La confession est un exercice délicat

Thierry Delcommune

Les garanties de sincérité sont forcément fragiles. Le ton de la voix, le regard, les trémolos, bref l’expression vibrante des émotions ne peut tromper, se dira-t-on. Sans doute. Mais encore, dans ce cas, peut-on faire confiance à un humain pour porter un regard lucide sur ses propres expériences ? Chacun croira ce qu’il veut.

La confession est également un exercice ambivalent.

À en lire certaines, on en vient à se demander qui réellement elles accusent. Des auteurs habiles parviennent en taillant leurs phrases sur le modèle du boomerang à renvoyer l’inconfort chez ceux-là mêmes qui la lisent ou l’écoutent. Vous connaissez ce moment où vous commencez à penser : si ce quidam se blâme de ses actes, qu’en est-il de ma propre vertu, moi qui en ai commis de semblables ?

On songera bien entendu à cette Chute dans laquelle Camus entraine irréversiblement son lecteur. Magistral angle d’attaque de la condition humaine (en société capitaliste).

Je ne vous propose rien d’aussi grand, seulement quelques paragraphes à la semblance d’une projection Mercator de discours médiatiques.

 

Il faut se sentir coupable, tel est le premier pas. Les motifs viendront aisément par la suite. Regardant sa propre histoire, on trouvera toujours à redire. Ce qui importe au premier chef, c’est le sentiment.

Ensuite vient le temps de l’introspection. Fouiller en soi, comprendre. Mais ne croyez pas qu’on puisse en rester là. Le processus ne mène à terme qu’une fois socialisé, jeté vers autrui. Les journaux intimes ne sont que des demi-mesures. Il faut se confronter à l’Autre.

Aussi, citoyen, ne refusez pas d’entendre ma confession. Le repentir n’est possible qu’une fois l’âme soulagée auprès d’autrui. La rédemption ne se paie pas trop cher de l’opprobre.

J’ai été hypocrite, citoyen.

Vous savez, je vous le dis puisque vous ne me connaissez pas, j’avais le verbe haut, bien plus haut que les actes. Les mots projettent et grisent. Certains s’en soulent. Ce n’était pas mon cas, mais j’étais prompt à invoquer les grands concepts, à batailler pour les grandes idées. Tenez, un exemple : la solidarité était dans tous mes discours. Il fallait se serrer les coudes, protéger les faibles, défendre les acquis de longue lutte. Et pourtant, et pourtant, souvent j’étais incapable de l’altruisme le plus banal.

Si vous songez d’emblée à cette misère dont on détourne les yeux ou sur le dos de laquelle on se construit aisément une bonne conscience à tintements de menu cuivre, vous aurez bien raison. J’étais de ceux qui détournent les yeux devant la mendicité. Parfois je donnais, parfois même je donnais un billet. Pour compenser sans doute. Plus d’une fois, j’ai prétexté être occupé afin de ne pas devoir aider un ami à une tâche qui me répugnait. Beaucoup d’épines dans mes pieds. Je m’en accommodais, les petites lâchetés sont faciles à accepter.

Un jour en revanche, je découvris que ma perversité s’élevait vers d’autres cieux, que ma fourberie était d’un degré plus haut sur l’échelle du pernicieux. Au gré de circonstances que je me rappelle fort clairement, mais dont je vous épargne la narration tant elles ne sont qu’anecdotiques, le voile de ma cécité se déchira brusquement et je compris que depuis tant d’années je m’étais construit exclusivement contre des personnes qui ne m’avaient rien fait. Abreuvé à la source de discours corrodés, j’avais construit des ennemis qui n’étaient qu’imaginaires.

J’étais, je ressens encore de la douleur à l’avouer ainsi sans fard, incapable d’éprouver la moindre reconnaissance envers mes alliés, mes bienfaiteurs, mes amis. De ceux-là mêmes qui rendaient mon existence possible. Chaque souffrance quémande une justification. Hélas la justice n’est pas immanente et beaucoup de douleurs restent muettes. J’avais rendu ces gens responsables de mon malêtre ; il n’en était rien.

Ne souffraient-ils pas comme moi. N’avaient-ils pas eux aussi à se lever le matin, soldats mobilisés au réveil au son du tocsin ? Ne devaient-ils pas comme moi en passer par la violence méconnue du costume et de cet étouffoir qu’on nomme une cravate ? Ne croulaient-ils pas pareillement sous une charge de travail démesurée, condamnés à poursuivre des objectifs outranciers ? N’étaient-ils pas comme moi victimes d’une classe politique assoiffée de taxation ? Victimes comme moi de politiques discriminatoires.

Ce jour-là je compris. Ce patron gavé de millions, ce chef qui me brimait. Que ne le voyais-je alors ? Tout cela était justifié. Tout cela participait d’un ordre immuable et sain auquel n’existe aucune dérobade. Ainsi sont faites les sociétés humaines. Je blâmais nos élites des insuffisances de l’espèce. Quand je compris cela et que je pus éprouver de l’empathie pour leurs malheurs que je moquais jusque-là, je compris. Je compris la rude loi de la concurrence. Je compris que mon chef se souciait de moi quand il m’en demandait plus. Il voulait que je me dépasse, que je me réalise. Participer à la grandeur de la boite, c’était bâtir quelque chose de plus grand que soi, s’élever sur le plan moral, justifier son existence. J’avais jusqu’alors considéré mon emploi comme une contrainte alors que c’était une chance. Je compris la hiérarchie des positions, le salaire comme rançon du mérite. Je me rongeai les sangs à penser que la politique fiscale brimait l’innovation. Ce fut une période de grande fécondité intellectuelle et de grande souffrance morale. Le prix de la lucidité. Mais j’en reviens à mon ancienne mentalité, car je n’en ai pas fini.

