La débutante

Mahrou M. Far

À une heure de l’après-midi, après quelques mois de séjour dans un endroit douillet, mouillé et chaud, je décide enfin de franchir la frontière et de passer dans l’autre monde sans même un passeport. Je dois dire qu’on m’a poussée un peu. Je suis née. Trajet inoubliable, surtout pour ma mère. Dès la sortie, j’empoigne les draps sur lesquels je patauge et je commence à les mâchonner goulument. Le médecin n’en revient pas et tape doucement sur mes doigts roses gonflés et maintenant striés de blanc par l’effort. Je ne lâche pas. Il tire. Je ne lâche pas. Il tire. Je ne lâche que d’un petit pouce... Cette fois, il tire et trébuche en me traitant de tous les noms possibles :

Gloutonne, goinfre, j’ai jamais vu ça, ce n’est pas possible, quelle force, etc.

Je ne dis rien. Pas un mot. Il y a un bel homme qui regarde mon arrivée, l’air amusé et fier. C’est surement lui. C’est mon père. Son éclat de rire fait oublier la douleur de l’accouchement à ma mère. Les infirmières s’amusent. Le médecin tousse un peu gêné avant de rire lui aussi. Pour ma part, j’attends la suite. Au contact de la cuvette froide du pèse-poids, ma peau de bébé connait sa première chair de poussin. Tout le monde se penche sur la balance. Un court moment de silence... Puis l’assemblée qui me regarde avec respect et ma mère avec pitié.

Oh ! Le beau bébé, dit la grande infirmière.

Avec deux ailes collées sur les omoplates, elle peut poser pour un tableau, dit la petite infirmière.

À nouveau, je suis sur les draps. Avec mes quatre kilos je dois faire vite. Le coton n’a pas de gout, mais il n’y a rien d’autre à portée de main. Plus tard je me soule avec un liquide tiède et blanchâtre servi par l’usine de ma mère. Très agréable. Surement une marque déposée. Et voilà le départ. Je veux dire le départ dans la vie. La mienne.

L’enfance de la lune commence. Cette fois, c’est l’autre départ. Tout le monde en voiture. Il y a mes parents, tante Mahine et mon frère de six ans. Tous ont l’air ravi. Mon frère, un peu intrigué, me regarde avec étonnement.

Qu’est-ce que c’est ce paquet bien emballé ?

On est en novembre.

C’est un chat ou quoi ?

On me parle tout le temps et on m’embrasse. Une vraie manie. Je fais quelques grimaces bruyantes et chacun est content. Je crois que je suis contente moi aussi. Je ne connais pas encore beaucoup d’autres sentiments. Les autres tantes et oncles attendent pour défiler devant le berceau. Mes yeux de bébé ne sont pas encore au point. Tout est rouge et un peu trouble. Je fais un effort et je vois plusieurs têtes sympathiques. Je crois qu’elles essaient de me dire quelque chose. Je fais comme elles, et tire sur ma bouche. La famille s’effondre de bonheur : le bébé a ri.

Il y a pas mal d’ambiance dans la maison, je crois même que c’est la fête. Après chaque coup de sonnette, mes parents suivis de mon frère réapparaissent dans mon champ de vision avec les nouveaux arrivants : voici le bébé.

Comme si cela était nécessaire. Je ferme un peu les yeux. D’un coup tout se calme. Tout le monde commence à chuchoter. Le silence revient. Il n’y a plus personne devant mon berceau, plus d’animation. Peu à peu je rentre dans le sommeil, un état que je connais bien. Et juste avant que mes premiers rêves recommencent, je vois la jolie frimousse de mon frère, ses petites mains en éventail sous son menton :

Grandis vite. Demain je t’attends pour jouer. Tu peux choisir entre le ballon ou le train.

Environ deux heures plus tard, c’est le moment de me donner un nom. Bébé (batché) est un nom d’emprunt pour tous les miens, et tout le monde y a droit. Je réagis bien à ce mot, il est à la hauteur de ma taille. La famille aurait pu y penser plus tôt. Chacun s’y met et mon frère est le plus enthousiaste. J’ai entendu tous les noms, sensés, insensés ou même recensés. J’essaie de donner mon avis en bougeant, en grognant, en souriant, bref avec tout ce que j’ai en réserve. Mes provisions de singeries touchent à leur fin. Il faut faire vite. L’enjeu est important. Quelques lettres qui seront tout près de moi pour le restant de mes jours. Tout le monde cherche, lorsque ma grand-mère, dite Mambaba, impose le silence. Je ne bouge pas. De toute manière, emballée comme je suis, même si je voulais, ce serait difficile. Mon frère s’impatiente encore plus que moi. Toutes les bouches sont ouvertes, en attente. La mienne aussi, mais moi c’est normal. Mambaba prend tout son temps et prononce avec une lenteur très décidée : Mahrou.

Mah : la lune. Rou : le visage. Mah + rou = le visage de la lune ou la lumière de la lune. Rien que ça. Tout le monde approuve avec soulagement et pour bien marquer son soutien récite en chœur des vers entiers de presque tous nos illustres poètes et leur gout pour des visages ronds comme la lune. De mon côté, j’écoute avec tout ce que j’ai développé comme sens et j’ai quelques doutes. En effet, des années plus tard, ce prénom de charme devient : ma roue, ma roue de fortune, ma roue de secours...

Je vais chercher Mahrou.

L’autre comprend sa roue.

Pourquoi ? Qu’est-ce qu’elle a ta roue ?

Misère.

Et mon nom de famille je ne vous dis pas ; un long fleuve pas toujours tranquille et avec une suite. En anglais, quatorze lettres. L’orthographe en français est encore un peu plus longue. Quinze lettres. Au total : vingt et une. C’est vrai que tout l’alphabet ou presque y passe.

Aha ! Il y a des « H » dans votre nom, me dit un jour un fonctionnaire les yeux perdus dans un souvenir illicite.

Re-misère.

Extrait du récit Ambre et lumière (une enfance persane)