La génération paradoxale

Olivier Servais

Une enquête récente montre que, pour les jeunes, le monde change radicalement et que les équilibres sociaux hérités sont symboliquement mis à mal. Ils se sentent vivre dans un système sans perspectives claires, bouché, mais ce constat ne leur est pas propre, il est le miroir et l’amplificateur des questions à la fois intimes et de société auxquelles nous sommes tous confrontés. Leur image de l’avenir oscille entre deux perspectives paradoxales, un pessimisme global et une vision individuelle optimiste. Mais lorsqu’ils imaginent l’avenir, la sphère publique a pratiquement disparu, phagocytée par la sphère privée, réduite au relationnel de proximité. Le dispositif d’un service citoyen, d’abord volontaire, à terme généralisé, paraît une des pistes indispensables pour maintenir une ambition sociétale à nos aspirations collectives.

« Je suis réaliste, car je sais que la plupart des rêves
ne se réalisent jamais » (Steffi)

Le monde des jeunes est en évolution. C’est un truisme que d’avancer cette idée. Les développements des technologies et des médias ne sont probablement pas étrangers à ces transformations. Télévisions ultraprésentes avec leurs reality shows et autres émissions participatives, téléphone portable devenu une véritable prothèse communicationnelle, et bien entendu internet et ses nouveaux modes de constitution de collectifs (Facebook, Linkdin ou Twitter), et ses extensions numériques de notre réalité (Second life, Entropia Universe), voire ses propositions de nouveaux mondes à explorer (World of Warcraft ou Dofus). Un monde où les modalités de communication et de socialisation évoluent radicalement.

En contrepoint, les institutions fondatrices de nos sociétés perdent de leurs significations pour eux. Ainsi en est-il, par exemple, d’une école dont les modalités de transmission, voire même la mythologie, ne portent plus. Un politique qui s’en trouve délégitimé, non seulement parce que ce qu’il nous vend n’est pas ce qu’il met en œuvre, mais surtout parce qu’un projet collectif de société ne fait plus sens dans un contexte d’autonomie des individus et de pluralisme idéologique. Des mouvements sociaux institutionnels (syndicats, mutuelles ou partis) dont le combat n’est plus partagé ou plus audible comme tel, voire un État dont l’action, mais aussi la représentation, ne font plus partie des référents de cette génération. En d’autres termes, un monde en changement radical et des héritages et équilibres sociaux mis à mal symboliquement.

Pour cet ensemble de raisons, l’arrière-fond de la vie des jeunes apparait bouché et saturé par le terme de « crise ». Depuis la fin des Trente glorieuses, la rhétorique de la crise s’est de facto installée durablement dans le champ médiatique. Les crises se sont surajoutées les unes aux autres : crise pétrolière, crise nucléaire, crise de l’emploi et du chômage, crise environnementale, crise monétaire, crise économique, crise financière, crise de la dette, crise migratoire, crise politique ou institutionnelle ou encore crise du projet européen et en dernier ressort, conclusif en quelque sorte, crise des identités à tous les niveaux.

Dans ce contexte général, ceux que les sociologues ont appelés la génération « X [1] », nés après mai1968, ont subi de plein fouet la montée en puissance de ces différentes « crises ». Plus encore, la nouvelle génération, qualifiée de « Y », née après la chute du Mur, doit gérer ce passif, cette dette monumentale de crises cumulées.

Le cas belge est d’autant plus emblématique que le royaume est lui-même un territoire en perpétuelle attente d’euthanasie. Sans avenir, refaçonné au coup par coup, bricolé au hasard de négociations souvent étranges, la cohabitation qu’il invente semble s’épuiser petit à petit…

Cette portion de terre enclavée au cœur de l’Europe représente à merveille cette illusion désillusionnée d’un espace aux configurations autant improbables que complexes, même pour le spécialiste. La jeunesse belge hérite en ce sens d’un État illustrant allégoriquement à merveille cet avenir sans issue d’une société à bout de souffle. Un étrange symbole pour une population qui a souvent incarné une moyenne sociologique européenne [2]. Au cœur de l’Europe, au confluent des cultures latines et germaniques, avec sa capitale de l’Union, le plat pays est d’un certain point de vue un véritable microcosme du continent.

