La métaphore domestique

Christophe Mincke

« Imaginez une classe turbulente, en révolution permanente, dont l’instituteur, après avoir tenté de ramener ses élèves à la raison, déciderait de les punir. Ou, plutôt, qui, constamment, tout au long de l’année scolaire, ne punirait qu’un élève, toujours le même… et qui est juif… ne penseriez-vous pas qu’il est antisémite ?… »

« Quand vous recevez des amis chez vous, à votre table, n’attendez-vous pas d’eux qu’ils respectent les règles de savoir-vivre en vigueur chez vous et ne mettent pas les pieds sur la table ? Pouvons-nous accepter qu’un immigré… »

« Quand un enfant enfreint les règles de la vie familiale, il se fait punir… Comment admettre qu’un délinquant… ? »

Combien de fois, au café du commerce, sur les réseaux sociaux (ce qui est souvent la même chose) ou dans des débats politiques (ce qui n’est pas nécessairement mieux) n’entendez-vous pas une question traitée par le biais de ce que j’aime appeler une « métaphore domestique ». L’État, un groupe de population, la communauté internationale, une collection statistique de citoyens, des phénomènes sociaux, des actions politiques ou encore des questions philosophiques sont traitées via leur rapprochement de situations de la vie quotidienne.
Appeler à des sanctions vis-à-vis de l’État d’Israël reviendrait à se rendre coupable de racisme vis-à-vis d’un élève, les délinquants seraient des enfants mal élevés et l’immigration serait une situation analogue à un barbecue entre amis, pour reprendre trois argumentaires qu’on m’a servis dans de récents échanges.

On le sait, métaphores et comparaisons sont des outils dangereux. Elles peuvent autant favoriser la compréhension que masquer le réel. C’est ainsi qu’elles sont d’usage courant en pédagogie, mais aussi dans les appels à la haine et les entreprises de déshumanisation : le nègre était un singe, le juif fut un vautour, l’allocataire social est une sangsue, ad nauseam.

Principe essentiel à la caricature, la métaphore amène à substituer un élément à un autre pour en faire ressortir de manière frappante un trait commun : de Louis XVIII caricaturé en poire par Daumier à François Hollande en flan à lunettes pour les Guignols de l’Info, la moquerie use de la métaphore pour porter le fer dans la plaie.

Mais, si la caricature est un genre en soi, elle ne saurait être assimilée à une argumentation. Œuvrant par raccourcis, elle permet de se passer des détours de la rationalité et de la démonstration. Aussi, lorsqu’une métaphore est prise pour une démonstration, faut-il grandement s’inquiéter de la qualité du débat : ne glisse-t-on pas vers la caricature ?

Cela étant, le procédé qui nous occupe n’est pas seulement métaphorique, il pèche également par un deuxième aspect : il rapporte des questions sociales (voire sociologiques) à des situations privées. Certes, les premières sont particulièrement malaisées à définir, caractériser et comprendre, tandis que les secondes nous sont familières : je ne sais que penser face à la question de l’immigration, mais je suis équipé pour réagir face à un convive qui se moucherait dans la nappe ; je suis incapable de démêler la question de l’occupation israélienne, mais je sais comment je réagirais face à une situation de racisme caractérisé. Du moins, je pense le savoir. La délinquance est bien complexe, mais j’ai souvent puni mes enfants qui se méconduisaient.

Comme elle est rassurante, la situation domestique que l’on place sous nos yeux, comme elle nous fascine par sa transparence, là où la question collective nous intimidait, voire nous effrayait ! Comme il est tentant d’accepter la leçon du conte que l’on nous sert. Ces femmes voilées seraient donc simplement des invitées et les criminels, des enfants en mal d’une bonne leçon ? Nous sommes sauvés !

Hélas, si la métaphore doit être utilisée avec circonspection, la métaphore domestique doit être rejetée, purement et simplement. Une situation collective n’est jamais une circonstance privée. Elle en diffère par des points essentiels et les outils qui permettent de se saisir de l’une ne sont pas transposables à l’autre.

Entre moi qui morigène mon fils pour son inconduite, alors que nous vivons ensemble, que nous nous aimons, que j’ai sur lui une autorité de père qu’il n’envisage pas encore de me contester et que mes sanctions ne le priveront ni de sa liberté, ni de sa dignité, ni de ses capacités à s’insérer socialement, entre mon fils et moi, donc, et un magistrat professionnel, voyant pour la première fois une personne adulte, qu’il ne connait pas et avec laquelle, heureusement, il n’entretient aucune relation affective, et qu’il envisage de punir au moyen d’un des châtiments prévus par le code pénal, il n’y a aucun rapport. Oui, la comparaison semble envisageable, mais un examen, même superficiel, oblige à considérer qu’elle est une escroquerie intellectuelle.

Les immigrés ne sont pas nos invités, ils ne sont pas « chez nous » car notre pays n’est pas notre propriété, ils ne partagent pas notre intimité, nous ne leur faisons pas l’honneur de l’hospitalité, bref, rien ne tient dans la comparaison.

Du reste, envisagerait-on de traiter nos invités comme les immigrés ? et les enfants comme des criminels ? Si ces situations étaient comparables, ne pourrait-on inverser la relation pour les traiter de manière similaire à rebours ?

Outre l’incommensurabilité des situations, les objectifs de l’intervention diffèrent. Il y a belle lurette que le souverain est la nation elle-même et plus un roi placé à sa tête et se prétendant le père de ses sujets. La métaphore domestique est le signe d’une incapacité à penser le politique. L’archaïsme de l’appréhension de problématiques collectives par l’analogie privée en dit ainsi long sur l’inconscience des ressorts collectifs, des choix éthiques et politiques, mais aussi des contraintes propres à un État démocratique. Si nous étions traités en enfants turbulents par un monarque paternel se considérant partout chez lui en son domaine, c’en serait fait de la démocratie. C’est pourtant cette perspective qu’offrent ces métaphores domestiques, elles qui font florès chez ceux qui pensent plus simple et plus efficace de s’adresser directement aux sentiments plutôt qu’à la raison, se proposant de transformer la démocratie en émocratie.

Autant il est plus que jamais nécessaire de faire œuvre de pédagogie pour éclairer des questions épineuses comme celles de l’immigration, de la « sécurité » ou de conflits persistants, autant la métaphore domestique est un écran de fumée qui, sous prétexte de faire comprendre, masque le réel, empêche le raisonnement et mine la démocratie. Il est un fait que, face à la faiblesse actuelle des cadres idéologiques traditionnels, sous le règne d’un impératif de communication qui pousse à penser à court terme, par coups médiatiques, le piège de la métaphore domestique est tentant. Sembler clair, faire passer un message, être bref, raconter une histoire, voilà quelques vertus alléchantes, mais ce dont nous avons besoin, c’est de cadres de pensée, de catégories, de rigueur et d’argumentation.

Pas d’écrans de fumée.