La panne

Nicolas Dykmans

« Salut cowboy. »

Quand une fille t’aborde sur un site de rencontre, l’info passe d’abord par tes yeux, descend à une vitesse phénoménale jusqu’aux couilles, amorce un durcissement de la verge et remonte jusqu’au cerveau en éveillant tous les sens pour les préparer à ce qui va suivre. On cause une dizaine de minutes sur le site avant de décrocher le numéro de la demi-abstraction-sexuelle sous prétexte que « c’est plus facile de causer sur WhatsApp ». Il faut la faire rire, avoir l’air cool et spirituel. Mais aussi audacieux et un peu pervers. Faire des allusions, pousser la conversation dans le champ sexuel, lui faire penser que ça vient d’elle et ça viendra d’elle. Il est impératif de commencer très tôt à parler de cul. Ainsi le rapport entre elle et toi sera d’emblée placé sous le patronage de la Sainte-Baise. Il faut se transformer en gode blagueur. Un gode blagueur ténébreux et spirituel !

On s’est donné rendez-vous pour le surlendemain. Comme dans South Park, je gerbe avant chaque rencard. Les spasmes me prennent et après de longues minutes d’étranglement intérieur où la bave et les larmes se répandent, je me fous deux doigts dans la bouche et rends à la terre le fruit qu’elle m’a donné. Je me brosse les dents deux fois et attends son arrivée. Elle sonne, elle monte et, comme à chaque fois, je stresse à mort. J’essaie de ne pas le montrer. Pourvu que ma queue fonctionne. Manon passe la porte. Elle est sexy. Des longues jambes de nylon, une silhouette et une apparence générale qui suppose la fille qui prend soin d’elle. Je vois tout de suite que l’heure qui va suivre ne sera qu’une sorte de protocole. On cause, je lui sers un verre de gin-tonic. Même schéma que sur internet, amener doucement, mais surement, la conversation sur le sexe, complimenter ses jambes, prendre des libertés, la toucher, l’embrasser, l’amener à mon lit, la désaper. Évidemment ma queue déconne. Bloquée. Un bout de chair morte dont la présence se fait ressentir comme un corps étranger. Gagner du temps ! Je lui lèche la chatte. Je fais ça bien et elle gémit. Je la touche partout, sa voix a une tonalité porno-mignonne, son corps a les courbes élégantes du design suédois, mais rien à faire ! Ma queue ne veut pas durcir. Plus de temps à perdre. Elle m’appelle : « viens », « j’ai envie de toi », je remonte et elle sent l’excuse de pénis qui lui effleure la cuisse. Je me répands en excuses éculées et sa sollicitude m’énerve, je nous hais tous les deux. On s’embrasse un peu, j’essaie de me calmer, mais rien d’autre à décrocher qu’une demi-molle. Occasion à saisir ! C’est parti, branle bas de combat ! Capote ! Vite, putain ! Elle va flancher et ce sera trop tard, je m’occupe de ma bite comme d’un mauvais capitaine de bateau qui voit une petite brise se lever. Avant même d’avoir ouvert l’emballage, je sens que c’est trop tard. Elle garde un semblant de consistance pendant que je la déroule et expire avant même que j’ai pu pénétrer mon invitée. Bordel de merde ! Je fais le mec qui s’en fout. Le mec qui s’assume et qui n’est pas la somme de ses faiblesses. « Bah ça arrive à tout le monde, peut-être que mon train de vie est un peu trop rock’n’roll pour le moment, héhéhé. » La vérité c’est que cette nana m’intimide. Je ne l’ai pas séduite. Elle a décidé de venir essayer le gode blagueur et je sais que, si celui-ci est défectueux, elle en trouvera un autre. La déco du magasin ou le charme du vendeur n’y font rien. Si l’article ne marche pas la cliente quittera le lieu sans inimitié ni déception. Elle aura simplement le vague sentiment d’avoir perdu un peu de temps.

Pauvre bite foireuse. Je recommence à lécher la fille, conscient de n’offrir qu’un prix de consolation. « La moindre des choses. » Mon membre se durcira à intervalles irréguliers. Lors des trois tentatives que capote à la banane, à la fraise et au café me permettront, je passerai peut-être vingt secondes de relative consistance dans son vagin. Ma haine et ma méfiance par rapport à mon pénis m’empêchent de vivre l’instant. Je suis aussi excité que si un terroriste sexuel me plantait un flingue sur la tempe et me donnait trente secondes pour avoir la plus fantastique des érections. Elle m’encourage par ses gémissements et j’ai envie de lui crier que je ne suis pas dupe. Que ma queue flasque dans l’humidité de son vagin indigné — les vagins pleurent-ils ? — ne lui procure qu’une gêne empreinte de dégout.

Tout ça est bien sûr intériorisé. Laqué de trois couches d’insouciance et de farce, je fais le choix stratégique d’avouer ma faiblesse. Pas de « ça ne m’arrive jamais pourtant ». Plutôt « navré de ne pas avoir rencontré vos exigences madame, ma bite est comme un chat, sociable avec certains, farouche avec d’autres ». Manon est douce et gentille, elle accepte mes explications. Nous nous endormons sur la promesse d’orgasmes futurs.