La « jungle de Calais » : le Théâtre de Poche interroge la métaphore

Paul GéradinMarie-Luce Delfosse

1966-2016 : le Théâtre de Poche fête ses cinquante ans dans le bois de la Cambre, où il s’est installé en 1966. La programmation de ce lieu chaleureux est depuis toujours sous-tendue par des choix forts et visionnaires. « Certaines fois, on a tort d’avoir raison trop tôt », disait le fondateur, Roger Domani. En ce mois d’octobre, c’est de migration qu’il s’agissait : la vie dans la « jungle de Calais », le désir ou la volonté d’aboutir dans un ailleurs meilleur. Angleterre, Angleterre, d’Aiat Fayez, est mis en scène par Hamadi et joué par Soufian El Boubsi. Choc d’un texte saisissant, d’une scénographie sobre, mais percutante, d’un comédien magnifique. Et rencontre éclairante avec eux à l’issue d’une représentation.

Un sous-bois, en persan « djangal ». Or politiques, médias, intellectuels et tout un chacun dénomment « jungle » ce lieu du Pas-de-Calais où s’entassent les migrants en attente. Pourquoi cette dénomination consensuelle ? Perçoit-on un danger pour la société parce que des bêtes sauvages y seraient réunies ? Pour Aiat Fayez, le danger est bien réel, mais il est autre et ailleurs : il provient de nous, il réside dans ce nom donné dans une unanimité impensée. Les questions cruciales que pose ce lieu restent en rade.

Un personnage, le passeur. Celui que tous s’entendent à désigner comme le « mauvais », le responsable. Or, en cours de spectacle, le public perçoit peu à peu que ce rôle est composite : le passeur intervient à Calais, mais aussi en Méditerranée ; il traite commercialement sa marchandise humaine, mais donne des signes de compassion ; il a commis un viol, mais est hanté par un mixte d’autojustification et de repentir… Tout autre que nous au départ, il se rapproche progressivement : ses sentiments pourraient être les nôtres. Point d’étanchéité confortable, mais une provocation à revenir lucidement à soi et à penser.

Car la « jungle » et le passeur sont les métaphores de vies en perpétuelle concurrence, régies par la loi inexorable de rapports de force aux facettes multiples. Au croisement de l’imaginaire et de la réalité, s’esquisse le système global : un monde parsemé d’espaces invivables, de frontières qui séparent, de garde-frontières, de complices à la fois consentants et culpabilisés, cruels et compatissants, agissants et impuissants.

La pièce aurait pu être montée avec plusieurs personnages entre lesquels les rôles auraient été partagés. Dans le texte initial, la distinction amorcée — entre passeur, policier, médecin, mère — s’efface progressivement au profit d’une concentration dans la figure complexe du passeur. Cette cristallisation a été amplifiée par le metteur en scène qui a recouru à un seul acteur. Et celui-ci incarne les contradictions dans un jeu remarquable. Comme le dit Aiat Fayez, un texte publié est un texte donné, ouvert à la recréation.

Cette réminiscence de l’écrit initial qui éveille de proche en proche la réaction du public, n’est-ce pas ce qu’on peut attendre de plus spécifique du théâtre ? Au Poche, c’est ce qui est cultivé en prise avec l’actualité. Comme le dit Olivier Blin, son nouveau directeur : « À l’échelle qui est la nôtre, nous entendons contribuer à la juste évolution de notre société et de la civilisation. Nous entendons être au moins de ce mouvement, même si nous n’en sommes qu’une des gouttes d’eau. »