La culture indienne au Bengale

Philippe Falisse

L’Inde se distingue de la plupart des autres nations par son art d’accommoder les différences et les contrastes, de relever le défi aux tensions permanentes entre le chaos et la perfection et de promouvoir l’harmonie envers et contre tout. Le maintien de l’unité dans la diversité est une force qui l’a toujours guidée. Membre du club des puissances nucléaires, spatiales et émergentes, l’Inde apparaît de plus en plus comme gagnée par le mythe de la consommation, de l’appât du gain et du profit. Héritiers d’une culture et d’une civilisation millénaire, la plupart des Indiens restent pourtant fidèles à leurs valeurs traditionnelles si bien que les moindres détails de leur vie quotidienne sont aujourd’hui encore accompagnés de rituels.

En Inde, la dimension culturelle s’exprime de multiples façons. Elle épouse le temps et l’espace, se traduit dans le langage, les gestes et les activités. Elle se confond souvent avec une dimension religieuse. Elle se présente comme une voie qui protège et veille à ce que l’on ne soit ni désorienté ni piégé par les apparences. Elle enseigne le sens du sacré, l’obéissance aux parents, la place primordiale de la famille dans la société, le respect de la hiérarchie, le culte de l’hospitalité et du devoir. En se conformant à ses règles, l’Indien se sait autre, unique, appartenant à un monde différent, pur, dont il est fier.

La nature et la connaissance ont parrainé la formation de la culture indienne. Celle-ci s’est transformée avec le temps en absorbant et en adaptant des éléments de cultures étrangères importées par les envahisseurs et les colonisateurs.

Le phénomène culturel en Inde restera sans doute toujours une énigme tant il est dynamique et nuancé dans ses innombrables expressions. Ses manifestations sont aussi variées qu’il existe de groupes sociaux. Elles peuvent être simples, subtiles et raffinées.

L’espace réservé à cet article me contraint d’approcher la dimension culturelle de l’Inde très partiellement. Je l’aborde donc sans prétention et à partir de scènes vécues par une communauté spécifique localisée dans une région précise. J’ai choisi la communauté bengalie, qui vit à Kolkata (Calcutta), capitale du Bengale et capitale culturelle de l’Inde.

C’est à partir de Kolkata, la capitale de l’Empire britannique de 1757 à 1912, que les Anglais propagèrent en Inde les courants idéologiques et scientifiques occidentaux des XVIIIe et XIXe siècles. Les Bengalis furent ainsi les premiers à bénéficier de l’enseignement de type occidental dispensé dans les établissements scolaires et à être confrontés aux idées modernes qui leur étaient inculquées. Ils maîtrisèrent la langue anglaise devenue langue d’État en 1835. La littérature anglaise qui inondait la capitale à cette époque exerça aussi une influence sur leur vie politique, économique et culturelle. Le terrain était bien sillonné pour permettre au Bengale d’assister à une renaissance culturelle et sociale.

Les Bengalis sont férus de culture et d’art qu’ils cultivent d’ailleurs avec beaucoup de talent. Ils sont chauvins, attachés sentimentalement à leur terre, berceau des grandes réformes culturelles, sociales et religieuses menées en Inde par leurs héros et grandes figures nationales : Râmmohan Rai, Aurobindo, Râm Krishna et Vivekânanda, Rabindranâth Tâgore et tant d’autres. Rabindranath Tagore (1861-1941) est connu partout en Inde sous le nom de « Gurudev » ou Maître divin.

Premier écrivain asiatique à recevoir le prix Nobel de littérature en 1913, il fut un humaniste et un esthète sans égal. Il était aussi poète, musicien et peintre. On lui doit notamment les hymnes nationaux indien et bangladais ainsi qu’un nouveau type de musique (Rabindra sangeet) et style de danse (Rabindra nritya).

Ravis d’être singularisés comme artistes, penseurs et philosophes, les Bengalis participent avec enthousiasme aux débats, compétitions ainsi qu’à d’autres activités culturelles et sportives qu’ils organisent spontanément et régulièrement. Ils consacrent aussi une bonne partie de leur temps à la préparation et à la participation aux festivités qu’ils célèbrent avec zèle. Selon un de leurs dictons « Douze mois, treize célébrations ».