Avenir des jeunes

Est-ce à dire pour autant que nous sommes face à une génération totalement déboussolée, une cohorte « no future » en quelque sorte ? Les choses semblent un petit peu plus complexes.

En 2010, la Fondation P&V, qui s’intéresse aux problématiques d’intégration, de participation et de citoyenneté des jeunes, organisait une action autour de la manière dont les jeunes appréhendent leur avenir [3]. Intitulée Go 2030. « Comment je vois mon univers en 2030 ? », elle visait à recueillir des visions du futur des jeunes sous forme de scénarios pour l’an 2030. Ce dispositif incluait les deux principales communautés linguistiques du pays, sous forme d’un concours de scénarios textuels ou d’autres types de supports (films, audio,etc.). Le projet a recueilli cent-trois scénarios, majoritairement sous forme écrite.

À propos de ces matériaux, Abraham Franssen a évoqué un « miroir constitué de cent-trois fragments ». Et de fait, avec un tel nombre, on ne peut pas parler de représentativité sous quelque forme statistique que ce soit. Cependant, en termes qualitatifs, les données sont importantes. La diversité des points de vue, les fractures entre narrations, tout comme les lignes de convergence, permettent d’ébaucher un certain nombre de représentations emblématiques de la vision des jeunes sur leur avenir.

De manière très hétéroclite donc, ces propositions nous livrent « des préoccupations, des aspirations et des tensions » métaphoriques de leur perception du monde et de leur situation actuelle. Au-delà de la dimension scripturaire, ces histoires sont ainsi essentiellement des récits autocentrés, au sens où elles nous révèlent peut-être avant tout des éléments significatifs de la réalité de leur auteur, hic et nunc.

Les analystes de ces données [4] sont unanimes : ces récits ne témoignent pas d’une catégorie spécifique des jeunes de seize à vingt-six ans. Dans la mesure où les jeunes sont particulièrement sensibles aux mutations et aux enjeux de notre époque et de notre société, leurs expressions ont une portée plus générale. Ils sont le miroir, inévitablement déformant, et l’amplificateur des questions à la fois intimes et de société auxquelles nous sommes tous confrontés, aujourd’hui, en 2010-2011, à partir de ce minuscule fragment de la planète qu’est notre pays « virtuel ».

D’une manière générale, l’image de l’avenir qui se dégage de ces matériaux oscille entre deux perspectives paradoxales. La première renvoie à un pessimisme global, qui s’ajuste sur un futur inquiétant, perçu comme incertain et assez sombre. À ce regard très noir s’oppose une vision individuelle paradoxalement optimiste d’un sujet volontariste en rien arcbouté sur ce destin funeste qu’il anticipe. Bref, un avenir personnel manifestement positif sur un arrière-fond sociétal amplement pessimiste. La récurrence de ces deux pôles est telle qu’on pourrait qualifier à titre hypothétique ce paradoxe d’éléments clés de cette génération [5]. Nous serions aux prémisses d’une génération paradoxale. Il est toutefois difficile sur la base de ces bribes d’aller plus en profondeur quant au sens de cette disjonction. On peut cependant rappeler les enquêtes européennes et belges qui décrivent un jeune non dogmatique, acceptant une donne complexe et une société ambivalente, c’est-à-dire ne rejetant pas la nature parfois contradictoire du réel, et particulièrement du social.

Le cocon et le chaos

Dans tous ces récits, une tension très claire se laisse sentir entre, d’une part, un désir de paix et de sécurité, essentiellement affective ; et, d’autre part, un environnement chaotique, effrayant, risqué et incertain dont il faut se protéger.

La première attitude peut être qualifiée, de façon un peu provocatrice, de « désir de cocon ». Il s’agit au fond de la volonté d’un chez soi apaisé, coupé des tracas, voire des errements du monde. Une sécurité sociale, au sens littéral, à l’échelle de soi. Un monde clos, relationnel, de petite taille et sans grande ambition.

