La mélancolie blanche ou comment pleurer la « bonne vieille Suède »

Tobias HübinetteCatrin Lundström

La Suède bénéficie d’une image, héritée de l’après-guerre, de pionnière de l’égalitarisme et de l’antiracisme. Plus qu’on ne pense, cette image contient des traces de chauvinisme national et racial. À l’heure où s’estompe le mythe de l’excellence suédoise, la gauche comme la droite se retrouvent consumées par une « mélancolie blanche ».

Pour la première fois en 2010, les législatives ont porté au parlement national le parti raciste des Démocrates suédois (SD). Les débats et analyses postélectoraux ont tendu à expliquer cela comme le reflet de l’insatisfaction ressentie par certains segments de l’électorat, sans du tout prendre en compte l’enjeu raciste et l’enjeu blanc. Et pourtant, au même moment, on assistait à une inflation d’antiracisme au sein des élites et de l’establishment suédois.

Pourquoi ces enjeux sont-ils restés hors-champ ? Comment faut-il comprendre que le fait d’avoir la peau blanche soit toujours lié à certains privilèges, alors qu’on se trouve ici dans un pays gouverné par des politiques sociales progressistes auxquelles président toujours de fortes ambitions d’approfondissement démocratique, d’égalité de genres et d’antiracisme ?

Notre analyse est que l’identité blanche de la Suède est en train de connaitre une double crise. La « vieille Suède », c’est-à-dire la Suède en tant que société homogène, ainsi que la « bonne Suède », c’est-à-dire en tant que société progressiste, se sentent menacées par la présence des migrants non blancs et de leurs descendants. Et le camp réactionnaire et raciste tout comme le camp progressiste et antiraciste de pleurer la double perte de cette identité blanche suédoise. Nous sommes même d’avis que cette analyse s’applique aux pays scandinaves voisins, particulièrement à la Norvège d’après la tuerie d’Utøya, qui a suscité là-bas le même type de réactions qu’en Suède les législatives de 2010.

Fondements de l’identité blanche des Suédois

Dans la Suède contemporaine, le fait d’être blanc de peau et d’en avoir conscience constitue en fait le noyau central et le premier signifiant du fait d’être Suédois. Un Suédois est une personne à la peau blanche, et un non-blanc n’est pas un Suédois. Autrement dit, dans l’imaginaire national suédois, la différence a complètement disparu entre le supposé concept génétique de race et le concept culturel d’ethnicité. Les deux notions se superposent exactement, se confondent.

Cette réalité n’est pas seulement éprouvée par les migrants non-blancs et leurs descendants, mais aussi par les Suédois de couleur, métissés ou adoptés, que leurs racines puisent en Amérique du Sud, en Afrique ou en Asie : alors même qu’ils sont englobés dans la réalité suédoise des points de vue linguistique, religieux et culturel, ils font l’expérience de pratiques à caractère racial du fait de leurs « corps non suédois [1] ».

C’est que l’histoire de la construction identitaire suédoise puise dans l’idée de la prééminence des Suédois, des Norvégiens et des Danois au sein d’une race blanche auto-érigée en élite des homo sapiens. À en croire un discours scientifique dominant depuis presque deux-cents ans, les Suédois et les autres Scandinaves sont considérés comme la population la plus accomplie sur terre du point de vue physique et esthétique [2]. Il faut rappeler que les savants suédois ont excellé dans la science des races et y ont largement contribué : Charles Linné a créé le premier système scientifique de classification des races au milieu du XVIIIe siècle ; dans les années 1850, Anders Retzius a inventé l’indice céphalique, qui ne devint rien moins que la principale méthode de la science des races ; et en 1922, le gouvernement a fondé l’Institut suédois de biologie raciale [3]. Au milieu des années trente, la Suède a enfin lancé l’un des programmes de stérilisation les plus efficaces de l’histoire, un projet eugéniste à orientations raciale, hétérosexuelle, masculiniste et de classe, qui a touché plus de 60.000 Suédois avant d’être aboli dans les années septante [4].