J’ai été veule, citoyen.

Oh, je n’étais pas totalement mauvais. Quelque chose résistait en moi contre mes propres errements, même si je peinais alors à les bien cerner. Je luttais contre moi, contre ma noirceur. Pour exemple, je me lançai souvent dans des tentatives livresques pour m’en sortir. Oui, j’en ai lu, certes bien moins que je n’en aie acheté, des livres de développement personnel. De ces auteurs formidables de générosité, animés par cette seule envie de partager leur recette de la réussite, il y a tant à apprendre. Voilà un bel exemple de solidarité pratique.

Mais… j’essayais, sincèrement, oui, une semaine, un mois, d’appliquer leurs méthodes, je suivais leurs conseils, je tentais de valoriser mes actifs, de penser réussite pour attirer le succès à moi, de changer ma façon de regarder le monde, de ne plus voir des obstacles, mais bien des opportunités, de… inévitablement, j’abandonnais. Je voulais tout, tout de suite, je n’avais pas la patience d’attendre le succès. Je baissais les bras. Par faiblesse, par lassitude, mon ancienne habitude revenait toujours et je stagnais de nouveau dans la mare putride de mes pensées morbides. Je maudissais la société, je crachais sur mes pairs, sur mes pères. Ce n’est pas tout.

J’ai été impie, citoyen.

Tout âme, même la meilleure, trébuche un jour où l’autre, mais une âme en déshérence, aliénée, n’a de cesse de s’avilir jusqu’à patauger dans la pire des fanges. Elle ne se lasse pas de sa propre turpitude. Sachez que j’ajoutais le blasphème à l’ingratitude. Je n’avais jamais été très zélé du côté de la foi, j’omettais chaque jour de remercier le Créateur pour ses bontés, je fuyais les sacrements, je faisais du tourisme dans les églises, je bafouais et moquais les prêtres…

Ma voix tremble encore d’évoquer… pour exemple, quand j’en voyais un passer après la messe avec sa corbeille « pour la paroisse », je détournais les yeux, je faisais semblant de ne pas le voir de peur que dans le miroir de ses humbles yeux, je lise une image trop fidèle de ma propre vilenie. Pire encore : c’est dans ces moments que mon esprit crevait d’une ironie atrabilaire et ricanait devant ce qu’il qualifiait de charité à rebours qui demande aux pauvres de prendre soin de l’Église. Jamais une telle pensée ne peut se racheter. Douter ainsi de son Créateur et des ministres de son culte. Croiriez-vous qu’il puisse tenir tant de malignité en un seul être humain ?

J’ai été couard, citoyen.

J’avais peur aussi, tout le temps, contre toute raison, je n’étais que défiance vis-à-vis de ceux qui se dévouent corps et âme à ma protection. La paranoïa me saisissait et m’enveloppait quand je voyais ces militaires en uniforme postés autour des gares, quand les gardiens de la paix déboulaient à toutes sirènes rétablir l’ordre et la morale. Contre toute logique, c’est en leur présence que je me sentais le moins en sécurité.

J’avais songé, bien entendu, à me guérir de ces névroses qui me rongent. J’avais pris maint rendez-vous en ces cabinets onéreux où des médecins de l’âme en tout genre font métier de la détresse psychologique. J’ai passé des heures à déverser le sang noir de ma conscience alors qu’ils prenaient des notes sur des calepins sans jamais rien me dire. Je ne doute plus aujourd’hui qu’ils auraient fini par me délivrer de mes troubles, mais le doute m’habitait maladivement et là comme partout ailleurs, j’ai baissé les bras.

À cette époque, j’avais été contaminé par les théories plus que douteuses — de quelle cécité faisais-je preuve ! — de philosophes et de sociologues marxistes qui parlaient de contrôle social, de surveillance, de normalisation, de violence symbolique. Enfin, j’étais complotiste ! Je me demande encore aujourd’hui comment l’âme humaine peut se distordre à ce point, s’éloigner autant du bon sens.

Pourtant, de nobles orateurs perchés du haut de leurs chaires médiatiques n’avaient eu de cesse de me prévenir contre leur pensée tronquée, aveugle, partisane, mais que voulez-vous, je devais me croire plus malin, capable de faire le tri par moi-même. Quelle arrogance !

Maintenant je l’ai appris, je vous le dis : chacun son rôle, sa place. L’humilité est la vertu première. Ne cherchez pas à avoir le dernier mot, il y aura toujours plus intelligent que vous.

Il importe de savoir garder sa place. Les rébellions sont le plus douloureux chemin vers l’obéissance. Ignorez-vous donc qu’Orwell, qui prit les armes pour changer le sort du peuple espagnol, conclut de la sorte son 1984 ? La liberté se paie cher dans la chair, tôt ou tard.