Dans nos discussions sur ces matériaux, AbrahamFranssen utilisa une phrase un peu provocante, mais très significative sociologiquement, affirmant avec ironie, mais lucidité, que cette perspective pouvait se résumer : « Moi, mon travail, mon mari, mes deux enfants, ma grande maison, mon chien… » La projection personnelle a de fait une place importante dans ces histoires, mais elle renvoie étonnamment à une réussite sociale très conventionnelle. Un peu comme si, pour ces jeunes, les modèles de réussite sociale se situaient derrière eux, étaient déjà donnés. Comme si aucune alternative ne se faisait jour en leur sein et que seul un héritage constituait le paysage de leur avenir. Bref, on souhaite réussir scolairement (« en 2030, j’aurai fini mes études »), professionnellement (institutrice, infirmière pédiatrique…), familialement (mari, maison, enfants, chien, chat, voyages). Où est la part de rêve ? Où est le grandiose ? Nulle part.

À y regarder de près, cette projection est assez paradoxale. Cette génération se projette dans des formes très convenues de réussite, des institutions, la triade école-travail-famille [6], mais ces mêmes institutions sont en déclin de signification pour elle. Bref, elle se projette personnellement dans des perspectives qui, en définitive, ne sont pas véritablement les siennes. Pas d’appropriation, pas de création, pas d’utopie, mais pire, en dernière instance, quand ils tentent de se déployer individuellement dans un temps long, les jeunes mobilisent les formes des ainés, alors que ces mêmes formes ne sont plus reconnues comme les leurs. C’est une posture cynique sans fioriture, désillusionnée. À cet égard je parlerais de crise de la projectivité pour reprendre les termes de Bajoit et Franssen (1995). C’est donc une projection sans rêve, qui reproduit en partie les formes normatives qui la précèdent. Un peu comme si, sur ce plan-là, celui des imaginaires et des rêveries, l’avenir aussi était bouché.

Et fondamentalement, ce constat n’étonne pas. Car, à lire ces récits, le contexte à venir n’incline pas à la poésie. Ou alors une poésie triste et angoissante. C’est pêlemêle une société éclatée, un monde globalisé et anarchique, et une terre aux perspectives sombres qui sont décrits par ces textes.

La grande majorité des histoires renvoienettement à une société de néolibéralisme effréné. Sans y adhérer mais avec fatalisme, les descriptions mentionnent un chômage massif, lié à la robotisation, aux évolutions techniques et organisationnelles. Ce cadre d’action débouche sur une segmentation extrême, et des tensions croissantes et tenaces entre nantis et exclus. Cette dualisation est une clé de lecture utile pour comprendre les logiques sociales dont nous parlent ces jeunes. On peut pareillement la percevoir entre générations. Dans une « société vieillissante », la tension entre jeunes et vieux est latente ou à contrario béante. Deux mondes sociaux souvent divisés se font face sans dialoguer. Cette idée du face-à-face se retrouve ailleurs. Fractures migratoires, fractures numériques et technologiques, fractures environnementales, fractures religieuses. Bref, une société morcelée déploie ses ravages.

Une dominante à la teinte grisée, voire fondamentalement noire, se laisse entendre dans la voix de ces jeunes, même si quelques espoirs, sur la multiculturalité, la prise de consciences des enjeux ou la solidarité, voire « l’utopie d’une humanité pacifiée par des lois universelles et éthiques », sont aussi exprimées, quoique sur un mode mineur.

L’anarchie et l’éclatement demeurent cependant les cadres de référence majoritaires. On évoque tantôt une « Troisième Guerre mondiale », la prolifération nucléaire, la montée en puissance de la Chine, les rivalités internationales très fortes, des affrontements multiples et des tensions toujours latentes. Bref, un monde incertain et risqué au cœur duquel les humains se trouvent livrés à eux-mêmes.

Cette situation d’impuissance se traduit aussi pour ce qui est de l’anticipation de l’avenir de la planète. D’emblée on peut noter ainsi de multiples références aux enjeux environnementaux. Et ici encore, à quelques exceptions près, la fresque que nous dépeignent les rédacteurs n’est pas des plus réjouissantes. Pollutions massives, radioactivité, particules fines, réchauffement climatique, régression majeure de la biodiversité, artificialisation du monde, toutes les nuisances sont à l’ordre du jour. Un monde où le vivant, au sens large, est menacé dans son existence même. La domination de technologies invasives ajoute ici aussi une couche à cette voie anthropologique sans issue apparente.

