La globalisation sur le divan

Bernard De Backer • le 15 juin 2017

« Quoi qu’il en soit, la psychanalyse que j’ai vue, au cours de ma longue existence, se répandre dans tous les pays, n’a nulle part trouvé de "foyer" plus propice pour elle que la ville où elle est née et où elle a grandi. »

Sigmund Freud, Moïse et le Monothéisme (1938)

La question de l’universalité du freudisme, comme clinique du sujet individuel et comme paradigme interprétatif de la psyché humaine et de ses troubles, est ancienne. Freud, dès l’origine, souhaitait se démarquer de la perception de la psychanalyse comme « science juive ». Les premiers disciples de Freud étaient presque tous juifs ; les liens entre la psychanalyse et le Talmud ou la mystique juive, dont la Kabbale, ont souvent été analysés ou postulés [1], ainsi que le décrypte l’ouvrage pionnier de David Bakkan, Freud et la tradition mystique juive (1958). C’est une des raisons du choix de Freud – qui débouchera sur un échec – du psychiatre « Gentil » Carl Gustav Jung pour dauphin. Une Internationale psychoanalytische Vereinigung (IPV), fut rapidement fondée (1910) et Jung en fut le premier président. Elle subit ensuite diverses scissions, mais qui eurent également une vocation universelle. Ce qui n’empêche que la proportion élevée des personnes d’origine juive au sein des écoles psychanalytiques est un fait de perception commune, à défaut d’une donnée statistique. Par ailleurs, un analyste comme Jacques Lacan a plusieurs fois fait référence dans ses séminaires à la Kabbale et à l’un de ses représentants, Elie Benamozegh [2]. Selon le psychanalyste Gérard Haddad, « … la technique psychanalytique, cet art de lire dans le discours du patient, n’était, étrangement, que le retour massif de l’antique Midrash [3] juif, renié, incompris même parmi les Juifs « éclairés », revenant dans le sillage du médecin viennois labourer, secouer dans son tréfonds toute pensée moderne sur l’homme. » [4]

Que Freud se soit défini comme un Juif athée n’oblitère en effet pas l’influence religieuse. Comme l’écrivait Alain Besançon [5] dans son compte-rendu de Freud et la tradition mystique juive : « Le livre de Bakkan invite à rechercher – ce qui ne paraît pas hors de portée de la psychanalyse – comment la psyché individuelle est façonnée par l’ethos religieux, comment cet ethos se transmet à un niveau sous-conscient, de parents à enfants, indépendamment de la croyance et de la pratique religieuse, peut-être à travers plusieurs générations d’athéisme affirmé. Autrement dit, Bakkan porte à réfléchir à ce que signifie au juste en psychologie le fait d’être juif, catholique ou protestant. Et si cette question trouve réponse, s’éclairera le phénomène, déjà observé par l’historien, qu’un instituteur français de tradition laïque peut se comporter comme un janséniste, un bolchevik comme l’archiprêtre Avvakum et qu’il arrive à un savant positiviste comme Freud de se souvenir, en écrivant, du Zohar [livre majeur de la Kabbale, constituant une exégèse ésotérique de la Torah] qu’il n’a jamais lu. » Précisons que, selon David Bakkan, Freud aurait « joué » la mystique juive contre le judaïsme de la Loi rabbinique – la première étant selon lui une adaptation du judaïsme à la modernité occidentale.

Du divin au divan

Ce préambule pour signifier qu’une théorie du sujet humain et un mouvement militant comme la psychanalyse ne sont évidemment pas indépendants du bain culturel qui les a vu naître : celui de l’émergence de l’individu moderne et de la tradition juive. Vienne est précisément le lieu de rencontre complexe de ces deux facteurs, la capitale de l’Empire austro-hongrois étant à l’avant-garde de la modernité européenne à la fin du XIXe siècle et les parents de Freud venant des milieux hassidiques de Galicie (Ukraine actuelle). De là à avancer que les désarrois du sujet moderne, suite, notamment, au retrait des repères traditionnels dans le champ de la famille et de l’intimité subjective, aient trouvé remède dans une tradition religieuse « exotique » revisitée, il y a plus qu’une hypothèse. Après tout, n’est-ce pas ce qui se passe également avec la pratique du yoga, de la méditation bouddhique ou du chamanisme en Occident ? Et Lacan ne s’est-il pas lui-même comparé à un « maître zen » ? Ce n’est en effet pas la première fois qu’un projet moderne, comme la mouvance du développement personnel, puise ses ressources dans des discours et des pratiques religieuses.

