La politique du vide, le vide de la politique

Anathème • le 28 juin 2016
élections, UE (Union européenne).

À peine le référendum anglais sur le Brexit s’était-il soldé par une victoire du Leave que Nigel Farage, le leader de UKIP, fanatique partisan de la sortie de l’Union européenne, était confronté à l’une de ses promesses. Allait-il, oui ou non, œuvrer à l’allocation au système de santé des 350 millions de livres sterling que, selon lui, le Royaume payait au titre de contribution à l’Union ? Face à la journaliste qui l’interrogeait, il tenta une esquive : il ne pouvait de toute évidence prendre un tel engagement. Mais voilà, elle lui rappela que c’était sa promesse personnelle et qu’elle était en outre au cœur de sa campagne… Immédiatement, les réseaux sociaux reproduisirent en boucle ses affiches, ses articles, ses interviews, ses clips de campagne, etc.

Voilà qui fut bien embarrassant et que les électeurs apprécièrent peu.

Aujourd’hui, ce rappel aux politiques de leurs promesses est devenu un sport en vogue sur les réseaux sociaux. L’Internet fourmille ainsi de vieux articles, tweets, statuts Facebook et interviews dans lesquels nos mandataires promettent exactement le contraire de ce qu’ils font ensuite.

Veut-on lâcher un bon mot et voilà que « mon ennemi, c’est la finance » se grave dans les mémoires de l’Internet plus sûrement que dans le marbre. Doit-on prendre une position populaire dans un débat sur l’énergie ? On est bien obligé d’affirmer que — jamais, au grand jamais — on ne consentira à une hausse de la TVA sur l’énergie. S’allier aux nationalistes flamands ? Plutôt mourir ! Combattre pour les plus faibles ? Bien entendu, c’est ma raison de vivre. D’ailleurs, mon cœur saigne au spectacle des malheurs du monde.

Mais, si la finance est l’ennemie des candidats, elle est l’amie des présidents. Et la TVA sur l’énergie rapporte de précieux deniers peu susceptibles d’évasion fiscale. De même, lorsque le pouvoir est à portée de main, qu’importe de pactiser avec celui qui, hier encore, était le Diable en personne. Quant au cœur qui saigne, ne dit-on pas, dans les hautes sphères du pouvoir comme ailleurs, que « loin des yeux, loin du cœur » ?

Comme les citoyens sont cruels de rappeler ainsi à nos dirigeants leur petitesse et leur incapacité à s’engager à long terme ! Pour d’obscures raisons, ils semblent ne pas comprendre qu’il y a loin de la coupe aux lèvres et que « les promesses électorales n’engagent que ceux qui les écoutent », pour reprendre la formule de Henri Queuille, reprise notamment par Charles Pasqua. Car enfin, dans le monde actuel, où tout est évanescent et où rien ne peut être prédit au-delà de la journée, comment encore imaginer que l’on puisse élaborer un quelconque projet ? Il faut se rendre à l’évidence, notre personnel politique n’y comprend plus rien. Et c’est bien naturel. En dérégulant, en refusant de financer l’État et ses outils de maîtrise pratique et intellectuelle des rouages de la société, il a créé ce monde autorégulé qui nous mènera sans coup férir vers une idéale allocation des ressources et vers une bienfaisante auto-organisation. Il a pour cela détruit tous les instruments par lesquels il aurait pu exercer sa perturbatrice influence. Puisque son action était indésirable, il s’en est abstenu, mais en a aussi ruiné la possibilité.

Le monde politique ne peut plus rien promettre car il n’y a plus rien à promettre. Ceux qui rappellent nos élus à leurs engagements sont donc bien malhonnêtes, eux qui feignent de croire qu’une promesse puisse être réaliste ou crédible.

Faut-il prendre acte de l’impuissance de ces non-dirigeants et les démettre de leurs coûteuses fonctions ? Certes non. Tout d’abord, la société a besoin de s’en prendre à quelqu’un et, puisqu’un système démocratique existe pour désigner des boucs émissaires, autant le conserver. Ensuite, il faut reconnaître que notre monde merveilleusement dérégulé a encore besoin de laquais. Les ors de l’État, les subventions, le prélèvement de l’impôt auprès des pauvres pour en allouer le produit aux puissants sont quelques inestimables services qu’ils rendent et qui justifient le maintien d’un minimum de personnel.

Cependant, pour que le système reste viable, il faudrait éviter que ne se rejoue trop souvent la comédie de la promesse non tenue. Aussi va-t-il falloir que nos mandataires prennent sur eux et se défassent de leurs derniers réflexes nuisibles. Ils devront intégrer le fait qu’ils sont là pour paraître résoudre les problèmes, non pour interférer avec la marche des choses. Leur discours doit donc encore se vider de sa substance pour n’être plus qu’une posture générale et vague n’annonçant aucune politique particulière. À cet égard, le Brexit est un exemple à ne pas suivre. Quels sont ces inconscients qui ont osé remettre dans les mains du peuple un choix dont la City ne voulait pas ? Qui ont tiré des plans sur la comète, croyant que le Brexit les restaurerait dans leur puissance passée ? Qui ont cru pouvoir s’engager pour l’avenir ?

À cet égard, bien décevante est l’attitude de Nigel Farage. Alors que l’extrême droite est traditionnellement un exemple de discours politique inconsistant et inconséquent, masquant sous le populisme la plus parfaite collusion avec les élites sociales et économiques, voilà que UKIP s’est laissé prendre à son propre jeu et s’est risqué à des promesses concrètes.

Heureusement, tout n’est pas sombre. Ainsi, le récent succès de Mariano Rajoy aux législatives espagnoles donne-t-il des raisons d’espérer en l’avenir. Corrompu, impuissant, ce maître de la rodomontade et de l’invective outrancière a réussi à convaincre son peuple qu’il pourrait le défendre contre ce à quoi il participe pleinement. Oui, il reste bien des hommes d’État en Europe. Des hommes de moins d’État.

Photo : Chr. Mincke


Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.