La pauvreté des femmes, la pire nouvelle de l’année (et des suivantes)

Olivier Derruine • le 19 mai 2017

Jeudi matin, l’émission Jour Première de la première radio publique se faisait l’écho de l’évolution des chiffres de la pauvreté. Le bilan était pour le moins contrasté [1]. Si le taux de risque de pauvreté et d’exclusion a légèrement reflué entre 2014 (21,2%) et 2016 (20,7%), c’est uniquement grâce à l’amélioration de la situation des hommes (ils sont 63.000 de moins sous le seuil) ; la pauvreté, elle, augmente de manière significative pour les femmes. Concrètement, entre ces deux années, les revenus de 59.000 femmes ont plongé sous le seuil de référence que sont les 60% du revenu médian.

Mais, ces chiffres ne livrent qu’une information somme toute limitée. Certes, ils nous permettent de connaitre combien de personnes sont venues grossir les rangs des précaires, mais il ne dit rien du sort de celles qui en sont sorties. Après tout, le seuil de pauvreté fixé à 1.115 euros, soit 60% du revenu médian 2016, a été arrêté arbitrairement (et à ce titre trouve sa place dans la mythologie européenne du chiffre aux côtés des 3% de déficit public maximum ou des 60% de dette publique). Que se passe-t-il pour les individus qui ne sont plus couverts par ce taux ? Est-ce la garantie qu’ils peuvent mener une vie décente ? À priori, on l’ignore.

Heureusement, en trifouillant dans les méandres d’Eurostat, on peut élargir le spectre de la pauvreté et s’intéresser à la partie de la population qui est juste un peu au-dessus des 60% du revenu médian. Il apparait alors qu’une frange non négligeable de la population se trouve au-dessus des 60%, mais sous les 70%. (Certes, ce ratio de 70% est tout aussi arbitraire que 60% mais c’est la seule autre option offerte par Eurostat.) Il s’agit de 8% de la population masculine. Bien davantage de femmes sont concernées : jusqu’à 10,3%. Donc, au total, 3 femmes sur 10 ont moins de 70% du revenu médian.

Ainsi, pour peu que l’on prenne un indicateur de pauvreté un peu plus « exigeant », le nombre de personnes couvertes augmente considérablement.

Taux de risque de pauvreté selon différents niveaux
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Le revenu de référence pris pour déterminer le seuil de pauvreté est un indicateur utile (c’est mieux que rien), mais il ne dit rien non plus de l’adéquation de ce revenu avec les besoins légitimes de la population. Il y a près d’une décennie, l’administration de la politique scientifique fédérale, Belspo, avait commandé une étude à des chercheurs. Celle-ci portait un nom pour le moins explicite : « Quel est le revenu minimum dont une famille a besoin pour s’en sortir ? »

Le tableau suivant présente les revenus minimum nécessaires pour différentes catégories de familles à Bruxelles et en Région wallonne et les confronte au taux de pauvreté d’Eurostat (60%) et à celui obtenu en choisissant un ratio de 70% [2]. Le constat est que, quelle que soit la configuration familiale, le seuil de pauvreté d’Eurostat se situe en-dessous des revenus minimum nécessaires pour mener une vie décente. La même chose s’observe lorsqu’on élève le seuil de pauvreté à 70% du revenu médian, sauf pour les célibataires.

revenus minimums nécessaires
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En d’autres mots, cela signifie que si la réduction du taux de pauvreté est de prime abord une bonne nouvelle, cela ne veut pas dire grand-chose pour les personnes concernées car elles resteront cantonnées dans une situation ne leur permettant pas de joindre les deux bouts.

Ceci est particulièrement grave pour les femmes qui sont le plus souvent à la tête de familles monoparentales comme nous allons le voir.

Des effets persistants

Un récent sondage Eurobaromètre révélait que 82% des Belges (64% des Européens !) redoutaient que les inégalités aillent en amplifiant à l’avenir et que leurs enfants lorsqu’ils auront atteint l’âge adulte vivent moins bien qu’eux-mêmes.

Malheureusement, leur intuition risque bien de se vérifier en raison de l’impact de la pauvreté et plus précisément du stress induit chez leurs enfants par leurs parents en raison des conditions financières précaires de la famille. Les difficultés financières des parents (ou du parent) en raison du stress créé chez ceux-ci (celui-ci) affectent négativement le comportement et la santé émotionnelle de leur(s) enfant(s), bien davantage que ses (leurs) résultats scolaires. Nous avions déjà évoqué ce phénomène à l’occasion d’un précédent billet. « Les problèmes financiers même passagers peuvent peser sur l’enfant et sur l’adulte qu’il deviendra. Dès lors, la crise ne sera, en quelque sorte, jamais derrière eux, même si l’économie se remet à créer des emplois par dizaines de milliers.

Si ce constat vaut au niveau individuel, nous observons un effet boomerang dans la société dans son ensemble car ces acquis non cognitifs mal maitrisés, les troubles mentaux et comportementaux se répercutent également sur le développement économique, notamment en termes de perte de productivité. Or, « la mauvaise santé mentale touche un citoyen sur quatre et on estime que plus de 27% des Européens d’âge adulte connaissent au moins une forme de mauvaise santé mentale au cours d’une année donnée. [Par conséquent,] la mauvaise santé mentale grève sévèrement les mécanismes économiques, sociaux, éducatifs, pénaux et judiciaires [si bien que] le cout global des maladies psychiques en Belgique est estimé à 4% du PIB » (SPF Santé publique, sécurité de la chaine alimentaire et environnement). Soit un énorme gâchis humain et économique qui se traduira par un manque de recettes que les gouvernements iront chercher ailleurs, probablement là où les plus vulnérables seront les plus affectés occasionnant un cercle vicieux entre mauvaises conditions économiques, troubles psychologiques et contraction budgétaire dans les postes sociaux.

En conclusion, les chiffres publiés par Eurostat tout récemment et qui montrent un accroissement du risque de pauvreté chez les femmes sont certainement l’une des nouvelles les plus importantes de cette année, bien plus encore que les créations d’emplois fièrement revendiquées par le gouvernement fédéral.

[1Ce taux recense les personnes dont les revenus sont inférieurs à 60% du revenu médian en Belgique. Il s’agit d’une définition discrétionnaire, mais au moins agréée au niveau européen. Elle a d’ailleurs donné lieu à la définition d’un objectif chiffré pour 2020 (– 20 millions) repris par la plupart des pays (pour la Belgique : – 380.000).

[2Les chiffres de l’étude dont on suppose qu’ils soient valables pour l’année 2010 (car rien n’est précisé quant à l’année de référence) sont indexés sur l’indice des prix à la consommation de manière à être exprimés en euros de 2016.