La mort d’un chat

Mahrou M. Far

J’écoute. J’entends clairement un appel au secours. Je cours en bas. Un chaton dans la rue. Il est devant notre porte. Il attend devant les roues d’une voiture. Une petite boule de poils noirs et deux gouttes d’or à la place des yeux. On se regarde. Tout est dit. Un coup d’œil aux alentours.

Je cherche la mère. En effet, elle n’est pas très loin, m’observe un court moment, ferme plusieurs fois ses yeux. Je fais pareil. Conversation en morse. C’est d’accord. Elle part avec un autre chaton entre ses dents. Le temps presse. Je rentre à la maison. Je sais d’avance que maman va se fâcher, mais c’est plus fort que moi.

Regarde ce que j’ai trouvé, et je lui mets la boule miaulante sous le nez.

Quoi ! Encore un chat ! Non plus de chat à la maison, ton père ne sera pas content lui non plus...

J’écoute à moitié. Je suis déjà devant les frigos et choisis soigneusement tout ce qu’un bébé chat peut manger. Lui, il avale tout, continue de miauler tout en mangeant, s’étouffe presque, lèche mes doigts et ses moustaches en même temps. Puis, un bref toilettage pour qu’il soit à son avantage pour la deuxième séance de présentation. Cette fois en présence de mon père.

Il était en grand danger, je devais le faire.

Et je continue à lui décrire la scène de sauvetage avec quelques petits détails, mis sous une grande loupe. Très grande. La survie du chaton oblige. Mon père commence à jouer un peu avec lui.

Pichi, nom commun donné à tous les chats, saute de joie. Il sait y faire, va près de maman, se fait beau, et recommence à se lécher maladroitement. Quelques leçons prises tout récemment. Maman rit aussi. Ouf ! Tout se passe assez bien jusqu’à présent. Les jours passent. Mes examens approchent.

Pour apprendre par cœur, je marche. Pichi me suit de long en large. Il ne me lâche pas d’un pas.

Mais justement chacun de mes pas est multiplié par cent pour lui. Je le mets sur mes épaules et continue de marcher. Il doit en savoir long sur la géologie, les sciences naturelles, la mécanique...

À la fin de chaque chapitre, je ferme le livre et on se regarde.

J’ai l’impression qu’il me dit : Pas mal.

Les jours passent et mon chat ne me lâche toujours pas d’un pas. Il me suit partout et quand je dis partout... À chaque bain et douche que je prends, il griffe la porte, miaule et hurle pour rentrer. Il ne comprend pas cette séparation. Finalement, j’ouvre la porte griffée. Il rentre, se met dans un coin, tout heureux. Il s’en fout que ses poils commencent à coller, et que bientôt il aura l’air d’un petit rat mouillé. Noir. Si je ne fais rien, il va s’évanouir de chaleur. C’est déjà arrivé. Je prends de l’eau froide et je l’asperge, puis à l’aide d’une serviette, je le frictionne. Imaginez. Puis gentiment je le mets dehors. Le temps qu’il se lèche, j’ai fini mon bain. La scène se répète tant de fois. C’est le chat le plus propre du quartier. Pichi continue de grandir. Devient grand et fort. Il est à présent le chef du quartier. Ses conquêtes défilent dans le jardin, de toutes les couleurs. Il est beau, attachant, coquin et très intelligent. Trop intelligent. Il nargue les autres chats. Il fait le lien entre nous et le monde des siens. J’accepte. Avec plaisir. Plus tard, un séjour d’un an en Europe nous sépare. Je demande de ses nouvelles dans chacune de mes lettres. Lorsque je reviens avec dans mes bagages des granulés pour lui, il n’est pas là. Je passe la journée à l’appeler. Rien. D’autres chats arrivent et me regardent, mais pas lui. Mes parents disent que, depuis mon départ, lui aussi part et parfois pour longtemps.

Il erre, te cherche et ne comprend pas.

Ma soirée est triste. Mais le lendemain matin tôt, je suis réveillée par ses miaulements. Maman fait chut, chut.

Je saute de mon lit, je l’appelle. Plus de miaulements, silence. Inquiète, je cours en bas. Maman me dit que lorsqu’il a entendu ma voix, il a fait un tour complet sur lui-même. Je me précipite vers le hall. Il est là. Je m’agenouille. J’avance doucement mes doigts. Il me fixe de ses beaux yeux d’or, se lève, s’approche lentement de moi et met sa tête dans ma main. Mes larmes aussi ont voulu le voir.

Mes lèvres sourient. Il ne m’a pas oublié. Il reste dans mes bras, sans me quitter des yeux. Où étais-je ? Comment ai-je pu l’abandonner ? Les jours passent. Peu à peu il se tranquillise. Sort à nouveau. Puis arrive le jour du départ. Depuis le matin, je n’arrête pas de l’appeler. Rien. À nouveau d’autres chats me regardent. Où est-il ? Le temps presse. Ce foutu temps. Je tourne en rond. Je rentre. Je sors. Je l’appelle. Je n’arrête pas. Le temps presse. Encore. Encore.

Et juste avant que la voiture tourne au coin de la rue, je le vois. Il est sur la terrasse de ma chambre.

Je descends, je cours. Le temps presse. Je m’en fous. Je monte. J’enfouis mon visage entre ses pattes. Mes parents ne sont pas contents, peur qu’il me griffe. Non, comment pourrait-il ?

Cette fois mon absence dure longtemps. Trop longtemps sans doute pour un chat. À onze ans, il n’est plus le beau mâle du quartier. Se fait tabasser, perd un œil. Ne rend visite qu’occasionnellement à mes parents. Durant les hivers rudes, trouve bien évidemment portes et fenêtres fermées. Mon père lui construit un petit accès dans la cour arrière. Parfois, à la nuit noire, il rentre, se heurte à divers meubles et objets. Réveille tout le monde. Il voit mal. Je suis loin. Malgré tout, il continue de sortir. Son monde est ailleurs. La maison sans moi ne lui dit rien. Mes parents continuent à l’aimer en mon absence, mais ce n’est pas assez, ce n’est pas complet. Il a de plus en plus de cicatrices.

Ses poils d’un noir profond ne brillent plus. Son œil absent est dur à regarder. Et je suis loin.

Un jour il n’est plus revenu. Il est mort quelque part. Sans moi. Comment ai-je pu rester loin de lui ?

J’aurais dû le prendre avec moi, et tant pis pour la pluie incessante, tant pis si je n’avais pas de jardin, tant pis si je devais étudier et avais peu de temps pour lui. J’aurais dû essayer. Essayer.

Plus tard, d’autres chats noirs ont croisé ma route. Éphémères et passionnés.

Était-ce à chaque fois un peu de lui ?

Oui. Non. Oui.