Ce qui signifierait trois choses : la première, que la psychanalyse serait une formation de compromis (au sens freudien !) entre tradition religieuse et modernité ; la seconde, que la sécularisation croissante de nos sociétés viendrait en quelque sorte décrédibiliser la part d’hétéronomie religieuse de la psychanalyse ; et, la troisième, que le freudisme pourrait se développer davantage dans des régions du monde qui connaissent une transition vers l’individualisme moderne, avec les « désarrois du sujet » associés.

De manière cocasse et révélatrice, un ouvrage récent de Pascale Hassoun, Un dragon sur le divan. Chronique d’une psychanalyste en Chine (Éditions érès, 2017), commence par cette phrase : « Mes bibles freudienne et lacanienne à la main, je suis partie en 2003 évangéliser la Chine avec un enthousiasme certain ». Ce à quoi répond, un peu plus loin, cette anecdote : « Au cours du repas festif qui conclut chaque formation, une autre consultante [chinoise] me fit remarquer que la psychanalyse était pour moi comme une religion. Là je prends un autre coup – même si je lui réponds qu’il ne s’agit pas de religion mais de passion. » Nous reviendrons sur cette relation - au sens de « relation missionnaire » - très sensible et instructive d’une psychanalyste française en Chine.

Dans un registre proche, un auteur et psychanalyste comme Michel Tort [6] pointe la dimension abrahamique du freudisme, notamment autour de la question du père, en ironisant sur « la Bible freudienne » et « le Nouveau Testament lacanien ». Pour lui, une bonne part des théories freudiennes de la fonction paternelle est en effet « ventriloque de la tradition religieuse monothéiste ». Ce n’est dès lors pas un hasard si le lacanisme se développe particulièrement sur les « terres de la contre-réforme » catholique. Il souligne également, en écho aux origines juives de la psychanalyse, que les « obscures forces affectives » qui reliaient un Freud athée au judaïsme furent sans doute, le vecteur principal de la « relance du culte paternel » dans et par la psychanalyse. Sans rentrer dans les détails de ces entrelacs paradoxalement religieux d’une théorie qui qualifiait, sous la plume de son fondateur, la religion d’illusion  [7], force est de constater que ce fait est attesté par de nombreux auteurs, souvent psychanalystes eux-mêmes. D’autres, plus critiques et extérieurs au monde de la psychanalyse, n’ont pas hésité à qualifier certains groupes freudiens de « sectes », et cela dès les origines du mouvement freudien.

Nous n’entrons pas ici dans ce débat et ces polémiques [8], notre sujet étant simplement de pointer la filiation hétéronome du freudisme, soit l’idée que l’homme est habité et guidé par un démon intérieur, une « extimité » qui agit de manière voilée. Cette dernière se manifesterait dans les productions de l’inconscient, notamment les symptômes et les rêves - « voie royale » d’accès à l’inconscient selon Freud. Il en résulte que la « guérison » ou la « levée » des symptômes dont souffre le sujet, passe par la mise à jour de leurs causes inconscientes, ceci par le truchement de personnes supposées connaître leurs réalités et leurs mécanismes - et aussi capables de s’offrir, par cette supposition, comme support aux passions associées à ce dévoilement. Ces « initiés », que sont d’une certaine manière les psychanalystes, se réunissant par ailleurs dans des collectifs ou écoles structurés de manière pyramidale autour d’un « maître » en position d’exception, au sein desquels il se réunissent dans des groupes de travail qui consistent notamment à étudier les textes fondateurs. Ajoutons que la cure analytique étant « infinie » [9], les patients-analysants persévérants n’auraient parfois pas d’autre « choix » que de devenir analystes eux-mêmes, ce qui serait, selon certains, la meilleure façon de ne pas terminer leur analyse [10]. Par ailleurs, de nombreux « hommes de foi » sont devenus analystes, sans parler des adeptes de la religion séculière collective qu’a été le marxisme-léninisme, sous diverses formes. Telle est l’image idéaltypique du freudisme comme psychoreligion séculière, dans sa théorie et sa pratique, la réalité étant bien entendu plus complexe et mouvante. Les évolutions actuelles, menant vers une « laïcisation de la psychanalyse », tendent en effet à estomper la dimension para-religieuse. Mais ce n’est sans doute pas sans reste.