Or dans les années soixante et septante, la Suède et les autres pays scandinaves se faisaient les hérauts (occidentaux) et les défenseurs (blancs) de la décolonisation et des mouvements antiségrégation et antiapartheid. Ce faisant, ces promoteurs parmi les plus acharnés de la justice sociale et de l’égalité entre hommes et femmes faisaient du racisme un enjeu parfaitement non suédois. Dans la promotion des valeurs nationales, la « bonne Suède » s’est positionnée comme plus tolérante et libérale que n’importe quel autre pays (occidental) et que n’importe quel autre peuple (blanc) de la planète. Avec comme résultat, par exemple, que la Suède, proportionnellement, est le pays occidental où l’on a adopté le plus d’enfants issus des anciennes colonies, donc de couleur, et où ont vu le jour le plus de mariages et de couples mixtes, interraciaux. C’est dire à quel point la Suède s’est vue comme une utopie non raciste et postraciale, qui plus est sans passé colonial.

Parallèlement, des concepts d’identité blanche suédoise sont apparus au moment où la Suède devenait terre d’immigration. L’immigration non occidentale en Suède a commencé à petite échelle dans les années cinquante, et ensuite de façon plus importante dans la seconde moitié des années septante, et surtout des années quatre-vingt et ensuite, quand l’afflux de réfugiés a pris le pas sur l’immigration de travailleurs. Depuis les années nonante, les non-blancs et les non-chrétiens sont les principaux migrants en Suède. Et ce n’est pas par hasard si c’est au même moment que l’intégration a commencé à être vue comme un projet en échec. Dans la vie quotidienne, dans l’espace public et dans les discours politiques, les personnes appartenant aux 8% de la population ayant tout ou partie de leurs origines en Asie, en Afrique ou en Amérique du Sud sont désormais qualifiées d’« immigrants », d’« étrangers » ou de « non-Suédois », et souvent aussi de non-chrétiens ou de non-luthériens.

Pour ce qui est des discriminations à l’encontre des immigrés non-blancs et d’origine extra-européenne, et de leurs descendants, la Suède ne fait pas exception parmi les pays occidentaux. En particulier sur le plan du logement, la Suède se distingue par des schémas de ségrégation résidentielle accentuée.

Le recul historique montre la simultanéité d’un développement de l’idée d’une identité blanche suédoise, pendant la Guerre froide, la décolonisation et la révolution sociale de 1968, et de l’idée d’une Suède comme un paradis sur terre, une utopie des droits de l’homme, de la démocratie, de l’égalité entre les femmes et les hommes, et de l’antiracisme, où la race comme concept ou comme catégorie était devenue obsolète et hors de propos.

L’extension des limites de l’identité blanche

L’identité blanche est donc une notion pivot pour analyser le récent scrutin législatif suédois. En réalité, elle est pertinente pour les racistes aussi bien que pour les antiracistes, et donc en fin de compte pour pratiquement tous les Suédois, quelles que soient leurs opinions politiques [5]. Sa construction et sa robustesse sont à chercher des deux côtés, ainsi même que du côté des immigrés, qui entretiennent l’image d’une Suède comme pays le moins raciste et le plus égalitaire au monde. Sans parler des non-Suédois qui désirent, voire approchent, les Suédois (blancs) comme conjoints ou comme amis, simplement, à en croire le mythe racial nordique, pour leur beauté et leur patrimoine génétique.

Tiers-mondisme et antiracisme ont marché main dans la main avec la suprématie et l’homogénéité blanches, autrement dit, avec ce dont le SD pleure aujourd’hui la perte, leur réponse consistant à instiller la haine contre les migrants et les gens de couleur. En même temps, c’est l’effritement de cette image d’une Suède égalitaire et progressiste si chère aux antiracistes qui a suscité de si vives réactions des élites suédoises après les législatives de l’an dernier.

