La dépression est-elle le copilote de la modernité ?

Bernard De Backer

Outre les données issues d’enquêtes diverses sur la santé [1], des évènements récents ont à nouveau focalisé l’attention sur un symptôme de masse qu’il est convenu de désigner par le terme de « dépression ». Parmi eux, la catastrophe de l’A320 de la Germanwings, filiale low-cost de la Lufthansa, a suscité une vive attention médiatique qui n’est sans doute pas le fruit du hasard. Dans une synchronie étonnante, la chaine franco-allemande Arte diffusait en effet le 24 mars 2015, soit le jour même du crash provoqué volontairement par le copilote soigné depuis des années pour troubles psychiques, une émission titrée « Dépression, une épidémie mondiale ? » Si les hypothèses sur la catastrophe imputaient d’abord celle-ci à une lente dépressurisation de l’avion, provoquant l’endormissement des pilotes et des passagers, il s’est avéré, à l’examen des deux « boites noires », que c’est dans le psychisme du copilote que résidait l’énigme de l’accident, qui fit cent-cinquante morts sur les flancs du massif des Trois-Évêchés.

Pilote solitaire et commandos de Dieu

Les quelques éléments qui nous sont parvenus, s’ils concernent la problématique singulière d’un individu, ne sont pas sans présenter de nombreuses résonances avec certains traits caractérisant notre univers social. C’est donc, d’une certaine façon, la « sociologie d’un individu » qui peut nous offrir une illustration et des clés de compréhension d’un phénomène plus global. Rappelons tout d’abord que le copilote connaissait la région du crash, car il y avait fait du planeur avec ses parents, et ceci dès l’âge de neuf ans. C’est dans ces parages qu’il aurait appris à voler, et éprouvé les premières sensations qui participèrent à sa vocation professionnelle. Son parcours pour devenir pilote de ligne, avec la visée d’être commandant de bord chez Lufthansa, fut toutefois semé d’embuches. Les troubles psychiques dont il souffrait, se révélant suffisamment graves pour nécessiter un traitement psychiatrique, l’obligèrent à suspendre une formation couteuse et difficile. Après une interruption de plus d’un an, il finit par décrocher son brevet de pilote et être engagé par Germanwings. Pendant ce temps, le jeune homme n’avait pas encore quitté le nid familial et vivait chez ses parents.

Cependant, la persistance des troubles qualifiés de dépressifs, associés à des problèmes oculaires, aurait éloigné la perspective de devenir un jour commandant de bord, voire même de continuer à piloter un avion. L’objectif d’excellence individuelle, qu’il poursuivait également par d’intenses activités sportives, semblait être sérieusement menacé alors même qu’il en avait rêvé depuis son enfance et y avait consacré des efforts considérables. C’est sans doute dans ce contexte inquiétant, en lien avec des difficultés psychiques dont nous ne connaissons pas la teneur, qu’il aurait pris la décision de se réaliser autrement comme individu. C’est du moins ce qui ressort du témoignage de son ancienne petite amie, hôtesse de l’air dans la même compagnie. Son rêve était brisé et il lui aurait confié : « Un jour, je vais faire quelque chose qui va changer tout le système, et tout le monde connaitra mon nom et s’en souviendra. »

Si les terroristes aux commandes des avions de ligne qui se sont écrasés sur le World Trade Center, symbole à leurs yeux de la modernité arrogante et païenne, le 11 septembre 2001, pensaient gagner le paradis en tant que martyrs de la cause d’un Dieu tout puissant, Andreas Lubitz se serait écrasé sur le massif des Trois-Évêchés pour la seule cause de son nom [2]. On ne se souvient pas d’avoir entendu parler de « dépression » dans le cas des commandos islamistes, dont l’acte était supposé obéir à une volonté divine et être récompensé dans l’au-delà [3]. L’ironie tragique veut que le geste du copilote allemand ait été rendu possible par celui de ses prédécesseurs croyants, car c’est à la suite des attentats du 11 septembre que les cabines de pilotage furent désormais blindées, empêchant le commandant de bord de Germanwings d’y revenir pour tenter d’empêcher le crash. L’hypothèse d’un suicide du pilote lui-même n’avait pas été envisagée.