Résistances, expansions, reculs

Différents phénomènes récents, comme le déclin relatif de la psychanalyse dans les pays occidentaux [11] et les tentatives d’exportation du freudisme dans des « terres de missions » (comme l’Amérique latine, l’Europe orientale ou la Chine) invitent à repenser la question du freudisme à l’épreuve de la mondialisation en associant le déclin et l’expansion comme les deux faces d’une même médaille. Nous connaissons d’autres formes spectaculaires de déclin-expansion, comme celui de l’Église catholique qui recule en Europe occidentale, renaît dans les anciens « pays de l’Est » post-communistes ou se développe en Afrique ou en Asie - au point de voir des curés africains ou polonais tenter de rechristianiser les villages européens.

Si nous accordons quelque crédit à la thèse gauchetienne de la mondialisation comme « mondialisation de la sortie de la religion » [12], ce processus entraîne avec lui – outre des réactivations fondamentalistes dans le monde musulman, hindouiste ou orthodoxe – une profonde transformation de « l’établissement social-humain », passant notamment par l’individualisation de la société et l’impératif social d’autonomie. La question de la subjectivité individuelle devient dès lors une problématique centrale, d’autant que l’individu moderne apparaît plus fragile que l’individu incorporé des sociétés traditionnelles, ce dernier étant « tenu de l’extérieur » et pas supposé savoir « se tenir de l’intérieur ». Ainsi, outre les appuis socioéconomiques et légaux qui étayent l’individu moderne [13], le développement du « champ psy », autant sur le versant de "l’offre" que sur celui de la "demande", semble intimement lié à l’injonction et au désir d’être « l’entrepreneur de sa propre vie », ainsi qu’aux désarrois associés.

Sans verser dans un mécanicisme simpliste qui ne tiendrait pas compte des singularités historiques et des traditions religieuses extra-occidentales, on peut raisonnablement supposer que la modernisation de sociétés structurées par la tradition induit une phénomène d’individualisation et une croissance du « champ psy » (différent des pratiques religieuses). Dans certains cas, des « missionnaires freudiens » (ou d’autres paradigmes psy, que nous ne développons pas ici) peuvent se trouver dans la situation complexe de développer une « offre » thérapeutique dans un espace culturel inédit, avec éventuellement d’autres « demandes » que celles attendues ou espérées. L’inverse est bien entendu également vrai, comme le montre l’exemple du Pakistanais Masud Khan, devenu un analyste majeur en Angleterre, mais en y important son habitus de « grand seigneur » du sous-continent indien – ce qui n’ira pas sans dégâts [14].

Mauvais œil et bonne oreille

Cette tentative de diffusion de la psychanalyse rencontre des obstacles majeurs, comme le montre Ali Aouattah pour le monde arabo-musulman. L’auteur cite, en introduction d’un article très éclairant [15], une enquête du journal Le Monde publiée dans la foulée des États généraux de la psychanalyse, en juillet 2000 à Paris : « Née il y a plus d’un siècle dans le vieil empire austro-hongrois, la psychanalyse a bouleversé les pratiques médicales en plaçant le sujet et la parole au centre (…) Alors qu’elle donne l’impression d’être partout en Europe (…) elle ne semble pas avoir englobé (…) les autres aires culturelles. (…) Elle est restée européenne, dans la mesure ou elle est pratiquement inconnue en Afrique et dans les pays arabo-musulmans, inexistante en Chine, embryonnaire en Méditerranée, mais en déclin sensible aux États-Unis sous la pression des neurosciences et des thérapies cognitivo-comportementales. En Russie, comme dans les pays de l’ex-Europe de l’Est, où l’idéologie pavlovienne a régné sans partage pendant un demi-siècle, le réveil est très lent. Le seul endroit où elle prospère, en dehors de l’Europe, est l’Amérique du Sud où les premières générations de psychanalystes se sont massivement installées. Se voulant universelle, elle a du mal à franchir les frontières. » Notons que, depuis lors, la psychanalyse a perdu sa position dominante en Europe (dans les pays catholiques - sa présence dans le monde protestant étant plus faible), comme l’analyse S. Lézé dans L’autorité des psychanalystes (2010).