Cette analyse est étayée par le fait que l’identité blanche se comprend comme une catégorie en constante expansion [6]. Ses limites ont été reconstruites sans cesse de façon à inclure de nouveaux membres, comme ce fut le cas pour les Irlandais et les Italiens aux États-Unis. On peut ainsi affirmer que, depuis ce scrutin de 2010, la composante blanche prévaut sur les autres dimensions de l’identité suédoise comme les différences de classe. Des Suédois blancs de tous statuts et de tous milieux se fédèrent désormais autour de cette notion d’identité blanche suédoise. […] De même, de nombreux électeurs du SD sont des migrants blancs, occidentaux et chrétiens (ou leurs descendants) ou des descendants de couples mixtes ou d’enfants adoptés. Le recul des limites de l’identité blanche leur permet de s’identifier à la Suède pour profiter de cette sorte de reconnaissance que l’Américain David R. Roediger a appelé le « salaire de la peau blanche [7] ».

Égalité hommes (blancs) femmes (blanches)

L’un des aspects centraux de la « bonne Suède » est son État-providence généreux et ses résultats en matière d’égalité des genres. Comme les autres pays scandinaves, la Suède est considérée comme particulièrement égalitaire et favorable aux femmes. Cet idéal a été promu dans d’autres pays (du tiers-monde) au moyen de l’aide au développement. Cependant, le discours institutionnel sur l’égalité des genres est porteur d’une dimension d’identité nationale et donc de ses corolaires que sont l’identité blanche et la hiérarchisation des races, et qui donc établit une distinction excluante pour les migrants, considérés comme « autres [8] ».

Pour pérenniser l’égalité des genres suédoise, supposée unique, les non-blancs sont vus comme à priori inégalitaires en matière de genre dans un discours sur l’« oppression de l’autre ». Pour le Suédois, l’existence de l’égalité de genres « blanche » requiert l’existence d’une autre entité, non suédoise, non blanche et inégalitaire [9]. Tout cela n’est sans doute pas sans rapport avec le fait que deux des leadeurs de premier plan des extrêmes droites scandinaves sont des femmes et avec le fait que le terroriste extrémiste norvégien Anders Behring Breivik était obsédé par les questions féminines et sexuelles.

L’égalité des genres dans sa forme idéale repose sur un modèle de la famille hétérosexuelle blanche. Elle naturalise, si on suit l’analyse de Patricia Hill Collins, des notions comme le territoire, le foyer, les liens du sang, la race, la nation et la citoyenneté [10]. C’est cet idéal de la famille hétéro blanche que l’on retrouve derrière la ségrégation, la discrimination, le nationalisme à teneur raciale et les politiques antimigratoires. Cela veut dire que toute féministe devrait rester circonspecte face à cet idéal suédois de la famille égalitaire et favorable aux femmes en tant que vision qui renforce et reproduit la relégation sociale et géographique des « autres », et se traduit dans des modes d’intégration en forme de pratiques de subordination.

Deuil blanc

Pour expliquer la colère hystérique des « progressistes » contre les « réactionnaires » et leur succès électoral, il faut donc vraisemblablement invoquer l’identité blanche suédoise, ses modes de hiérarchisation normalisés et naturalisés, et le double deuil de la perte de puissance de la « bonne vieille Suède ». Pendant la campagne électorale, le SD a rassemblé sous un slogan — Ge oss Sverige tillbaka (« Rendez nous la Suède ») — qui parlait forcément aux deux côtés du spectre politique [11]. D’une part, le désir du SD pour la « vieille Suède » est un vœu de retour à une époque où il n’y avait pas de conflits ethniques et raciaux et pas d’« excès patriarcaux » non occidentaux. D’autre part, les antiracistes blancs sont plutôt sensibles aux hypothèques qui planent sur la « bonne Suède », avec son image de pays libéral et féministe. Dans les deux cas, c’est par la présence de migrants non occidentaux que sont menacées les images identitaires.

Le fait d’avoir longtemps couru dans le peloton de tête des pays occidentaux les plus progressistes et sociaux-démocrates se combine à la perception que la Suède a d’elle-même en tant que nation blanche la plus pure, la plus homogène du point de vue racial, ce qui forme un double nœud qui rend pratiquement impossible la transformation de la Suède en un pays en tous points accueillant pour les gens de couleur. Quand l’objet chéri est assiégé, il ne reste plus que mélancolie indicible et douleur sans limite. […]

Ces récentes élections suédoises tout comme la tuerie d’Utøya sont arrivées à un moment où la Suède est dévastée par la mélancolie blanche, la nostalgie d’un passé blanc construit autour de l’État providence et du projet partagé d’un futur homogène et quasi dispensé de métissage. Cet état psychique et cette manière de se référer à l’idée de la nation caractérisent désormais les Suédois, et d’ailleurs le reste du monde dans l’image qu’il a de la Suède : humiliée par son déclin sur les fronts égalitaire, humanitaire et antiraciste, et dépossédée de son titre de plus blanc de tous les peuples blancs.