Les ressorts d’une « épidémie »

L’émission diffusée par Arte le jour même de la catastrophe, malgré ses défauts, permet d’approcher la logique sociale de ce symptôme, dont l’éventuelle issue suicidaire avait été abordée, bien avant la naissance de l’aviation civile, dans l’étude princeps de Durkheim, Le suicide, publiée en 1897. Rappelons que le fondateur de la sociologie française avait déjà parlé du « culte de l’individu » succédant à la « mort des dieux ». Son étude sociologique d’un acte considéré jusque-là comme strictement individuel, est centrée sur la variation du taux de suicide selon les groupes d’appartenance. Elle débouche sur la mise en évidence de quatre types de suicides. Deux d’entre eux, le suicide « égoïste » et le suicide « anomique », seraient caractéristiques de la société industrielle, le premier par manque d’intégration des individus, le second par manque de régulation de leurs désirs. Durkheim ajoute que ces phénomènes se manifestent dans les périodes de crises, durant lesquelles les forces d’intégration et de régulation sociales se relâchent. Par ailleurs, l’excès d’intégration et de régulation génère d’autres types de suicide, qu’il désigne respectivement comme « altruiste » et « fataliste ».

L’émission d’Arte sur la dépression comme hypothétique « épidémie mondiale » est un curieux mélange de mise en scène léchée, avec des images esthétisantes illustrant le syndrome, et des interviews de personnes défendant successivement des points de vue très différents. Le début de l’émission va dans le sens d’un phénomène mondial, avec les témoignages d’un directeur indien de l’OMS et d’un psychiatre japonais qui accréditent la thèse d’une maladie en expansion qu’il faudrait « soigner », notamment par le biais d’antidépresseurs. Publicités de firmes pharmaceutiques en différentes langues et témoignages de patients (très patients…) finissent par éveiller un certain soupçon, à la fois sur le caractère « mondial » de l’épidémie et sur ses causes strictement individuelles. Les pays concernés sont en effet tous situés dans la sphère du monde hypermoderne occidental (auquel se rattache le Japon, malgré ses particularités), ce que les images soulignent à l’envi. Pas de Papou, d’Inuit, de Jivaro ou de Cosaque dépressif ; enfin, pas encore… D’autre part, les circonstances dans lesquelles vivent les personnes dépressives, notamment leur milieu de travail et leur environnement social, donnent à penser que certaines modalités de la « maladie » ont des causes extérieures à la dynamique psychique ou organique endogène du sujet.

Un psychiatre américain, ancien coordinateur du DSM IV (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) qui a fini par critiquer assez vivement le manuel américain des « désordres mentaux », souligne le fait que le terme de dépression, popularisé aujourd’hui, concerne en réalité des phénomènes très différents. Il y a d’un côté les « dépressions vraies », proches de la mélancolie ou de la psychose maniaco-dépressive, et, de l’autre, une palette de troubles de l’humeur beaucoup plus tributaires de l’environnement social. L’extension du signifiant « dépression » participe à la propagation de l’épidémie par un amalgame clinique, et dès lors à la psychopathologisation et à la médicalisation de « maux de vivre » très variés. L’attribution des causes d’un malheur diffus à une pathologie précise et la proposition de pouvoir le soigner par des molécules, rencontrent autant le désir des patients que la gratification des soignants, l’intérêt de firmes pharmaceutiques que celui des employeurs.

L’émission aurait pu s’arrêter là : sur le constat que l’extension du domaine de la dépression serait la conséquence d’un capitalisme effréné, générateur de burn-out que les firmes pharmaceutiques s’empresseraient de soigner pour rebooster les travailleurs. C’est d’ailleurs ce qu’aurait confié le copilote de Germanwings à son amie : « Nous avons toujours beaucoup parlé du travail, et là, il devenait quelqu’un d’autre, il s’énervait à propos des conditions de travail. Pas assez d’argent, peur pour le contrat [de travail], trop de pression. »

Insécurité ontologique, déliaison sociale, global burn-out

Cette explication nous paraît cependant réductrice. D’abord parce que nombre de « déprimés » du monde moderne, pas davantage qu’ils ne sont atteints d’un mal endogène, ne sont victimes de burn-out ou de harcèlement avérés ; ensuite parce que l’attribution des causes d’un mal aussi diffus à une seule causalité qu’il « suffirait » d’éradiquer nous semble peu convaincante. Les suicidaires égoïstes ou anomiques de Durkheim étaient-ils atteints de burn-out, de concurrence effrénée ou de harcèlement au travail ? Il s’agissait bien souvent de membres des classes supérieures urbaines, d’artistes ou de bourgeois. N’y aurait-il pas, dès lors, hors constante anthropologique, un autre déterminant sociétal en arrière-plan, déjà à l’œuvre chez ces artistes et ces bourgeois ?

