La lutte des Libyennes d’un printemps à l’autre

Pierre-Yves GinetNajla El-Mangoush

En février2011, la Libye se soulevait. Aujourd’hui, les femmes occupent davantage la scène. Mais la rue appartient toujours aux hommes. La mixité, si nécessaire et si efficace il y a quelques mois, n’est plus qu’un émouvant souvenir. Les droits des femmes sont toujours ignorés, les violences domestiques ou les viols se règlent souvent par des accords entre familles et les crimes d’honneur restent nombreux.

Pourtant, l’espoir était de mise. Car tous en Libye s’accordent à reconnaitre le rôle capital des femmes dans la chute de Kadhafi. Hana el Gallal, révolutionnaire de la première heure et directrice du Centre libyen pour le développement et les droits humains, se rappelle de ces mois de lutte : « Il y avait des femmes et des hommes ensemble, tous les blocages culturels ou religieux avaient disparu. Nous nous serrions les coudes pour nous sauver du massacre et avancer : hommes, femmes, vieux, jeunes, riches, pauvres. Cette communion était exceptionnelle et c’est ce qui a fait notre force pour réussir l’impossible. »

Dès l’origine, l’engagement des Libyennes est crucial. Le 15 février 2011, les familles des victimes de la prison d’Abou Salim manifestent à Benghazi. En 2008, elles ont appris le massacre des leurs, morts parmi les 1.270 détenus politiques exécutés le 29 juin 1996. Depuis l’annonce de leur disparition, chaque semaine, quelques dizaines de personnes, dont une majorité de mères, sœurs, épouses ou filles de disparus, investissent les trottoirs pour demander justice, crier leur hostilité au régime, sans que la population n’ose les soutenir. Mais ce soir de février 2011, par internet, grâce à l’élan des révolutions voisines, la voix des femmes d’Abou Salim hurlant « Debout ! Debout Benghazi ! » face au quartier général de la police fait le tour de la ville en quelques heures. Dans la nuit, les premiers heurts opposent des jeunes aux forces kadhafistes. Le 17 février, la population prend la rue, des milliers de manifestants investissent le tribunal de la ville, lieu symbole de l’insurrection libyenne.

Pendant les mois de guerre qui suivent, la ligne de front est aux hommes. Rares sont les Libyennes qui prennent les armes. Mais les femmes sont omniprésentes sur tous les autres terrains. Certaines informent les rebelles sur les positions des troupes gouvernementales, collectent de l’argent pour financer les armes ou passent des munitions aux postes de contrôle. D’autres transmettent des informations à la population locale et aux médias internationaux, accompagnent des journalistes, assurent la sécurité des ressortissants étrangers et parfois même celle de leur quartier en l’absence de la police. Des Libyennes s’occupent des soins aux blessés dans les hôpitaux ou improvisent des cliniques de fortune chez elles. Sans omettre bien sûr l’approvisionnement des combattants et la survie des populations civiles, des tâches exclusivement féminines. Dès les premières semaines, certaines œuvrent aussi à l’établissement des nouvelles institutions, le conseil de Benghazi, puis le conseil national de transition (CNT).

Malgré cette reconnaissance unanime, les Libyennes ne tardent pas à déchanter. Le 23 octobre 2011, Mustapha Abdel Jalil, président du CNT, proclame la libération du pays, lors d’une cérémonie télévisée. Un moment historique attendu depuis quarante-deux ans. Le nouveau numéro un libyen annonce alors que la Charia sera la principale source d’inspiration de la législation de son pays et que la polygamie sera à nouveau autorisée. Quelques semaines plus tard, invité de la première conférence des femmes, il déclare à un parterre médusé qu’il n’y aura pas de place essentielle en politique pour les Libyennes. Début janvier 2012, le CNT dévoile un projet de loi électorale ne réservant que 10% des sièges de l’assemblée constituante aux femmes. Nasiha Turke, professeure en sciences politiques de l’université de Benghazi dresse alors un constat amer : « Le CNT est en train de nous voler notre révolution. »

Ces prises de position s’ajoutent à d’autres controverses sur l’action gouvernementale. En novembre 2011, partout dans le pays, le ressentiment à l’encontre du CNT ne cesse de croitre. C’est à nouveau à Benghazi, la ville rebelle, théâtre des révoltes de 1974, 1980, 1996 et 2006, toutes écrasées dans le sang, que le vent de la contestation souffle le plus fort. En décembre, sur Maidan El Shajara — la place de l’arbre — les banderoles hostiles au CNT sont accrochées. Tous les soirs, des centaines de personnes se rassemblent pour débattre sur les options prises par le gouvernement. Les contestataires travaillent à des contreprojets. Les médias et les réseaux sociaux sont utilisés de façon intensive. Pendant la journée, diverses ONG multiplient les formations et les ateliers sur la démocratie, la justice, les droits humains ou la responsabilité individuelle. Conscients de leur manque d’expérience dans ces domaines, des milliers d’habitants de Benghazi assistent à ces rencontres avec une grande régularité. Même si les couches les plus populaires restent trop à l’écart, une grande partie de la ville baigne dans cette effervescence citoyenne.