Du côté du monde arabo-musulman, Ali Aouattah détaille les « résistances à la pratique psychanalytique ». Le premier facteur est le fait que « la naissance et le développement de la psychanalyse sont étroitement liés à l’émergence d’un monde fondé sur la science (…) Or, le sujet de la science n’a pas encore vraiment émergé dans le monde arabo-musulman, qui reste très attaché à la tradition et fortement assujetti à la religion. Ce qui règne dans le monde arabe, ce n’est pas l’esprit scientifique, mais l’esprit religieux. » L’auteur précise : « S’agissant des sociétés arabo-musulmanes, elles semblent avoir développé un système d’interprétation conformément à des représentations culturelles traditionnelles. Le discours traditionnel arabe propose en effet plusieurs modèles explicatifs des désordres psychiques, modèles qui vont de l’atteinte par les esprits (djinns) aux effets néfastes de la sorcellerie (sihr) en passant par ceux de mauvais œil (ayn), de la malédiction, etc. »

Une autre dimension est la « liberté de parole », la psychanalyse opérant sur la base de l’association libre du patient. Or, souligne l’auteur « il va sans dire qu’un tel procédé exige, pour qu’il puisse se dérouler, un contexte sécurisant. Parce que son exercice suppose qu’on accepte un certain type de parole, de liberté de parole, la psychanalyse ne peut s’incarner sans l’existence d’un État de droit et d’un environnement démocratique, et ne peut se développer dans un pays où règne la répression et la terreur subjective. » Ensuite, le « tabou de la sexualité » est évidemment un obstacle majeur au développement de la psychanalyse. Il est donc difficile, voire impossible, de « concevoir la possibilité d’une clinique psychanalytique (…) à partir de ce constat d’une sexualité tabouisée et cadenassée par un ensemble de règles morales fort contraignantes (…) »

Enfin, la psychanalyse s’adresse à l’individu comme sujet qui se perçoit comme acteur de sa propre histoire [16] Dès lors, « les conditions culturelles qui ont permis la naissance de la psychanalyse en Occident » sont celles « qui ont permis l’éclosion de la notion d’individu et de subjectivité. » La prégnance de la dimension communautaire est un des facteurs associés qui empêchent l’émergence de l’individu.

Ces facteurs rapidement esquissés - nous renvoyons à l’article d’Ali Aouattah, fouillé et documenté, pour plus de détails - nous montrent, à partir du cas arabo-musulman et de ses spécificités religieuses, combien la psychanalyse (ou toute autre mode de « travail sur soi », de libre association et individuel) est tributaire de la « sortie de la religion », et de toutes les profondes transformations sociales, culturelles et politiques associées. Le livre de P. Hassoun cité plus haut, Un dragon sur le divan. Chronique d’une psychanalyste en Chine, nous permet un autre éclairage à partir de la situation chinoise contemporaine. Soit un univers culturel différent, marqué non pas par un monothéisme abrahamique tel que l’islam, mais par le confucianisme, le taoïsme et les conséquences du communisme.

Ciel, mes Ancêtres

Pascale Hassoun, ses « bibles freudienne et lacanienne à la main » est donc « partie en 2003 évangéliser la Chine avec un enthousiasme certain ». C’est dès lors le bilan d’une bonne dizaine d’années qu’elle nous raconte dans son livre-témoignage. De manière instructive, l’auteure emploie constamment le terme de « transmission » pour qualifier l’introduction de la psychanalyse en Chine, alors que cette expression suppose une parenté culturelle et une hiérarchie entre ceux qui transmettent et ceux qui recueillent. Les parents transmettent aux enfants, les maîtres aux disciples, les professeurs aux élèves. Or, le cas de la Chine est bien celui d’une absence de parenté culturelle et freudienne, en dehors d’une brève période dans les années 1920-1930, dans un pays qui, par ailleurs, accorde une grande importance à la parenté et la piété familiale. Ce fait, parmi quelques autres (comme la surprise, lors d’un premier repas en Chine, de constater que la « fondue chinoise » n’est pas une « fondue savoyarde »), donne l’impression d’un défaut de perception de la différence des univers culturels. Ou, plus tard, de leur ravalement sur « la culture chinoise » et « la culture française », les deux cultures apparaissant comme des entités plus ou moins intangibles dont les ressorts profonds, notamment les dimensions hétéronome, hiérarchique et holiste (primat du collectif sur l’individu, selon Louis Dumont), ne nous semblent pas analysés à leur juste niveau.