Quelques coutumes bengalies

**La famille

Les jeunes saluent les aînés en touchant leurs pieds de la main droite ; une marque de respect par laquelle ils invoquent leur bénédiction. Ils veillent à ne pas prendre la parole en premier lieu. Les titres conventionnels de « Monsieur, Madame » étant exclus de la culture indienne, les Bengalis, comme d’ailleurs tous les Indiens, s’adressent aux étrangers en leur donnant un lien de parenté classificatoire, celui de « Oncle » ou de « Tante ». Leur langue précise bien le lien de parenté que l’on veut accorder à la personne étrangère. Au Bengale, les plus jeunes sont appelés par leurs prénoms et les cadets d’une famille appellent leurs aînés « grand frère, grande sœur ». Ici aussi la langue fera les distinctions nécessaires et précisera la place occupée par chacun des membres de la famille. Les jeunes d’un quartier ou d’un village appliquent les mêmes règles entre eux.

Ces habitudes facilitent étrangement l’entrée dans un milieu familial bengali et contribuent à promouvoir l’harmonie de la communauté. Toute occasion sera bonne pour maintenir et développer les liens contractés, ce qui comporte bien entendu des devoirs et des obligations.

Dans les bureaux et là où les rapports sont formels, on se réfère aux collègues souvent par leurs initiales ou par le prénom auquel on ajoute le suffixe « babu » (gentilhomme) car les noms indiens indiquent la caste à laquelle on appartient et plusieurs personnes portent vraisemblablement le même nom dans un même lieu de travail.

**Convenances

Grands sentimentaux, les Bengalis sont attentifs aux paroles et aux gestes qu’ils interprètent selon leur code. Les locutions — qui reviennent couramment dans certaines conversations — « Ne m’en voulez pas » et « J’espère que je ne vous ai pas heurté » les aident d’ailleurs à sortir d’embarras car elles témoignent de l’humilité, une vertu idéalement intrinsèque à leur culture.

En principe, c’est la femme mariée qui accueille et reçoit. Au Bengale, on la reconnaît à son « sindur », ce sillon de poudre vermillon sur la raie de ses cheveux ainsi qu’aux bracelets qu’elle porte toujours depuis le jour de son mariage et qu’elle devra effacer et casser lors du décès de son mari.

**Hospitalité

L’hospitalité est une vertu pratiquée avec simplicité et chaleur. « Atihhi Narayan », « L’hôte est dieu », dit le proverbe. L’hôte est reçu à n’importe quelle heure et sans qu’il ne lui soit nécessaire de prendre rendez-vous. La maîtresse de maison se fera un devoir de lui offrir d’abord un verre d’eau (eau purificatrice et rafraîchissante). Ensuite, elle lui préparera un plat spécial et n’omettra pas de lui présenter une assiette contenant quelques sucreries (les « Bengali sweets » sont les plus recherchés dans toute l’Inde).

**Éducation et formation

Les parents bengalis prennent grand soin de l’éducation et de la formation intellectuelle et artistique de leurs enfants. C’est une de leurs priorités. Les enfants apprennent à respecter toute chose liée d’une manière ou d’une autre à l’art et à la connaissance. Ainsi, il n’arrive pas à un Bengali de faire tomber un livre, une latte, un papier ou de buter par mégarde sur un instrument de musique sans qu’il ne se ressaisisse en portant aussitôt sa main droite au front, un signe d’excuse.

La création artistique traditionnelle implique de la part de ceux qui l’exercent de la disponibilité et un travail de longue haleine au pied d’un maître. Pour les Indiens, la connaissance, synonyme d’illumination, jaillit d’une expérience avec l’univers du sacré. Elle n’appartient pas au domaine de la déduction, mais de l’intuition. Elle se communique à ceux qui prennent les mesures nécessaires pour l’approcher ; ce qui nécessite une discipline de vie, une transformation intérieure. On n’acquiert pas cette connaissance par la volonté ou l’intellect. Elle se transmet à ceux qui sont disposés à la recevoir et qui se confient aux gurus (maîtres) qui, parce qu’ils en ont fait l’expérience, sont seuls capables d’en devenir l’instrument et de la communiquer. Cela est aussi vrai pour la musique vocale et instrumentale que pour la danse et les Beaux-Arts.

La musique vocale traditionnelle indienne, par exemple, sera communiquée suivant la tradition orale du « guru-shishya paramparâ » (maître-disciple). Le maître jugera de l’aptitude du candidat en l’examinant pendant un certain temps. Il le prendra comme disciple lors d’une cérémonie officielle au cours de laquelle il nouera un fil rouge à son poignet. À partir de ce moment, le disciple s’engage à suivre la tradition de son maître, à lui faire entièrement confiance. Le maître de musique se consacrera à induire chez son disciple le pouvoir libérateur du son qui, comme disent les écritures védiques, est divin.