L’émission d’Arte, elle non plus, ne s’arrête pas à cette explication et donne la parole à d’autres interprètes du monde social, mais également à d’autres « déprimés » (les deux pouvant se cumuler…). Surgissent alors des facteurs plus profonds, comme ceux de l’individualisation de l’existence, de la déliaison sociale ou de la perte d’un fondement religieux qui légitime, informe et incorpore la société. Tout ce que nous savons plus ou moins confusément sur la difficulté de vivre comme individu, du devoir d’autonomie dans un monde qui n’est plus soutenu par aucun garant transcendant et dont le sens nous échappe, jusque dans notre vie la plus intime. Le destin de l’homme d’exception du XVIe siècle, qui n’avait « personne au-dessus de lui » et ne rendait de comptes qu’à lui-même, est devenu aujourd’hui un phénomène de masse, explique le sociologue Alain Ehrenberg dans la même émission. Ou, comme l’écrit son collègue David Le Breton [4] en des termes très durkheimiens, « La dépression est […] une mesure de l’insuffisance à assurer la tâche d’être soi, là où aucune orientation ne vient guider le sujet de l’extérieur. » La modernité radicalisée, dont les déterminants métaphysiques sont plus profonds que le capitalisme ou le néolibéralisme, nous prive de notre sécurité ontologique, soulignait Anthony Giddens il y a plus de vingt ans [5]. L’expansion de la sphère autonome est aussi celle des psychothérapies, du champ de la santé mentale, de ses officiants et de ses gardiens. Comme le formulait avec causticité Richard Sennett dans un ouvrage au titre éloquent, Les tyrannies de l’intimité (1979), « Avec le développement de l’individualisme, le moi de chaque individu est devenu son principal fardeau. »

Burn-out, dépression, fatigue d’être soi, souffrances psychosociales de toutes sortes, serions-nous entrés dans « La société de la fatigue [6] » générée par une modernité hypermobile, de plus en plus autoréflexive, « sans repos et sans limite », notamment dans l’art contemporain [7] ? Si la mondialisation est aussi celle de la « sortie de la religion », elle sera sans doute assortie des maux associés. De ce point de vue, les attentats du 11 septembre et le crash du 24 mars sont liés, même si leurs causes et leurs modalités sont opposées. Que les auteurs des premiers tiennent tant à leur Dieu menacé, jusqu’à néantiser ceux qui s’en moquent ou s’en détachent, c’est sans doute que la croyance en son existence les soulage d’un fardeau intolérable. Le second aurait-il succombé sous son poids ?

7 avril 2015

[1Voir, par exemple, l’interview du secrétaire général de la Mutualité chrétienne dans La Libre Belgique du 14 mai 2015 : « Le malêtre des Belges est devenu un véritable business ». On y apprend que, selon une enquête de santé de 2013, « un Belge de plus de quinze ans sur trois manifeste des difficultés psychologiques » et plus de 10 % de la population a pris des antidépresseurs.

[2Rappelons que cet acte ne fut accompagné d’aucune revendication écrite ou verbale (en dehors des confidences à son amie). Le copilote serait resté silencieux jusqu’à l’impact sur la montagne.

[3Ben Laden avait déclaré le 7 octobre 2001 : « Dieu tout-puissant […] a permis à un groupe de musulmans à l’avant-garde de l’islam de détruire les États-Unis. Je lui demande de leur accorder le paradis. » La focalisation sur les États-Unis date du séjour qu’y fit le maitre à penser de l’islamisme et idéologue majeur des frères musulmans, Sayyid Qutb, entre 1948 et 1950. À son retour en Égypte il dénonça la société américaine jugée individualiste et spirituellement vide.

[4David Le Breton, Disparaitre de soi. Une tentation contemporaine, Métaillé, 2015.

[5Dans un ouvrage éclairant et toujours non traduit en français à notre connaissance, Modernity and Self-Identity. Self and Society in the Late Modern Ages, Cambridge Polity Press, 1991.

[6C’est le titre d’un livre du philosophe allemand d’origine coréenne, Byung-chul Han, traduit aux éditions Circé en 2014. Mais l’on ne compte plus les ouvrages, les recherches et les dispositifs préventifs, voire des collections entières, consacrés à la « souffrance » ou au « burn-out ».

[7Voir à ce sujet la présentation du livre de Nathalie Heinich, Le paradigme de l’art contemporain, par Albert Bastenier dans La Revue nouvelle, n° 2/2015.