La psychanalyste-missionnaire perçoit rapidement les malentendus et les quiproquos inévitables dans ce genre de situation. Son point d’attache est la ville de Chengdu, dans le Sichuan, où un psychanalyste chinois, Huo Datong, formé à Paris, a créé le « Centre psychanalytique de Chengdu » (CPC) et enseigne à l’université du Sichuan. Elle fait des séjours réguliers au sein de cette université en compagnie d’autres Français, et travaille avec des interprètes, ne maîtrisant pas elle-même le chinois. Sans entrer dans les détails de ce témoignage centré sur la clinique des enfants, la supervision de jeunes analystes et les dynamiques interpersonnelles, on peut pointer des difficultés apparemment différentes, mais structurellement similaires à celles détaillées par Ali Aouattah.

Si « la religion » y est d’une autre nature que le monothéisme islamique, et que les traditions religieuses chinoises ont souffert du maoïsme [17], la société apparaît encore fortement imprégnée par le culte des ancêtres, la hiérarchie familiale et le faible développement de la subjectivité individuelle et de la liberté de parole – notamment sur l’histoire du maoïsme et de ses ravages, qui sont encore tabous [18]. P. Hassoun se rend compte que, inversement à la situation chinoise, son « éducation, relayée par le modèle d’individu véhiculé par la psychanalyse, [l’]invitait à construire une femme ou un homme autonome, un individu qui serait essentiellement responsable de lui-même. » Elle constate néanmoins que, en Chine contemporaine, « … la psychanalyse ou quelque chose qui s’en approche (c’est tout le problème) devient un objet désirable : à la fois ouverture sur l’étranger et recherche d’approfondissement de l’identité. Ceux qui se tournent vers l’interrogation psychologique appartiennent aux classes montantes en souffrance (…) bien des Chinois sont confrontés à l’insuffisance des réponses de la forme traditionnelle. La psychanalyse apporte avec elle l’idée du sujet psychologique. »

Pour le résumer d’un mot : l’occidentalisation de certaines catégories sociales introduit le sujet et l’interrogation psychique, ainsi que son remède freudien. C’est ce que laisse entendre Pascale Hassoun, en accordant cependant un pouvoir démesuré à la psychanalyse, comme si le freudisme était la cause et non l’effet de l’individualisation : « … à côté de l’homme de la piété filiale, la psychanalyse introduit un nouvel homme : l’individu. Répond-elle à un besoin ou le crée-t-elle ? En développant la notion de personne psychologique, elle amorce une complexité nouvelle. »

Les choses sont cependant retorses, note l’auteure, car « ce pays se donne l’immense capacité d’aller de l’avant, tout en se maintenant comme un roc » d’autant qu’il n’est pas question de « faillir à occuper la place donnée par un ordre social lui-même régi par le ciel. » Ordre social qu’elle constate en pénétrant dans la salle de classe de l’université du Sichuan : « D’un bond, une centaine d’élèves se lèvent et me saluent d’une voix forte : "Bonjour, professeur Hassoun !" » Car la psychanalyste est reçue à travers le prisme de la sociabilité chinoise, la hiérarchie et la référence aux Anciens (lao en chinois), et dès qu’elle ouvre la bouche « … les stylos grattent frénétiquement le papier et les touches d’ordinateur cliquettent avec une rapidité inouïe ». Le syndrome du groupe serré des copistes asiatiques, qui reproduisent fidèlement la parole occidentale « prestigieuse », apparaît comme la mise en acte d’une résistance - insue des deux côtés - à ce que cette parole vient justement leur enseigner : la subjectivité individuelle.

