La minute de silence

Joëlle Kwaschin

20 heures. La musique s’arrête, tout le monde se tait, hormis un couple avec deux enfants ; le serveur rappelle l’ordre. Quelques moments de silence, avait-il annoncé aux seuls convives étrangers ; aucune annonce par contre aux autres tables, ils doivent être au courant. Aucune idée du motif, hommage à des morts à n’en pas douter, mais lesquels ? Serait-ce pour les victimes de ce chômeur qui, le jeudi précédent, a forcé en voiture un passage dans la foule pour atteindre le cortège royal, mais un écho glané indique que la pratique est récurrente. Paresse de surmonter les difficultés linguistiques pour s’informer auprès du serveur afin d’obtenir une information peu essentielle, car au fond les morts ne se valent-ils pas, ceux-ci ou d’autres ?

Incursion rapide du serveur en cuisine : on voit la brigade s’activer derrière l’aquarium qui sépare les fourneaux de la salle. Pas question naturellement de cesser le travail en début de service, mais silence. À une table voisine, un homme sale un bout de pain, le moulin fait un vacarme épouvantable ; gêné, l’homme cesse de grignoter. Plus personne ne bouge, tous prennent l’air recueilli de circonstance, mais pour qui ? Heureusement que personne ne s’est levé, on aurait eu l’air malin debout devant la table. Dans la rue, les gens circulent, le monde semble continuer à tourner. Les clients doivent leur paraître étranges, figés dans leur bocal.

Une minute, c’est long, surtout lorsqu’elle dure. On n’ose pas lorgner sur sa montre qui, de toute façon, n’a pas de trotteuse, et puis, sans lunettes... L’écran de veille du portable avec ses grands chiffres est plus commode, mais le téléphone est au fond du sac, le sortir serait tout à fait grossier. « On offre aux morts une minute de silence. Ils en possèdent une éternité. Peut-être souhaiteraient-ils une minute de notre bruit de vivants ? », s’interroge Charles Simond. Qu’elle traîne à passer cette minute sans savoir à qui accorder son attention, quelle chance qu’ils n’aient pas encore servi, au moins, cela ne refroidira pas, mais ils ont probablement calculé. C’est vrai que l’on pourrait mener grand tapage avec des couvercles de casserole, un tintamare pour les morts. Pour ce qui est de faire du raffut, on peut faire confiance aux vivants. Pourtant, petit à petit, l’absence de leurs bruits acquiert de la densité, et les morts viennent. Un familier, qui n’est jamais très loin, et il entraîne les autres dans son sillage. Chacun les siens comme toujours, et d’autres, des inconnus forcément puisque la minute de silence est un hommage à des morts publics. Quel désespoir a dû atteindre ce malheureux pour perdre tout souci de la vie des autres, pour les emmener avec lui ?

Il y a dans la pratique du silence un aspect volontariste et pathétique du « plus jamais ça ». Pourtant, il y aura encore beaucoup de ces « ça », quels qu’ils soient dans leur tragique unicité sauf à vouloir ignorer la part de ténèbres en chacun. Mais que s’est-il donc passé le 4 mai que l’on commémore avec une telle unanimité ?

Aux Pays-Bas, le 4 mai lors du Dodenherdenking, deux minutes de silence sont observées dans tout le pays à 20 heures tandis que les drapeaux sont mis en berne de 18 heures au coucher du soleil. Le lendemain, 5 mai, la « fête de la Libération » proprement dite (Bevrijdingsdag) célèbre la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Pour être dépaysé, point n’est besoin d’aller très loin. On passe, désormais, sans s’en apercevoir, une frontière, mais le proche voisin est tout de même un inconnu, un étranger, dont on ne comprend pas les habitudes au premier clin d’œil. Dans les pays anglo-saxons comme aux Pays-Bas, la minute de silence s’étire jusqu’à en faire deux ; quatre jours de différence, du 4 au 8 mai, suffisent à faire oublier que l’on commémore la fin de la Seconde Guerre. -