milliards supplémentaires à trouver au vu de prévisions de croissance plus faibles… que l’on connaissait pourtant déjà dans les grandes lignes fin novembre. Les débuts de ce nouveau gouvernement sont décidément marqués par une politique de défiance envers les citoyens : des mesures prises à la hussarde par le ministre des Pensions, Vincent Van Quickenborne, à ce budget que l’on savait trop « optimiste », tout est fait pour figer les postures des uns et des autres. Les syndicats aiguillonnés par leurs bases et privés des modalités habituelles de concertation s’enfermeront d’autant plus dans une stratégie de grèves à répétition qui semblent, au-delà de l’exutoire, avoir peu d’issue et de répondant.

Quels projets politiques ?

Sortir de ce cercle vicieux de la défiance réciproque exige avant toute chose de parler « correctement politique » plutôt que « politiquement correct », comme le propose Luc Van Campenhoudt dans l’éditorial de ce numéro. C’est bien d’un réel débat appelant les choses par leur nom dont nous avons besoin ; et cela demande de retrouver le courage politique auquel appelle Michel Molitor à la lecture de la biographie d’Hubert Pierlot écrite par Pierre Van den Dungen [2]. Le courage ne réside pas dans des choix impopulaires réalisés dans l’impasse et l’urgence, le tout enrobé de « novlangue », pour ne pas dire de mensonge. Une fois de plus cette attitude renvoie plus à des postures qu’à une réelle vision et ne mène qu’à la défiance. Le courage réside dans la capacité d’anticiper, de poser des choix d’avenir, de nouer de nouveaux compromis sociaux justes, forts et efficaces. Il est au moins tout aussi nécessaire en période d’embellie budgétaire que de crise profonde.

Le modèle belge souffre particulièrement de cette absence de projet et de capacité de renouvèlement d’une cohésion, dépassant l’art du compromis bancal et fragile que l’actuel gouvernement incarne plus encore que ses prédécesseurs. La série « Chronique d’un État critique » du Soir et du Standaard sur les coulisses des dernières négociations le montre bien. Mais elle illustre aussi la tendance d’un certain journalisme politique qui préfère la « peoplisation » aux grilles de lecture et aux analyses de fond. Cette série démontre également combien le secret des négociations politiques ne peut plus se revendiquer d’une réelle efficacité face au manque de publicité des débats.

S’il y a en tout cas un débat que les Wallons et les Bruxellois ont la responsabilité historique de reprendre, c’est celui de l’adéquation entre leurs structures de décisions et les projets de relance qu’ils entendent mener. La Fédération Wallonie-Bruxelles à peine née est aujourd’hui déjà contestée par certains décideurs côté wallon (en ce compris un de ses ministres) et par de nombreux Bruxellois qui estiment qu’elle ne répond pas à leurs besoins. Les recours flamands contre les politiques régionales bruxelloises en matière de crèches — déjà remporté — et d’écoles —en passe de l’être — ne peuvent que venir renforcer cette mise en cause et rendre plus éclatante cette réalité : les structures publiques des Wallons et des Bruxellois ne sont toujours pas aujourd’hui en ordre de marche face à la crise et à la prochaine réforme de l’État…

[1Voir « La règle d’or, et la souveraineté cauchemarde », janvier 2012.

[2Michel Molitor, « Hubert Pierlot, 1883-1963, de Pierre Van den Dungen », La Revue nouvelle, janvier 2012.