Des femmes jouent là encore un rôle essentiel. Elles n’abdiquent pas, refusent leur retour à la maison. Certaines combattantes de la révolution sont présentes chaque soir sur Maidan El Shajara. Elham Alkotrani est une des figures de la place. À la tête d’un vaste mouvement citoyen, cette fille d’un héros de la révolution brise ouvertement de nombreux codes établis. Son engagement et sa personnalité dérangent. Comme de nombreuses femmes, elle réclame le désarmement des milices et de la population. Malgré les menaces de mort, l’enthousiasme populaire autour de ses actions et sa soif de démocratie l’encouragent à poursuivre : « Le CNT a changé des règles sans être légitime pour prendre ces décisions. Ce n’est pas la démocratie. Et puis le CNT est un monde d’hommes. Nous devons changer ça. »

Le 21 janvier 2012, Mustapha Abdel Jalil, en visite officielle dans la ville, est pris à partie par des manifestants. Il est contraint de se replier au siège du Conseil. Excédée, la foule saccage les bureaux du gouvernement. Le lendemain, le dirigeant libyen annonce le retrait de sa loi électorale. Le quota de 10% disparait. Hana el Gallal regrette la violence, mais apprécie le moment : « C’est un succès pour la société civile. À Benghazi, il y a eu plus de vingt ateliers sur cette loi électorale, depuis sa publication. Je crois que nous avons envoyé un message clair : nous sommes attentifs et nous n’accepterons pas n’importe quoi. Ici, nous avons tant donné, qu’ils ne passeront pas une loi sans nous consulter. »

Le 17 février, Benghazi commémore le premier anniversaire du soulèvement de 2011. Les festivités passées, de nombreuses Libyennes se lancent dans une nouvelle lutte, refusant de rester spectatrices dans un pays qui a su renverser une dictature, mais qui serait incapable de remettre en question la toute-puissance masculine ou l’absence de mixité. Elles n’acceptent plus les violences dont les femmes sont victimes. « Ce n’est pas qu’un problème de législation. Nous avons besoin maintenant d’une véritable révolution culturelle et pédagogique », déclare alors Zahra Langhi, de la plateforme des femmes libyennes pour la paix. Faisant fi de l’hostilité d’une société très traditionnelle et des critiques à l’encontre du féminisme, accusé d’être contre l’islam et vecteur d’invasion des valeurs occidentales, les activistes font campagne pour une loi électorale qui leur permettra d’être représentées dans les nouvelles instances nationales. Cette bataille doit servir de symbole pour celles à venir. Fortes de leur présence dans les nombreuses organisations de la société civile, s’appuyant sur l’opinion internationale, leur mobilisation porte ses fruits. Le gouvernement de transition et les partis politiques cèdent et acceptent la mise en place partielle d’un scrutin de liste composée alternativement d’un candidat de chaque sexe. L’inscription sur les listes électorales de plus d’un million de femmes explique aussi pour beaucoup ce revirement de la classe politique masculine.

Le 7 juillet 2012, plus de six-cents femmes se présentent devant les électeurs pour un siège au Congrès. Comme leurs collègues masculins, les candidates font campagne, s’exposent, donnent des interviews aux médias locaux et internationaux, vont à la rencontre des électeurs dans les rues, dans les meetings, ce qui n’était pas imaginable pour la plupart des Libyens, juste un an auparavant. Plus l’échéance approche, plus les affiches électorales recouvrent les murs des villes. Inconcevable pour certains. Nombre d’affiches montrant des femmes sont vandalisées, leur visage crayonné ou découpé, alors que les portraits des hommes restent intacts. Imperturbables, les candidates remplacent les panneaux saccagés. Certains partis politiques, eux, réagissent en imprimant de nouvelles affiches sans femme.