Le disciple apprendra la musique en imitant la voix du maître, comme par osmose. Certes, sa personnalité se dégagera un jour dans son interprétation musicale, mais on pourra toujours y reconnaître la voix du maître et l’héritage de la tradition qu’il aura la responsabilité de communiquer lorsque son maître ne sera plus. Les « gurus », maîtres et guides, occupent une place importante à chaque niveau de la société indienne. Ils transmettent ce qui pour les Indiens est le plus précieux dans la vie : l’héritage culturel et spirituel.

Ambiance d’une fête au Bengale

Un jour d’octobre, à 4 heures du matin.

Une émission spéciale consacrée au « Mahâlayâ » (le grand moment) interrompt le silence de l’aurore et envahit toute l’atmosphère. Rares sont ceux qui n’ont pas allumé la radio pour écouter dans le recueillement le récit de l’avènement de la déesse Durgâ, la déesse mère, qui vient terrasser et prendre sur elle le Mal et ainsi libérer, conforter et rassembler l’humanité. L’orchestration des chants de dévotion à la déesse est grandiose, les mantras scandés en sanscrit et en bengali vibrent. À un certain moment même, la voix du narrateur se casse, elle tremble d’émotion, une émotion qui traduit les sentiments des millions d’auditeurs qui suivent avec ferveur l’histoire de la déesse Durgâ qui leur est rappelée chaque année à la même époque.

L’émission se termine. Il est 5 heures 30. Le soleil s’est levé, Dehors, l’air est léger et comme emporté dans un calme et une paix joyeux. On n’entend que les chants des oiseaux et les croassements des corbeaux…

Avec le Mahâlayâ, les Bengalis entrent dans une période qui les coupe en quelque sorte du monde. Leur état d’esprit est comme transformé. Les « Durgâ pujâs » (célébrations religieuses en l’honneur de Durgâ), ont commencé. Pendant un mois, les affaires seront pratiquement à l’arrêt, les bureaux presque vides, les écoles fermées. Les femmes mariées retourneront passer le temps des pûjâs dans leur famille. Elles revêtiront de nouveaux saris où la couleur rouge, symbole du bonheur, prédominera. Elles mettront leurs ornements en or et veilleront à observer tous les rituels propices au bien-être de la communauté.

Un peu partout au Bengale et dans chaque quartier de Kolkata, des associations culturelles sont engagées dans les préparations et l’organisation des pûjâs. Il ne manque pas de volontaires pour contribuer au succès de cet événement religieux et culturel qui surpasse tous les autres par sa signification, sa tradition et sa durée. En fait, six mois avant les pûjâs, on s’est déjà mis d’accord pour départager les tâches : budget, réservation de l’emplacement des statues, réservation aussi des prêtres pour les rites et des joueurs de « dhôl » (tambours traditionnels) indispensables aux cérémonials, achat de la statue et des décorations, organisation des jeux, spectacles et chants, arrangement des fleurs, prise en charge du « bhôg », ce repas végétarien préparé une fois par jour et cela durant les cinq plus importants jours des pûjâs pour nourrir les plus démunis sans discrimination de castes et de croyances.

Les pujâs donnent lieu à d’innombrables activités culturelles. Des artisans auront à sculpter plus de vingt mille statues de Durgâ pour les besoins locaux et plusieurs centaines pour répondre à la demande des communautés bengalies résidant à l’étranger. Leurs statues, de véritables objets d’art, seront admirées par une multitude de visiteurs. Un grand nombre d’artisans vivent avec leur famille dans le quartier de Kumârtuli qui depuis des générations, abrite les potiers au nord de Kolkata.

La période des pûjâs déchaîne les talents littéraires qui se manifestent dans d’innombrables publications. C’est l’occasion pour de nombreux auteurs de faire paraître un nouvel ouvrage et pour les milliers d’associations culturelles bengalies de lancer un magazine contenant les contributions de ses membres. Ces magazines comprendront un mélange de prose, de poésie, d’articles de tout genre et aussi de dessins dont l’âge des auteurs variera entre 7 et 77 ans !

Les Bengalis se précipiteront pour acheter et dévorer les numéros spéciaux des revues publiées par les grandes maisons d’édition. Comme chaque numéro rassemble au moins trois ou quatre œuvres d’écrivains bien connus, ils pourront momentanément assouvir leur passion pour la lecture.

Des millions de spectateurs profiteront aussi de ce temps consacré à la culture et au loisir pour assister aux pièces de théâtre, aux concerts et aux spectacles de danses qui leur sont offerts gratuitement chaque jour.