Dans ce tableau aux accents parfois apocalyptiques, les individus se retrouvent souvent seuls face aux dangers. Désocialisés par les médias, dépendants technologiquement, ils sont les jouets d’un contexte qui redéfinit l’humain en profondeur. Cette vision du futur s’apparenterait-elle à un posthumanisme ? Une humanité en train de ne plus l’être ? Dans certaines productions, on n’en est pas loin. La place que les technologies occupent dans ces univers est sans doute une des clés de l’explication.

Prométhéisme technologique

En effet, face à ces dynamiques paradoxales et angoissantes, les technologies apparaissent à la fois comme un recours possible et en même temps comme un facteur potentiellement aggravant. Le démiurge humain, se sauvant grâce à ses artéfacts, ou au contraire accélérant sa chute. Voilà ce dont il est question en sous-main. Une très vieille histoire de l’humanité, mais rejouée avec un décor nouveau, celui des technologies. Un Prométhée futuriste, dont le feu est maintenant virtuel.

Bien des descriptions s’aventurent en profondeur dans ces univers futuristes où les technologies hypertrophiées envahiront nos vies. Des robots pour toutes les tâches, des moyens de communication et des transports ultrarapides (« Waregem-Los Angeles en trente minutes »), des guérisons massives de maladies endémiques, l’allongement fantastique de l’espérance de vie, l’augmentation des capacités corporelles (sens, force, voire intelligence) grâce à l’intégration de véritables prothèses informatiques.

Cette omniprésence des technologies exalte autant qu’elle effraye. Il y a comme un salut par la science à l’arrière-plan de ces contributions. Face au destin humain plus qu’aléatoire dans ce contexte ténébreux, les technologies semblent l’unique recours pour sauver l’humanité d’un funeste avenir. Les espoirs les plus fous sont donc placés dans ces artéfacts quasi magiques. Bref, c’est une fonction presque religieuse qu’attribuent les jeunes aux technologies de demain. Comme si l’humain s’était partiellement dépossédé lui-même de son avenir au profit de ses créatures technologiques.

Mais la génération qui nous parle ici de son futur n’est pas dupe d’un récit simpliste, positif, d’un homme sauvé par ses créations. Ces technologies sont ambivalentes, et derrière elle, l’humain agit toujours. Les scénarios n’éludent pas ces aléas. Contrôle (des naissances ou des communications, voire des consciences), manipulation (des médias, voire des comportements) aliénante (opium du peuple ou palliatif) sont autant de développements et de fonctions plausibles de ces outils complexes. La technologie s’immisce partout et régente tout. L’amour, le social sont ainsi régulés par des processus techniques et informatiques.

Cette invasion technologique dans nos vies, jusque dans nos corps, confirme en miroir la peur du déclin du relationnel dans des sociétés numériques. Ces figures extrêmes de relations amoureuses ou parentales régentées par les techniques, soit le cœur même de l’humain, traduisent sans ambages le désarroi ou à tout le moins la crainte d’une modification irrémédiable de notre anthropologie. Pour les jeunes, c’est le relationnel de base dans nos sociétés qui est menacé.

Il ne nous semble pas inopportun de replacer ce cri au regard des pratiques actuelles. Montée en puissance du groupe de pairs, hyperdéveloppement des communications à visée purement sociale, bref, hypertrophie de la sociabilité proche qui devient une des valeurs de référence de la jeune génération. Une stratégie généralisée de survie sociale par l’entretien d’un noyau relationnel de petite taille (guilde WoW, groupe de sport ou mouvement de jeunesse, amis Facebook privilégiés,etc.) et relativement stable. En l’absence de possibilité projective stimulante, la jeunesse se suralimente à la sociabilité, pourrait-on dire. À défaut de rêver ensemble du futur, on discute (tchate, sms…) au présent pour tisser des liens.

Perspectives sociétales

Même si ces matériaux ne sont pas représentatifs des différentes strates sociologiques de notre société et qu’ils renvoient probablement à une symbolique de classes moyennes et supérieures, ils témoignent que, pour au moins une frange de nos jeunes, l’avenir est pétri d’interrogations et d’inquiétudes notamment en matière de vivre-ensemble. Comment s’établiront les relations entre les individus ? Entre les communautés ? Quel projet pour demain ? Mais aussi comment en élaborer un ? Autant de questionnements qui traversent ces récits futuristes [7].

