La famille royale et le paparazzi

Simon Tourol

Voilà un feuilleton à rebondissements comme la scène médiatique en raffole. Il est vrai que le scénario ne manquait d’aucune grosse ficelle : une enquête de l’autre côté du décor de la famille royale ; des révélations prématurées qui émoustillent le public ; la conférence de presse à succès pour présenter l’ouvrage ; le lâcher de bombes qui s’ensuit sur l’auteur, le journaliste Frédéric Deborsu ; la prise de distance de la RTBF qui l’emploie depuis vingt ans et qui le range au placard du service documentation pour un mois ; les huées du quotidien qui avait orchestré les révélations ; la contre-huée des journalistes de la RTBF très indisposés par leur collègue et les commentaires qu’il suscite ; le palais royal qui réagit. Le tout sur fond de révélations scabreuses où l’on rencontre l’argent, le sexe, la religion, les mésalliances, les tricheries et les passe-droits.

Mises bout à bout, les révélations de Questions royales ne doivent pas dépasser cinq des trois-cents pages de l’ouvrage. Mais le scandale n’est pas soluble dans la masse et dix mots, même pas toujours prononcés, comme homosexualité, procréation médicalement assistée, mariage forcé, abdication, dispute, avarice et bigoterie suffisent à lever la tempête. Et de vrais débats. De ceux que suscita l’entreprise iconoclaste de Deborsu, on retiendra notamment la question des méthodes journalistiques.

La crédibilité surjouée

Sur la méthode, on ne peut reprocher à l’enquêteur d’avoir manqué de sources. Non seulement la bibliographie est large et les références de presse, copieuses, mais il affirme lui-même avoir approché une cinquantaine de témoins clés, ce qu’il n’y a pas lieu de mettre en doute à priori. Plusieurs de ces témoins sont identifiés et beaucoup d’autres ont choisi l’anonymat, ce qui ne surprend pas sur un terrain aussi miné que l’institution monarchique côté coulisses. Ces sources-là sont-elles bien diverses, indépendantes les unes des autres, sincères et désintéressées ? Le lecteur ne peut qu’en formuler l’espoir ou se résigner à prendre les informations avec de solides pincettes.

Informations ou ragots ? D’une part, Deborsu parsème son récit de ces traces redondantes d’authenticité — je l’ai vu moi-même, plusieurs témoins me l’ont dit, j’y étais, personne ne l’avait encore dit, etc. — dont certains journalistes font largement usage pour surjouer la crédibilité du propos, mais d’autre part il sème lui-même le doute sur ses informations en pratiquant ce que l’Association des journalistes professionnels (AJP) appelait sur son site internet le « journalisme suggestif, qui procède par allusion ». Ainsi en va-t-il de l’homosexualité suggérée du prince Philippe. En évoquant d’abord son « amitié intense » pour un homme avec qui il vit une « relation hors norme », puis, plus loin, en rapportant la plaisanterie lâchée en Conseil des ministres sur « le petit ami de Philippe », le récit désigne au lecteur une situation précise. Mais il ne la nomme jamais, et dans les interviews, l’auteur s’en tient strictement à ce qu’il a écrit, soulignant qu’il ne peut « pas dire autre chose ». Le même procédé sera notamment mis en œuvre concernant la procréation médicalement assistée dont Frédéric Deborsu n’affirme nulle part que le couple princier y eut recours. Mais il propose assez de liens entre plusieurs informations pour que le lecteur l’envisage sérieusement…

La rhétorique du net et du flou

Transposée à l’image, cette double rhétorique du net et du flou, du montré et du suggéré, de l’indéniable et de l’hypothèse, est typiquement celle des paparazzis. La photo d’une star au bras d’un homme qui n’est pas son mari, sur un trottoir le long d’un petit hôtel discret permet au lecteur une mise en récit qui a tout d’une évidence et rien d’une certitude. Le léger flou du cliché sera un gage d’authenticité. Puisque la scène est volée grâce à un puissant téléobjectif, elle n’est pas jouée, mais réelle. Mais il ne suffit pas, dans une enquête journalistique, que des informations soient vérifiées. Il faut aussi que leur publication soit pertinente.

Deborsu en fut-il conscient ? Il se comporte exactement comme ces paparazzis de la presse people à scandale. L’incursion dans la chambre à coucher, l’absence de scrupules quant aux éventuelles blessures infligées à l’entourage (ce qui valut début novembre la cinglante lettre ouverte du psychiatre infanto-juvénile Jean-Yves Hayez et de la psychologue Françoise Leurquin), le flou des sous-entendus ou, à l’inverse, l’interprétation péremptoire de certains faits (« Pas question d’amour, mais seulement le sens du devoir » à propos de Mathilde) : toute la panoplie du prédateur médiatique s’y retrouve. Il ne faut pas obligatoirement être monarchiste convaincu pour éprouver un malaise comme peu de livres consacrés à la famille royale belge l’avaient provoqué jusqu’ici.

Le dédouanement que l’auteur s’administre en introduction comme en conclusion de l’ouvrage ne change rien à ce malaise. « Je suis royaliste », proclame-t-il, précisant de manière puérile qu’il a fréquenté l’école chrétienne où il a appris la Brabançonne. Curieuse précaution oratoire, vraiment, où le tireur qui vise sous la ceinture pense atténuer sa responsabilité en déclarant sa sympathie pour la victime…