De très nombreux exemples de cette difficulté structurelle parsèment le livre, comme la traduction des mots : « Et là se produit une catastrophe. Le public, nombreux, a payé sa place. Je commence à parler : l’enfant, dis-je, se construit subjectivement, il construit son moi dans un rapport d’interaction permanente entre lui et son environnement. Immédiatement, je sens que ça coince. "Subjectivement ? Je ne comprends pas, pouvez-vous me le dire autrement ?" La jeune traductrice, formée au français commercial, ne comprend pas les termes subjectivement et subjectif. De plus, elle ne sait pas quel terme choisir pour "moi" et encore moins pour "construction du moi". » Et Pascale Hassoun avoue avec une belle franchise à la mesure de son ignorance initiale : « Plus je vais vers la culture de l’autre, plus je prends conscience que certains principes que je crois universels ne le sont pas. Ils sont quasiment tous indexés à la culture dont ils sont issus. La psychanalyse ne fait pas exception à la règle. » Constat qui débouche sur de redoutables difficultés dans le domaine du travail thérapeutique, car « je n’avais pas saisi à quel point son projet [celui du psychanalyste chinois Huo Datong] de situer le patient en regard de son propre désir pouvait être en soi une transgression à l’égard d’un ordre institué. Je n’avais pas saisi que le simple fait de se donner le droit de disqualifier les parents marquait une coupure avec la tradition de la piété filiale. »

Soleil peu levant et matin très calme

Ces deux exemples, associés aux réflexions initiales sur le freudisme comme laïcisation de la Kabbale et, ensuite, sur ses développements récents en Occident, nous montrent à quel point le freudisme comme théorie du sujet humain, comme mouvement social et comme pratique, est un analyseur puissant de la mondialisation comme « sortie de la religion ». L’objet n’est en effet pas ici de poser un jugement sur la psychanalyse en tant que telle (la réflexion peut d’ailleurs, avec des nuances, être étendue à d’autres formes de travail sur soi), mais bien de la prendre comme exemple emblématique et comme révélateur de son étroite dépendance de la « société des individus » occidentale. Les difficultés de son « exportation » dans des sociétés encore régies par la tradition religieuse (ou le holisme et la verticalité hiérarchique des régimes communistes [19]) sont à la mesure de cette imbrication. Le plus frappant est l’effet de méconnaissance réciproque qui en ressort dans l’exemple chinois, selon le témoignage de Pascale Hassoun. Les uns l’accueillent comme une sorte de remède « prestigieux » venu d’Occident, mais sans réaliser qu’il risque de bousculer des fondements culturels bien ancrés, les autres tardent à percevoir que les notions de subjectivité individuelle et de liberté de parole ne sont pas universelles. C’est tout le mérite du livre de Pascale Hassoun de nous le divulguer par sa candeur honnête, et d’autant plus révélatrice.

Le cas de la Chine est cependant particulier en Asie, le régime communiste perpétue la société hiérarchique prémoderne et ne favorise ni l’autonomie ni la liberté d’expression. D’autres pays d’Asie sont dans une dynamique plus démocratique et la psychanalyse semblerait s’y développer, du moins selon certains auteurs. Ainsi, la présentation par l’éditeur d’un ouvrage récent sur le sujet donne une idée des enjeux, assez proche de notre hypothèse : « Alors qu’en Occident la psychanalyse se bat pour maintenir sa position au milieu d’autres thérapies (…) une nouvelle frontière est en train de s’ouvrir en Asie : il y a une poussée d’intérêt pour la psychanalyse parmi les professionnels de la santé mentale et parmi les jeunes générations, un intérêt qui s’articule et se nuance différemment selon les pays d’Asie concernés » (nous traduisons) [20].

L’affaire apparaît toutefois plus compliquée au Japon, un pays pourtant pionnier dans la modernisation de l’Asie orientale. Le psychanalyste japonais, Kosuke Tsuiki, à la question « Pensez-vous qu’il y ait, dans la culture, la langue et l’écriture du Japon des éléments spécifiques de résistance à la psychanalyse ? » répond notamment ceci : « dans notre langue, il n’y a pas de sujet (…) La notion grammaticale de "sujet" est une notion d’origine occidentale, et rien ne confirme que cette notion, ainsi que l’ensemble des notions constituantes de la "grammaire", soit bien applicable au japonais. (…) Alors qu’est-ce que tout cela veut dire ? Cette absence de sujet de l’énoncé n’est pas sans conséquences au niveau du sujet de l’énonciation. Voyons comment le Japonais parle de soi-même : le plus souvent, il ne dit pas "je", il n’a pas besoin de se faire représenter par ce pronom personnel, ou plus exactement par un de tous ceux qui, en japonais, sont considérés comme homologues à ce "je" français. (…) À mon avis, l’indifférence que la psychanalyse comme praxis rencontre dans notre pays procède de cette position particulière du sujet japonais par rapport à sa langue. » [21] Il ne s’agit dès lors pas de résistance mais bien d’indifférence.

