La gouvernance, priorité de gauche

Donat Carlier Lechat Benoît

Certes le mot est d’inspiration managériale et réduit trop souvent l’art du gouvernement à l’application de recettes de bonne gestion, en « bon père de famille », comme le dit une vulgate de café du commerce. Certes, il ignore les tensions, les intérêts divergents et les mécanismes de domination à l’œuvre dans la politique comme dans la société. Certes, on sait quel put être le sort du fanion de la « goed bestuur » agité par un Yves Leterme d’avant ses gaffes de l’orange-bleue. Certes, il y a des tas de bonnes raisons de se méfier de ce mot-là, comme d’ailleurs de l’usage à tort et à travers de l’éthique comme une catégorie du politique. Mais il faut le marteler, gouverner en fonction de l’« intérêt général » ou du « bien commun » doit être une priorité pour tous ceux qui aujourd’hui, d’une manière ou d’une autre, se disent de gauche, c’est-à-dire se réclament d’un mouvement historique plus que bi-centenaire pour l’égalité, la liberté, la solidarité et l’émancipation de l’homme par l’homme.

Resituer le débat sur l’éthique

Si la priorité politique du moment est de répondre simultanément aux crises écologique, économique et sociale, cela ne sera pas possible sans améliorer parallèlement le fonctionnement de nos institutions démocratiques. Les solutions collectives qu’il faudra appliquer pour en sortir requièrent en effet un renforcement de la légitimité et partant, de l’efficacité de l’action publique. Il ne s’agit pas de nier que la crise est aussi la conséquence du néolibéralisme et des dérégulations en tous genres, sans parler d’un modèle productiviste dont nous commençons seulement à entrevoir les ravages sur l’homme comme sur la nature. Mais il est illusoire de penser qu’on en sortira sans revoir, ici et maintenant, un certain nombre de règles de fonctionnement de nos institutions. Pour les gauches, sortir de la dérégulation néolibérale et refonder les politiques publiques sur l’intérêt général, sont - devraient - être intimement liées. Soumettre les services publics à ses propres intérêts, à ceux de son entourage, ceux de son parti et/ou des organisations qui lui sont proches, c’est tout simplement les soumettre à des intérêts particuliers, ce qui ne peut que faciliter leur privatisation pure et simple.

Comprendre le déclin wallon

La situation économique wallonne est bien sûr la conséquence de décennies de désindustrialisation pour laquelle l’ancien capitalisme belge porte une grande responsabilité. Mais il faudra également qu’à gauche, en Belgique francophone, on finisse par un jour faire collectivement le constat de l’échec des politiques de reconversion lancées à partir des années quatre-vingt et de la régionalisation des compétences économiques. Cet échec s’explique autant par le fait que cette régionalisation a surtout servi à préserver ce qui restait d’une structure industrielle en grande partie dépassée que par la mauvaise gestion politique de la reconversion dont les travailleurs wallons ont été les premières victimes.

À partir de ce constat, le débat sur l’éthique en politique prend une tout autre dimension. Il ne s’agit plus alors de se contenter de dénoncer les déviances de quelques mandataires, comme autant d’errances morales individuelles par rapport à une norme collective de fonctionnement qui ne serait pas à remettre en cause. Non, il nous invite à comprendre les ressorts sociaux, historiques et fondamentalement politiques qui ont fait qu’en Wallonie à partir des années septante, l’action publique a collectivement échoué à enrayer le déclin de son économie. En 2010, nous fêterons le cinquantième anniversaire des grèves de l’hiver soixante dont la régionalisation économique des années quatre-vingt a été le résultat. Ce sera l’occasion d’en dresser le bilan et de s’interroger sur les causes de l’échec de la reconversion pour laquelle les travailleurs wallons s’étaient mobilisés. Même si le plan Marshall a amené un début de changement de logique de l’action publique, il s’agira notamment de tenter de comprendre pourquoi en Wallonie celle-ci s’est enlisée dans le saupoudrage, la balkanisation de la décision dans des structures publiques ou parapubliques largement inefficaces, la culture de la confusion d’intérêts profondément ancrée dans les mœurs des mandataires politiques, la colonisation partisane de l’administration.

Une analyse comparable devra d’ailleurs être menée pour Bruxelles où vingt ans après la création de la Région, on attend encore avec impatience que se dégage davantage qu’aujourd’hui une politique qui dépasse réellement la somme des intérêts des représentants des dix-neuf communes. Car si en Wallonie, comme à Bruxelles, comme dans n’importe quelle région d’Europe, il importe bien sûr que les parlementaires soient ancrés dans leurs réalités locales, il est également essentiel que les Parlements soient les lieux où se conçoivent des politiques « holistiques » qui dépassent les marchandages entre les intérêts locaux de ceux qui les conçoivent. C’est la raison pour laquelle tant la lutte contre les cumuls que l’élection directe d’une partie substantielle des parlementaires wallons dans une circonscription unique wallonne constituent des étapes indispensables de tout projet de redéploiement régional.

Le politique comme projet

Dans l’histoire, la méfiance des citoyens à l’égard des représentants politiques n’est pas un phénomène nouveau. Mais les indices sont nombreux pour nous faire penser qu’elle atteint actuellement des sommets. Dans une période de haute incertitude, le politique doit trouver sa légitimité dans sa capacité à construire un projet collectif qui dépasse la défense plus ou moins adroite du statu quo, voire des intérêts actuels d’une partie même majoritaire de la population. Et pour y parvenir, il a besoin d’un État efficace et d’une action publique impartiale, capable de transcender les intérêts particuliers et de court terme, sans pour autant sombrer dans le management. Les 300.000 chômeurs wallons et bruxellois sont assurément ceux qui en ont le plus besoin.