« Je ne peux prédire l’avenir, donc je vis au jour le jour et verrai bien ce qui se passera demain. »

« Vivons le moment présent ».

Au vu de ces différentes descriptions, on comprend l’urgence de proposer un cadre de sociabilité étendu, au-delà du groupe de pairs ou de proches, qui permette de réinsuffler du sens dans le collectif, particulièrement dans le vivre-ensemble institutionnalisé, de promouvoir une signification partagée pour les collectifs institués dont nous partageons l’existence.

On ressent dans ces histoires un risque important de fragmentation sociétale. Un effondrement de la cohésion sociale n’est plus une utopie, avec pour corolaire évident, un repli affectif et stratégique sur des groupes proches, fermés et isolés les uns des autres. Bref, une société qui se verrait cadenassée par l’angoisse du lendemain ou du dehors. En face de cette hypothèse alarmiste, il semble absolument nécessaire de rouvrir des cadres et des dispositifs qui permettent de penser l’avenir au-delà d’une logique immédiate de survie sociale.

« L’avenir est à nous. À nous de réussir. »

« À l’avenir, vous devrez chercher vous-mêmes votre coin de paradis. »

Et il y a des atouts chez les jeunes pour dépasser ces visions ici majoritairement pessimistes. Toutes les enquêtes le montrent, la génération « Y » regorge de qualités : une forte image d’elle-même, une certaine assurance, une envie de réussir, une bonne dose de lucidité et de pragmatisme, un désir de solidarité, mais sous des modalités plus informelles et spontanées, un gout pour la nouveauté, une bonne perception de ses atouts et de ses faiblesses, bref un panel représentatif de ces évolutions dont témoigne sa vision d’avenir.

Alors certes, cette génération semble bien autocentrée, désinstitutionnalisée, individualiste, fataliste et hédoniste. Certes ses convictions écologiques sont ébranlées par les sentiments négatifs quant aux pérégrinations humaines générales. Et certes sa foi ne repose plus que sur elle-même et sur la science, alors que les défis à relever tiennent autant du pari que de l’utopie. Mais cette génération n’attend qu’à débattre avec la société dans laquelle elle se démène pour survivre. Lui offrir une occasion au-delà de ses propres représentations contribuerait sans doute à pérenniser une société au seuil de l’implosion.

Dans ces imaginaires de jeunes, la sphère publique a pratiquement disparu. Le collectif se trouve phagocyté par la sphère privée, réduit au relationnel de proximité. Peu ou pas de dimension plus large pour des ancrages sociaux. Bref, c’est comme si le capitalisme débridé avait été jusqu’à dévorer de l’intérieur nos modes d’être collectif, notre manière d’établir des relations sociales [8]. Dans cette optique, plus de place pour un collectif public, institué et ouvert à tous. Bref un néocommunautarisme larvé prend progressivement pied dans les pratiques collectives quotidiennes et dans les imaginaires. Des microcommunautés d’affinité, fondées d’abords sur une sociologie relationnelle, émergent comme nouvelle dominante de nos sociétés. Elles sont locales ou déterritorialisées, basées sur des relations fortement affectives ou d’affinité intellectuelle, centrées sur l’action concrète. Inévitablement, selon ces différentes conditions, ces groupes humains de petite taille sont socialement peu mixtes. En effet, composés sur la base des milieux d’habitation (très stratifiés socialement) ou des lieux d’activités (école, travail, loisirs), ils reproduisent assez fidèlement les segmentations sociales. Bref, à part quelques cas différenciés (notamment dans certains univers virtuels ou dans certains groupes politiques ou de militance), le mode majeur de ces communautés en émergence est donc celui d’une société éclatée et séparée.

Le service citoyen comme fenêtre

Avec une telle conception du collectif, il nous parait opportun de nous interroger sur l’avenir de la société. Comment penser le bien commun à partir d’une telle prémisse sociologique ? Comment envisager des valeurs communes dans un scénario de cloisonnements microcommunautaires aussi forts ? Bref, comment dépasser ces localismes sociaux et comment penser la possibilité d’une vie en société si nos existences quotidiennes n’y mènent plus ?

