La dramatique affaire Trierweiler passionne l’Europe

Christophe Mincke

Valérie Trierweiler est une journaliste. À Paris Match. Valérie Trierweiler a un compte Twitter (@valtrier). Valérie Trierweiler est la compagne du nouveau président français.

Ségolène Royal est ex-candidate à l’Élysée, ex-compagne de l’actuel président et ex-madone des socialistes. « Fra-ter-ni-té ! » Elle a aussi été candidate aux élections législatives à La Rochelle. Il se fait qu’elle y a été en concurrence — en ballotage, même — avec un autre candidat socialiste, Olivier Falorni, dissident du PS et ami de Mme Trierweiler. Lequel, pour la petite histoire, finit par l’emporter.

Le décor est planté, le drame peut se préparer. D’un tweet terrible, Mme Trierweiler a encouragé le rival de son ex-rivale. Trahison : elle soutient un dissident du parti de son président de mari. Jalousie : elle assassine symboliquement sa supposée rivale. Pouvoir : elle est la première dame [1]. Vous me direz qu’on se fiche un peu d’un message de moins de cent-quarante caractères portant sur une candidate de province. Visiblement, ce n’est pas l’avis des Français. Ou du moins de ceux qui ont décidé de faire monter la sauce.

On a tout entendu, sur le devoir de réserve, sur la magnifique liberté de cette femme intelligente, sur les machistes qui, une fois de plus, appellent les femmes à la fermer, sur la liberté d’expression, sur la dignité présidentielle, sur la mesquinerie et, surtout, sur les politiques qui couchent avec des journalistes qui, de ce fait, ne peuvent être journalistes puisqu’un journaliste est quelqu’un qui rend fidèlement compte de l’actualité.

Qu’on nous permette — et nous excuse — d’en rajouter une couche.

Quand on élit un président normal, il ne faut pas s’étonner qu’il lui arrive des choses normales. Normales comme les débordements sur les réseaux sociaux, lesquels sont devenus d’une banalité affligeante, entre mails mal adressés, erreurs de niveau de confidentialité de statuts Facebook et tweets mal compris et aussitôt relayés par mille personnes.

Normales comme les petites jalousies rétrospectives entre amants vainqueurs et amants dégommés, sur le ton de « comment as-tu pu passer tant de temps avec une femme comme ça ? » et « je ne vois pas ce que tu pouvais bien trouver à ce type ».

Normales comme quand les individus, au lieu d’endosser des rôles écrits d’avance et d’être en tous points dignes et conformes aux attentes, sont idiots, mesquins, incontrôlables. Ou tout simplement libres. Ne nous hasardons pas à juger.

Quand on devient anormal — par exemple, première dame ou premier homme —, il ne faut pas s’attendre à ce que la normalité soit considérée comme normale. Vous n’avez plus vraiment le droit d’être humain, même si vous avez proclamé que vous le resteriez. Car l’humanité dont vous avez eu le droit de vous réclamer n’est pas la mienne ni celle de votre logeuse. C’est une humanité faite d’autocontrôle, de mesure en toute chose, de sagesse, d’intelligence de chaque instant.

Bref, n’importe quoi sauf de l’humanité. François Hollande en était convaincu, à n’en pas douter, lui qui briguait l’accession à l’anormalité et avait promis à ses électeurs — qui l’avaient bien compris, n’en doutons pas davantage — de faire semblant d’être normal.

Enfin, quand on est président et que, comme tant de politiques, on a jeté son dévolu sur une journaliste, il ne faut pas s’étonner que ça tourne mal. Loin de moi l’idée de condamner cela. L’amour a ses raisons que les conseillers en communication ne connaissent pas. Et puis, quoi de plus logique que l’endogamie, même au sein du système médiaticopolitique ? Chacun sait qu’on a de fortes probabilités de rencontrer sa moitié à l’école ou au boulot. Ces deux-là se sont donc rencontrés à l’usine. Une normalité de plus à mettre à leur actif.

Là n’est pas le problème. Il est dans le regard des autres, comme souvent (quoi de plus normal ?). Car, il fallait s’y attendre, on ne manqua pas de fustiger les collusions entre monde politique et microcosme médiatique.

Quelle horreur que cette entente contre nature, cette contravention à tous les principes démocratiques, cette contravention à la déontologie journalistique !

Pourtant, cette collusion présente-t-elle un danger pour notre démocratie et le journalisme, elle dont l’évidence est celle de deux adultes se tenant par la main ? Peut-on un instant imaginer Madame Trierweiler objective ? Certes non, tout le monde sait qu’elle aime le président d’amour tendre. Et puis, pourquoi un journaliste devrait-il être neutre et objectif, pour autant qu’on sache d’où il parle ?

Le vrai danger est ailleurs. Il est, pour nous, citoyens, bien davantage du côté de ceux qui jouent la comédie de la neutralité et bidonnent, arrangent et copinent. Ni vu ni connu. En tout bien tout honneur, dans les coulisses du spectacle médiatique. Ceux-là que l’on ne reconnait pas à l’écran et qui ne se vantent pas de leurs relations privilégiées dans les colonnes de leur publication, mais nous servent la soupe l’air de rien [2].

Serait-ce eux qui crient au scandale ? Peut-être, parce que, pour eux, le danger est grand que l’on se mette à interroger les collusions médiaticopolitiques. Celle entre Madame Trierweiler et Monsieur le président est le nez au milieu de la figure. Ou l’arbre qui cache la forêt. Mais si quelqu’un songeait à faire le tour de l’arbre, voilà le danger. Fustigeons, jurons nos grands dieux, élevons la neutralité au rang de vertu cardinale. Et couvrons le reste d’un voile pudique.

[1La première concubine, pour être précis. Et première dans tous les sens du terme puisque, pour la première fois, la première dame n’est pas mariée au premier homme.

[2Un documentaire sur ce sujet est récemment sorti en salle : Les nouveaux chiens de garde.