Le jour venu, les femmes représentent près de 45% des votants. Le message est fort. Les résultats amènent deux autres bonnes nouvelles. D’abord, la coalition libérale l’emporte avec une marge confortable sur les partis islamistes. Ensuite, trente-trois femmes font leur entrée au Congrès. Elles comptent pour 16,5% des deux-cents membres de l’assemblée, soit à peine moins que les données américaines ou françaises. Dans le contexte de la culture libyenne, ou à la vue des résultats enregistrés par les voisins égyptiens — moins de 2% des sièges —, ce pourcentage est très satisfaisant. Les observateurs internationaux saluent cette performance et les représentantes des organisations de femmes se félicitent à l’unanimité de ce « très bon point de départ ».

Malgré leur défaite, les opposants à la féminisation de la sphère publique reprennent leur travail de sape. Au cours de l’été, deux évènements marquent les esprits. Le 8aout, lors de l’investiture du Congrès, Sarah El-Mesallati, maitresse de cérémonie, est prise à partie par un parlementaire qui lui demande de mettre un voile. Elle refuse. Il quitte la séance. Mustapha Abdel Jalil, président du CNT, toujours réactif sur la question, remplace alors illico Sarah El-Mesallati par un homme. Le même mois, à Benghazi, l’activiste féministe Majduleen Abeida est enlevée par un groupe de truands en armes, à cause de ses positions en faveur des droits humains et de ses appels à la tolérance envers les autres religions. Elle est libérée au bout de quelques jours.

Ces deux affaires suscitent une immense indignation publique. Les féministes font bloc avec les ONG progressistes autour des deux victimes et envahissent les réseaux sociaux, affichant leur volonté de ne pas se laisser faire. Toujours est-il que ces deux épisodes ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Les cas de menaces, d’agressions ou de harcèlements se multiplient et petit à petit, une idée se propage en Libye : les femmes compromettent leur sécurité lorsqu’elles s’exposent et exercent des activités politiques. Les activistes apporteront la plus belle des réponses en septembre, toujours à Benghazi.

Depuis la fin des hostilités, de nombreuses associations réclament le désarmement des anciens rebelles et des milices censées assurer la sécurité des villes. Les femmes sont depuis l’origine parmi les plus offensives. Le CNT reste sourd à leurs appels, malgré la radicalisation de certaines brigades.

Le 11 septembre 2012, le consulat américain de Benghazi est la cible d’une attaque. Quatre Américains, dont l’ambassadeur Chris Stevens, trouvent la mort. Les habitants de la cité libyenne sont sous le choc. Quelques jours plus tard, le lien est fait entre cet assaut et la milice islamiste Ansar al-Shariah. Dès le vendredi 14 septembre, une cinquantaine de manifestants se positionnent sur Maidan El Shajara, avec des panneaux condamnant l’attentat et les milices armées, exprimant leur sympathie pour l’ambassadeur et affichant un islam de paix. Une majorité de femmes, à l’origine de cette contestation, sont en première ligne. Les brigades islamistes ne sont qu’à quelques encablures, mais le lendemain, les manifestants reviennent plus nombreux. La mobilisation s’amplifie jusqu’au 21septembre. Ce vendredi-là, une manifestation hostile aux milices envahit une des artères principales de Benghazi derrière le slogan « Sauvons Benghazi ». Des dizaines de milliers de personnes défilent, exaspérées par la violence. Alors que, dans le même temps, une vague de violences essaime de nombreux pays, en réaction à la diffusion du film L’innocence des musulmans, ici, à l’initiative de femmes, la population de Benghazi se dresse contre les extrémistes islamistes. Le soir même, une centaine de civils assaillent les QG des deux milices radicales de la ville, dont Ansar al-Shariah. L’attaque fait plusieurs victimes, mais les extrémistes sont expulsés. Le Congrès, dos au mur, annonce enfin la dissolution des groupes armés et demande leur intégration à l’armée nationale. Cette nouvelle victoire citoyenne constitue un succès indéniable pour les Libyennes. Un de plus.

La révolution du 17 février 2011 a provoqué un véritable tremblement de terre dans la société libyenne au sujet de la place des femmes. Ce séisme sociétal, qu’elles ne doivent qu’à leur courage et à leur abnégation, est peut-être le changement le plus marquant depuis la fin des hostilités. Le chalenge reste de taille, pour améliorer et ancrer l’acceptation des libertés des femmes et leur place dans la vie publique, tant les résistances demeurent importantes. Mais il semble clair aujourd’hui que le mouvement ne pourra être arrêté. Les milliers de femmes, actives dans des rôles qui leur étaient interdits sous Kadhafi, sont unanimes sur ce point. Elles ne reviendront pas en arrière.

Ce texte a été publié par la revue Femmes en résistance