La démocratie : un conte de fées

Anathème • le 12 janvier 2017
démocratie, État social, Violence politique.

Longtemps, le monde fut dominé par la noblesse : sans rang, pas de pouvoir. Longtemps, des fortunes marchandes et industrielles se constituèrent à l’écart des châteaux, en marge d’un monde régi par les propriétaires terriens. Mais, au fil du développement des bourgs qu’elle habitait, la bourgeoisie sentit croitre son ambition. Quand elle fut assez puissante et que l’Ancien Régime fut suffisamment décati, elle sortit du bois et de ses échoppes pour conquérir le pouvoir.

Il fallait bien s’opposer aux anciens maitres, aussi était-il commode de se référer à la démocratie. Liberté, égalité, fraternité promettaient un nouveau pouvoir à nul autre pareil. Hélas, on est bien seul au sommet et les bourgeois, à peine assis sur le trône, furent immédiatement en butte aux revendications des miséreux. Après la justice impartiale et les libertés fondamentales, il fallait le suffrage universel, puis l’égalité matérielle, et la justice sociale, et la sécurité sociale… Vint donc le temps des compromis, de l’approfondissement de la démocratie par l’État social.

Quel lourd fardeau que la démocratie ! Lourd, mais utile lorsqu’une lueur se levait à l’Est et que s’affirmait une puissance totalitaire et universaliste qui ambitionnait de renverser le doux pouvoir des bourgeois. Plus que jamais, face à l’URSS, il fallait montrer la supériorité morale de la bourgeoisie, elle qui avait fondé des régimes démocratiques : pluralistes, redistributifs, tolérants, humains…

Bienvenue aux boat people ! Vive les droits de l’homme ! Faites l’amour, pas la guerre ! Comme elle était grisante, cette époque où tout révolté était notre ami, où nous appliquions avec largesse le droit d’asile, où nous portions la liberté d’expression en bandoulière ! Quelle formidable arme que cette démocratie et son cortège de droits fondamentaux, de droits économiques et sociaux, notre prodigalité n’avait d’égal que notre enthousiasme.

Nous fûmes d’ailleurs si généreux et vertueux que l’Empire du mal s’effondra, nous laissant seuls maitres sur le terrain. Or, que nous enseigne l’Histoire ? Que l’acquisition et l’entretien d’une arme ne se justifient que le temps de vaincre un ennemi. Sitôt la menace disparue, il est déraisonnable de continuer de financer de couteux systèmes plutôt que de laisser l’argent dans les poches des puissants. Certes, si l’arme permet de faire vivre un complexe militaro-industriel, on peut se montrer souple, mais lorsque ce n’est pas le cas…

Aussi faut-il qu’aujourd’hui l’enthousiasme cède le pas à la lucidité. Nous devons admettre que nous n’avons plus usage de la démocratie et que cette force du passé pourrait bien être notre faiblesse de demain. Lorsque les Russes prétendaient œuvrer au bien du prolétariat, il nous fallait défendre la liberté de tous. Bien entendu ! Mais aujourd’hui que plus personne ne rivalise avec nous sur ce terrain, à quoi bon continuer d’accueillir des hordes de réfugiés malodorants, d’aider des contingents de pauvres dont la seule utilité — être l’objet de notre sollicitude — a disparu, d’entretenir de couteux appareils de justice, de sécurité sociale ou de redistribution des richesses, de réfréner les pulsions violentes de nos élites, de polir notre langage, bref, de jouer aux humanistes démocrates ? À quoi bon ?

Rappelons-nous en effet que la seule vertu d’un dispositif est sa capacité à procurer un avantage compétitif sur nos rivaux. Cette vertu, la démocratie l’a perdue.
Au diable les scrupules ! Poursuivons le démantèlement de la sécurité sociale, du droit d’asile, de la justice fiscale, de l’idée même de service public et de tout ce qui, à grands frais, facilitait l’accès des plus faibles à une vie digne et bonne. Nous avons désormais mieux à faire de nos ressources. Abandonnons la démocratie, cessons de nous en réclamer, on ne nous en demande plus tant !

N’ayons du reste pas de regrets : l’histoire qui se clôture est un beau conte de fées. Elle est celle d’une longue quête, d’un combat acharné contre un ennemi terrible et d’une éclatante victoire. Elle se termine même sur un happy end, le chevalier pouvant abandonner son équipage pour retourner à une vie paisible consacrée à la défense de ses intérêts égoïstes que, désormais, plus rien ne menace vraiment.
Que demander de plus ?


Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.

Illustration : Sans titre, C. Mincke, 2016