La démocratie digérée devient-elle de la merde ?

Christophe Mincke

Il fut un temps où les choses étaient claires : les uns vomissaient le parlementarisme pour ses discussions sans fin, ses atermoiements, sa veulerie, son incapacité à nous donner le chef dont nous avions besoin. Les autres le combattaient au nom de sa soumission à la bourgeoisie, de sa propension à perpétuer l’ordre établi et de l’obstacle qu’il constituait sur la voie de la dictature du prolétariat. Les uns voulaient les femmes à la maison, les autres les réclamaient à l’usine. Les uns rêvaient de mourir pour la patrie, d’autres pour la révolution mondiale. Les uns écrasaient la paysannerie et le prolétariat, les autres rêvaient de déporter les bourgeois et les koulaks.

Chacun, ainsi, avait son pré carré, ses registres de langage, ses thématiques et la langue (de bois) assortie [1] . Ainsi l’extrême-droite (mais pas qu’elle) répugnait-elle à la logique démocratique des droits fondamentaux : égalité, non-discrimination, droits des femmes, droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, droits des minorités, liberté d’expression, liberté d’association, etc. Elle n’usait de ces mots qu’accompagnés de qualificatifs peu amènes. De ce fait, son discours était parfaitement reconnaissable et il ne fallait pas être grand clerc pour distinguer des autres le langage des partisans de l’ordre.

Les choses ont aujourd’hui bien changé. Si l’on peut sérieusement douter que le projet social ait réellement changé — notamment au vu de la forte continuité au sein des courants qui incarnent la droite extrême — il faut reconnaitre que les registres discursifs de l’extrême-droite ont largement rompu avec la tradition. Il n’est plus que quelques groupuscules ultraminoritaires pour se revendiquer d’une opposition franche à la
démocratie et pour vomir son lexique.

Aujourd’hui, à l’image du Front national de Marine Le Pen, l’extrême-droite se veut plus démocrate que les démocrates. Partisane de la liberté d’expression et adversaire farouche du «  politiquement correct  », protectrice des droits de la femme (contre les hordes musulmanes ou les adversaires de la famille), chantre de l’égalité et pourfendeuse du racisme (anti-Blancs, essentiellement), promotrice de la neutralité (contre les barbus et les porteuses de voile), rempart des minorités (comme les Juifs, menacés par les musulmans), l’extrême-droite porte la démocratie en bandoulière. Mieux, elle se sert du discours démocratique pour défendre un projet largement inchangé.

Ce faisant, elle reste bien l’ennemie de la démocratie ; non, certes, en la combattant ouvertement, mais en la dévoyant. Car, la démocratie est un discours avant d’être un projet collectif. Or, l’extrême-droite en adopte le langage ; les mots de la démocratie, dans sa bouche, sont mâchés, broyés, réduits en bouillie avant d’être déglutis et digérés.

Que reste-t-il alors de la démocratie, lors que son discours a été attaqué par la bile extrémiste ? Que reste-t-il, si ce ne sont des excréments ? Sommes-nous seulement surs que ceux-ci sont fertilisants ? Seront-ils le fumier permettant à de nouvelles fleurs de s’épanouir demain ? Empoisonneront-ils au contraire le sol et les nappes phréatiques, ne laissant subsister que les mauvaises herbes les plus coriaces ?

Grande est la tentation de considérer que la démocratie n’est qu’un ensemble de procédures et d’accepter en son sein des extrémistes devenus respectables, puisqu’ils ont adopté notre lexique. Mais, ce faisant, n’introduisons-nous pas le loup dans la bergerie ? Ne nous faut-il pas défendre le discours de la démocratie contre de soi-disant contempteurs du «  politiquement correct  » ? Car le politiquement correct bien compris ne devrait-il pas être une exigence, non de bienséance, mais de correction politique ? De celle qui veut que chacun avance à visage découvert et ne masque pas ses projets liberticides sous les oripeaux de la démocratie. N’est-il pas temps de nous réapproprier notre langage ? Ou d’en inventer un nouveau ?

[1Un exemple particulièrement frappant de ce genre de langage est, bien entendu, ce que Victor Klemperer nomme la Lingua Tertii Imperii, la langue du troisième Reich. Klemperer V., LTI, la langue du IIIe Reich : carnets d’un philologue, traduit par Guillot E., Pocket, 2003.