La coulisse et l’avant-scène

Luc Van Campenhoudt

Deux figures opposées, mais complémentaires ont dominé, ces derniers mois, la représentation du système politique  : celle du réseau opaque et celle de l’arène. La coulisse et l’avant-scène en quelque sorte.

C’est avec la lettre de Marc Uyttendaele à son ami Frédéric Delcor, directeur du centre d’études du PS Émile Vandervelde, que la première a fait la une. Publicité autorisée ou démarchage interdit  ? Pratique moralement admissible ou inadmissible  ? Sur les registres juridique et déontologique, presque tout a été dit et écrit. Pour sa propre défense, l’avocat avance le caractère «  normal  » de la chose. Dans le domaine du droit public, comment ne pas entretenir de relations avec des responsables politiques ou administratifs  ? C’est un fait  : avec l’affaire Uyttendaele, ce n’est pas une exception qui est démasquée, c’est une pratique très répandue qui est dévoilée aux yeux du grand public. Pour les initiés, le scoop n’en est donc pas un. Il met cependant en pleine lumière l’importance des réseaux informels dans le fonctionnement du système politique actuel.

L’intéressé participe d’un réseau ou, plus exactement, d’un ensemble de réseaux composés de personnes en positions institutionnelles élevées (ministres, cadres de partis, avocats réputés, experts écoutés, professeurs d’université, fonctionnaires...) qui leur confèrent des ressources décisives (le contrôle de moyens publics, la capacité de concevoir ou de proposer des projets de loi, une autorité académique, des connaissances scientifiques, des compétences professionnelles, des informations plus ou moins cruciales et confidentielles, des amis au bras long sur qui compter...) qui, reliées entre elles, représentent une capacité collective de produire des décisions déterminantes pour le destin de nos concitoyens. Sont puissants, dans le tissu complexe des réseaux politiques et sociaux, ceux vers qui convergent de nombreuses connexions et qui sont parvenus à s’imposer comme points de passage obligés, maillons «  incontournables  » dans la chaîne des compères.

Par leur étendue et les ressources qu’ils mobilisent, les multiples réseaux dont la vie politique informelle est tissée sont de forces très inégales. Le problème réside d’abord dans l’opacité de ce pouvoir collectif, composé de fils invisibles et enchevêtrés, qui recouvre l’exercice effectif de l’action publique et de la décision politique d’un épais brouillard. Les citoyens voient corrompues les normes, en principe transparentes et objectives, de la conduite d’un État démocratique. La plupart d’entre eux ont le sentiment de ne plus rien comprendre au jeu politique. Ce problème se décuple quand le réseau sert davantage l’intérêt privé ou partisan que l’intérêt général ou un projet d’émancipation sociale, qui semble s’évanouir au fil de l’histoire, à la désolation de tant de militants.

Si les coulisses sont obscures, le spectacle offert sur l’avant-scène est trompeur. Il est celui d’une arène où s’affrontent d’impitoyables gladiateurs dont les traits assassins font, presque chaque jour depuis des mois, les délices des journaux télévisés et de la presse écrite. Certes, nos ténors ne se ménagent pas et le jeu n’est pas à la portée du premier pacifiste venu. Mais la représentation guerrière est loin de la réalité. L’appartenance à une même corporation, les interminables heures de discussions et de négociations, la nécessité même de trouver des compromis unissent autant, sinon plus, qu’elles divisent. Avant et après les rosseries devant les caméras, viennent les bises et les apartés. Si l’on se déteste parfois, c’est avec toute l’ambiguïté de ceux qui se connaissent comme le fond de leur poche. L’ennemi est intime, souvent plus que l’ami, jamais absolument sûr. Mais surtout, structurellement, les protagonistes du champ politique ont autant d’intérêts communs que de motifs de discorde  : la nécessité impérieuse d’assurer un minimum de légitimité et de stabilité au système qu’ils incarnent et qui leur procure leur charge, et donc l’obligation d’offrir au public une image globalement acceptable des politiques  ; aussi sans doute, pour la plupart, le souci partagé et sincère - qui, jusqu’à un certain point, n’est pas incompatible avec l’intérêt partisan et personnel - de servir au mieux la collectivité.
Il n’empêche, entre la coulisse obscure et l’avant-scène trompeuse, le citoyen lambda y perd son latin et est conduit à s’intéresser à ce qui a le moins d’intérêt  : les microscandales (comme les montres à double cadran), les incidents (comme des fuites dans la presse) et les vacheries (comme les sous-entendus sournois en cours d’interview). D’un côté, il craint pour l’avenir et déplore la situation et ses impasses mais, d’un autre côté, désabusé, abreuvé de querelles en trompe-l’œil comme autant de mauvais reality-shows, il finit par voir les choses avec cynisme et fatalisme. Que le flou du système politique s’épaississe au moment où l’État perd le nord (si l’on peut dire), n’arrange pas les choses.

Quand le système politique et l’État s’enrayent et manquent de lisibilité, ce n’est pas seulement l’activité politique sensu stricto qui patauge  ; c’est toute l’action collective qui s’embrouille et s’enlise. Une partie des citoyens, des associations et des groupes qui militent pour les causes qu’ils estiment justes ne savent plus à qui s’adresser, sur qui faire pression et par quelles voies. Les protestations n’ont plus de destinataire. Un système politique clair dont l’image est conforme à la réalité, associé à un État dont les contours sont relativement stables et peuvent être aisément saisis, permet au contraire aux conflits sociaux et culturels de s’exprimer dans des formes institutionnelles susceptibles d’aboutir à des solutions. L’image déformée de la politique s’ajoute à la grave crise de l’État pour déboussoler des citoyens réduits à maugréer et à se débrouiller individuellement plutôt qu’à s’engager. Mais une autre partie du monde associatif et des groupes de pression n’ignore rien des réseaux et mène à son tour son lobbying en coulisse. À bon chat bon rat, et inversement  : à mauvaise gestion mauvaise contestation. C’est pourquoi la crise du système politique et de l’État risque de tourner à la crise de la société tout entière.

Que faire  ? S’engager fort et vite dans la réforme de l’État et du mode de fonctionnement de la puissance publique, avec une administration plus impartiale  ; c’est surtout la responsabilité des politiques. Privilégier l’analyse au scoop et aux incidents, pour rendre moins opaque le fonctionnement du système politique  ; c’est surtout la responsabilité des intellectuels et des médias. Transformer ses craintes en action collective  ; c’est surtout la responsabilité des groupes de pression et des associations. S’intéresser à ce qui mérite intérêt  ; c’est la responsabilité de chacun.