Le service citoyen répond aujourd’hui sans conteste à cette urgence de redéployer des imaginaires collectifs partagés et une conscience du collectif public, c’est-à-dire d’un collectif dépassant les frontières d’un soi étendu. En d’autres mots, il semble impératif de créer des outils capables de dépasser une étendue relationnelle de proximité, close sur elle-même, refusant la véritable altérité, demeurant dans un face-à-face chimérique et jugeant implicitement l’autre sans le connaitre.

Le dispositif d’un service citoyen, d’abord volontaire, à terme généralisé, nous paraît une des pistes indispensables à suivre pour maintenir une ambition sociétale à nos aspirations collectives. Construction de projections créatives, développement d’une sociabilité à géométrie sociétale ; réflexion sur le sens du vivre-ensemble, expérience de décentrement culturel (sortir de son ethnocentrisme localiste), partage des imaginaires individuels et (re)construction de fictions partagées, ou encore brassage vécu des générations, sont autant d’enjeux dont un service citoyen nous semble devoir se saisir aujourd’hui.

Le défi est immense. Loin de marcher à reculons, une telle initiative ambitionnerait de maintenir un projet de société au plus près de ses membres tout en ajustant l’action publique en tenant compte des évolutions anthropologiques récentes.

Mais peut-être, plus radicalement, le terme même de « société » est-il, en fait, un vocable sociologiquement périmé ? Ou pour le dire autrement, la crise de l’État-nation ne serait-elle pas, au fond, le bouleversement radical de nos manières de faire « collectivité », et dès lors, le pendant sociétal et institutionnel de cette crise anthropologique dont témoignent cette centaine de jeunes ? Avec la fin de cette étape historique des collectifs politiques s’achèverait alors l’idée même d’un projet de « société », en tout cas au sens où ce mot est compris encore aujourd’hui.

Et si cela était le cas, une situation saisissante, il y aurait lieu de s’interroger sur le lieu où ancrer ce dispositif. Car, à n’en point douter, dans cette configuration inédite, la finalité du service citoyen ne serait pas foncièrement remise en question. En effet, dans ce cas hypothétique, il faudrait repenser plus radicalement encore le vivre-ensemble. De ce fait, un tel dispositif apparaitrait là aussi nécessaire, car il envisagerait, a minima, la pacification des relations sociales, quels que soient les collectifs en vigueur alors. Ainsi, il nous semble que, même dans cette seconde interprétation de la transition à l’œuvre sous nos yeux, un tel instrument s’avèrerait autant indispensable, sinon plus encore. Pour le surplus, les pages restent à écrire. Mais cela nous emmènerait trop loin ici, on attendra la pose plus ou moins définitive du constat. Elle n’est heureusement pas pour demain.

[1Selon les travaux maintenant classiques de Howe et Strauss, 1991.

[2Dans la plupart des European Values Study, les Belges se situent en général à l’intersection des différentes tendances européennes. Un peu comme si le compromis à la belge n’était pas que politique, mais aussi axiologique.

[3Une large part des matériaux et le détail du projet sur www.go2030.be ; voir aussi les analyses de Fons Van Dijck et A. Franssen.

[4Différentes discussions avec Mark Elchardus (VUB), Abraham Franssen (FUSL) et Fons Van Dijck (VUB).

[5Comme le rappelait avec pertinence Sabine Verhelst (Fondation P&V), l’âge moyen des répondants est relativement jeune et on peut supposer que la plupart sont encore aux études ou du moins vivent chez leurs parents ou dépendent d’eux. Ces jeunes ne sont pas encore fortement confrontés aux conditions de l’autonomie. Ceux qui travaillent ou sont sur le marché de l’emploi n’ont souvent pas pris le temps de répondre ou n’ont pas eu l’information.

[6Voir à ce propos les différentes analyses de l’ouvrage collectif de Galland O. et Roudet B. (2005). En particulier, les articles de Tchernia sur la crise de la valeur travail ou de Galland sur la montée en puissance des groupes de pairs comme lieu de socialisation au détriment des valeurs et des dispositifs de leurs ainés.

[7On y trouve des résonances étonnantes avec les travaux de Castoriadis, notamment La montée de l’insignifiance.

[8Sur ce constat et l’analyse de l’individualisation des relations sociales, et sur la nouvelle nature du lien, voir la très bonne synthèse de François de Singly, Les uns et les autres. Quand l’individualisme crée du lien.