Toute tentative future de dissocier identité blanche et identité suédoise devra lever les barrières opposées aux non-blancs et démonter la double image de la regrettée « bonne vieille Suède ». On doit espérer que ce moment transformateur survienne et débouche sur une compréhension plus constructive de l’identité suédoise. Mais pour réussir une telle transformation, il faudra reconnaitre le fait que ces images chéries sont irrévocablement et irrémédiablement perdues, aussi pénible soit cette perte.

Traduit de l’anglais par Thomas Lemaigre.

[1Tobias Hübinette et Carina Tigervall, « To Be Non-White in a Colour-Blind Society : Conversations with Adoptees and Adoptive Parents in Sweden on Everyday Racism », Journal of Intercultural Studies 30 (2009) ; Catrin Lundström, « “Concrete Bodies” : Young Latina Women Transgressing the Boundaries of Race and Class in White Inner-City Stockholm », Gender, Place and Culture, 17 (2010) ; Lena Sawyer, « Routings : Race, African Diasporas, and Swedish Belonging », Transforming Anthropology, 11 (2002).

[2NDLR : Les auteurs proposent plusieurs références en langue suédoise. Nous invitons le lecteur intéressé à se référer à la version en anglais à lire en ligne sur www.eurozine.com/articles/2011-10-18-hubinette-en.html.

[3Idem.

[4Ibid.

[5Nous pourrions reprendre ici la grille de lecture élaborée par Matthew Hughey à propos de la « hegemonic whiteness » aux États-Unis. Matthew W. Hughey, « The (Dis)similarities of White Racial Identities : The Conceptual Framework of “Hegemonic Whiteness” », Ethnic and Racial Studies, 33 (2010).

[6France Winddance Twine et Charles Gallagher, « The Future of Whiteness : A Map of the “Third Wave” », Ethnic and Racial Studies, 31 (2009) ; Jonathan Warren et France Winddance Twine, « White Americans, the New Minority ? Non-Blacks and the Ever-Expanding Boundaries of Whiteness », Journal of Black Studies, 28 (1997).

[7David Roediger a appelé cela le « salaire de la peau blanche », en référence aux « compensations » des travailleurs américains blancs pour leur subordination économique, par la reconnaissance publique de leur caractère blanc et donc américain. David R. Roediger, The Wages of Whiteness : Race and the Making of the American Working Class, Verso, 1991.

[8Suvi Keskinen, Salla Tuori, Sari Irni et Diana Mulinari, (dir.), Complying with Colonialism. Gender, Race and Ethnicity in the Nordic Region, Ashgate, 2009 ; et idem note 2.

[9Sarah Ahmed, Strange Encounters, Embodied Others in Post-Coloniality, Routledge, 2004.

[10Patricia Hill Collins, « It’s All in the Family : Intersections of Gender, Race, and Nation », Hypatia, 13,1998.

[11On peut appliquer le même type d’analyse pour expliquer que, contrairement à ce qui se présente au Royaume-Uni et en Amérique du Nord notamment, les mouvements antiracistes en Scandinavie sont largement dominés par des blancs. Ou encore que les féministes suédoises, qui se rallient à ce qu’il est convenu d’appeler le féminisme hégémonique, s’allient parfois avec les porteurs d’idéologies racistes. Mia Liinasson, « Institutionalized Knowledge : Notes on the Processes of Inclusion and Exclusion in Gender Studies in Sweden », Nora, Nordic Journal of Feminist and Gender Research, 18,2010 ; et idem note 2.

Article initialement publié en suédois dans le trimestriel Glänta 2/2011 (www.glanta.org) et republié en anglais sur le site Eurozine (www.eurozine.com). © Tobias Hübinette, Catrin Lundström / Glänta / Eurozine