Les quelques exemples (non exhaustifs) évoqués ici nous indiquent que tous les « foyers » ne sont décidemment pas propices, comme l’écrivait Freud avec justesse dans son livre testament. Les limites de la dfiffusion de la psychanalyse dans d’autres aires culturelles nous en apprennent autant sur la contingence historique du freudisme que sur la place du sujet et de ses troubles dans des mondes humains différents de la modernité occidentale contemporaine. De ce point de vue, c’est la psychanalyse qui se trouve à son tour sur le divan de la globalisation. Quant à savoir qui est assis dans le fauteuil...

[1De nombreux ouvrages et articles ont été écrits sur le sujet. Voir notamment David Bakkan, Freud et la tradition mystique juive (publié en poche chez Payot, 2001, traduction de "Sigmund Freud and the Jewish Mystical Tradition", 1958) ; Yosef Hayim Yerushalmi, Le Moïse de Freud. Judaïsme terminable et interminable, Paris, Gallimard, 1991 ; Gérard Haddad, L’Enfant illégitime : Sources talmudiques de la psychanalyse, Hachette Littératures, 1981, Manger Le livre, Grasset & Fasquelle, 1984 et Lacan et le judaïsme, Desclée de Brouwer, 1996 ; Daniel Sibony, Psychanalyse et judaïsme : Question de transmission, Flammarion, 2001. Voir également Jacques Le Rider, Modernité viennoise et crise de l’identité, Paris, P.U.F., 1990 ou Abigail Gillman, Viennese Jewish Modernism : Freud, Hofmannsthal, Beer-Hofmann, and Schnitzler, The Pennsylvania State University Press, 2009. Le mot Kabbale s’écrit parfois Cabale en français.

[2Elie Benamozegh était un rabbin, kabbaliste et philosophe italien (Livourne, 1823 - 1900). Son oeuvre serait une tentative constante de rapprochement entre le monde de la tradition juive et les acquis les plus récents de la science et de la philosophie européennes.

[3Méthode d’exégèse du texte biblique qui use de paraboles, d’allégories, de métaphores, de jeux de mots à base de glissements phoniques, sémantiques, allusifs, et qui finit par produire des textes fort éloignés du texte biblique commenté. Il s’agit de produire un texte dérivé à partir du texte premier, opération semblable à l’interprétation des productions de l’inconscient. La présence d’un sens latent caché, plus « vrai » que le sens manifeste, est supposée dans les deux cas. Wilhelm Fliess, ami intime de Freud et Berlinois d’origine juive, était un cabaliste convaincu selon David Bakan.

[4Dans Gérard Haddad, Manger Le livre, Grasset & Fasquelle, 1984.

[5Besançon Alain. David Bakkan, Freud et la Tradition mystique juive, suivi de La double leçon de Freud, par A. Memmi, Préface du Dr F. Pasche. In : Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 22ᵉ année, N. 3, 1967

[6Dans Michel Tort, La fin du dogme paternel, Flammarion, 2007

[7Sigmund Freud, L’Avenir d’une illusion, paru en 1927 sous le titre original Die Zukunft einer Illusion.

[8Voir notamment Sébastien Dupont, L’autodestruction du mouvement psychanalytique, Gallimard, 2014, et Michel Schneider, Lacan, les années fauves, PUF 2010.

[9Cette impossibilité d’épuiser la réalité psychique du symptôme par la parole avait été énoncée par Freud lui-même. Que l’on pense à « l’ombilic du rêve » ou au « refoulement originaire ». Sur ce point également, la psychanalyse rejoint la Kabbale, pour laquelle chaque Zaddik (« Saint Homme », image centrale des communautés hassidiques) serait une Thora dont le sens ultime ne peut jamais être épuisé. Selon David Bakkan, qui argumente finement son hypothèse, le choix du pseudonyme de Dora pour nommer une des premières patientes de Freud serait une référence à la Thora. Freud aurait étendu « démocratiquement » le Zaddik à chaque individu, et le point inconnaissable de la Thora à la symptomatologie psychique. Sur la Kabbale comme transmission du secret de la Thora, voir C. Mopsik, Cabale et cabalistes, Bayard 1997

[10C’est le point de vue développé par Michael Larivière dans Imposture ou psychanalyse ? Masud Khan, Jacques Lacan et quelques autres, Payot, 2010. Il y écrit : « Nous pensons, en d’autres termes, que c’est faute de pouvoir mener leur analyse jusqu’à son véritable terme qu’ils "s’installent". Car le meilleur moyen de résister à l’analyse est de ne jamais y renoncer ».

[11Pour le cas spécifique de la France, je me permets de renvoyer vers ma recension du livre de Samuel Lézé, L’autorité des psychanalystes (PUF, 2010), dans La Revue nouvelle de septembre 2010.

[12L’usage du singulier par Gauchet pour désigner « la religion » ne signifie pas que ce qui est désigné sous ce terme ne connaît pas de considérables variations inter-religieuses et de transformations internes ou syncrétiques dans l’histoire des sociétés humaines. Il s’agit bien entendu d’une expression générique.

[13Voir notamment Danilo Martuccelli, Grammaires de l’individu, Paris, Gallimard, « Folio-Essais », 2002 et, avec François de Singly, Les sociologies de l’individu, Armand Colin, coll. « 128 », 2009. Cet aspect de l’individualisation contemporaine a été analysé par M. Gauchet dans Le nouveau monde, Gallimard 2017. Notamment dans le chapitre IX, « Le second moment des droits de l’homme et la société des individus ».

[14Voir ma recension de Linda Hopkins, False Self. The Life of Masud Khan, La Revue nouvelle n° 1, 2015.

[15Nous nous référons ici à « De quelques résistances à la pratique psychanalytique dans la culture arabo-musulmane », dans Cahiers de psychologie clinique, De Boeck Supérieur, 2007/2. Ali Aouattah a publié deux articles dans La Revue nouvelle : « La pensée arabo-musulmane critique en deuil » (février 2011) et « Révolutions arabes, islam, islamisme » (avril 2012). L’auteur est docteur en psychologie et licencié en islamologie, clinicien et enseignant à Bruxelles.

[16L’auteur cite ce propos du psychanalyste belge, Antoine Vergote : « … tout cela [la remémoration historique en exigeant la parole à la première personne] la psychanalyse ne l’observe que dans un certain groupe d’individus qui appartiennent à une certaine civilisation et qui apportent donc à l’expérience analytique des formations psychiques conditionnées par leur civilisation. Ce n’est pas un hasard culturel que la psychanalyse soit née dans l’époque présente de la civilisation occidentale, et il serait abusif de transposer sans plus sur d’autres cultures ou d’autres époques les formulations théoriques de la psychanalyse concernant le sujet. Le conditionnement culturel de la psychanalyse pose la question de la signification dernière de ses énoncés théoriques sur le sujet » (dans « Le sujet en psychanalyse », Problèmes de psychanalyse. Recherches et débats, n° 78, Desclée de Brouwer, 1972).

[17Sur la problématique religieuse en Chine durant ce dernier siècle – avant, pendant et après le maoïsme - je me permets de renvoyer à ma recension du livre de Vincent Goossaert et David A. Palmer, La question religieuse en Chine (CNRS, éditions 2012) dans La Revue nouvelle de juillet-août 2013.

[18Notons par ailleurs, ce que l’auteur ne fait pas, que le maoïsme perpétue le holisme traditionnel, voir l’exacerbe dans un collectivisme radical. L’émancipation de l’individu n’y est évidemment pas à l’ordre du jour, et la psychanalyse encore moins – comme ce fut le cas dans tous les pays communistes.

[19On voit en effet mal la psychanalyse se développer en Corée du Nord.

[20Gerlach, Hooke et Varvin (édit.) Psychoanalysis in Asia : China, India, Japan, South Korea, Taiwan, Karnac Books, 2013. Comme l’écrit l’éditeur, « While in the West psychoanalysis is fighting to maintain its position among the other therapies in a society which has less time for introspection and self-reflective thought, in Asia a new frontier is opening up : there is a surge of interest for psychoanalysis among the mental health professionals and among the younger generations, interest which is articulated and nuanced differently in the different Asian countries. »

[21« La psychanalyse au Japon. Entretien avec Kosuke Tsuiki », dans Psychanalyse 2006/3 (no 7), Éditions érès (texte en ligne sur cairn.info). Kosuke Tsuiki est docteur en psychanalyse à l’Université Paris 8 et maître de conférence à l’Université de Kyoto depuis 2007.