La communication : un espace possible entre la victime et l’auteur

Christine Mahieu

En Belgique, la médiation n’est pas encore tout à fait ancrée dans la pratique judiciaire. La pluralité de lois ne permet pas une vision claire de ce processus. Le législateur devrait pourtant envisager la médiation exclusivement comme une réelle offre faite aux justiciables, sans interférences ni visées sur le déroulement de la procédure judiciaire. Ce n’est qu’à cette condition qu’une réelle et authentique communication pourra advenir entre la victime et l’auteur.

En langage musical, le médiator est l’outil qui sert à pincer les cordes du violon, afin de les accorder…

Un des principes de la justice réparatrice, et c’est sans doute une des causes du soupçon qu’elle suscite, est que personne ne connait jamais l’issue de la démarche en s’y engageant. Contrairement à la justice classique qui se caractérise par le fait qu’il y aura classement sans suite ou un procès à l’issue de celui-ci, condamnation ou acquittement, assortie de dommages et intérêts ou non pour la victime.

L’idée de la justice réparatrice, et plus précisément de la médiation, s’ancre dans le pari de la communication, de cette possible discussion, entre la victime et l’auteur de l’acte commis et ce, avec l’aide d’un tiers neutre. Cette communication permettra de construire, ensemble et en dehors de toute pression de l’institution judiciaire, un chemin, voire une issue, singulier, propre à chaque situation. La communication renvoie à l’idée d’un cheminement, d’un échange dont on ignore ce qu’il en adviendra.

On peut comprendre que dans le domaine qui est au cœur de l’action publique (soit la réponse aux transgressions reprises dans le Code pénal), on constate une certaine réticence de la part de certains détenteurs de l’autorité judiciaire à « lâcher » sur certains aspects des conséquences d’un acte délictuel ou criminel.

Mais pourquoi ne pas avoir titré « la médiation » ? Le terme « communication » est préférable car le mot médiation est souvent vécu avec beaucoup d’imaginaire et peut renvoyer aux concepts proches de réconciliation, pardon, accord conclu, transaction ou toute autre issue. Ces confusions sont également source de scepticisme.

Mais pourquoi utiliser le terme « communication » plutôt que « discussion ». L’expérience montre que tout mode d’échanges est possible entre victime et auteur, directs ou indirects, pour autant que cela corresponde aux souhaits des parties. Dans un tiers des situations, une rencontre directe a lieu. Il va sans dire que les médiateurs ont, en général, une préférence pour l’échange direct, car il permet aux parties de cheminer un peu hors des sentiers de la rationalité.

Médiations auteur-victime : quand la loi favorise ou non une véritable communication

Mais une médiation : à quoi cela peut-il servir ? N’est-ce pas un gadget inutile ? Un constat, qui nous intéresse au plus près dans notre propos : 70% des délits graves et crimes se déroulent entre personnes qui se connaissent, voire cohabitent ensemble. Il est clair que, dans ces situations, il serait étrange de ne pas proposer un échange, une communication. En effet, elles sont la plupart du temps appelées à se revoir.

Quels sont les domaines dans notre pays où nous trouvons cette possible communication entre l’auteur et la victime ? Le législateur, à des périodes différentes, allant de 1994 à 2006, a prévu la médiation dans bien des situations de transgression : incivilités, délits légers ou crimes les plus graves.

Notre pays a pour caractéristique, d’être traversé par deux cultures, et c’est peu dire par les temps qui courent : l’une, latine (culture du texte, de la loi écrite, d’une certaine verticalité dans la gestion de la société) et une autre, plus anglo-saxonne (pratique, jurisprudentielle, orale, plus horizontale).

Les législations belges, dans le sujet qui nous occupe, reflètent bien ce patchwork : de la plus petite incivilité (déjections canines, tapage nocturne) aux crimes les plus graves, la médiation est légalement possible. Elle a été instituée plus proche ou plus distante de l’institution judiciaire. Jacques Faget explicite cette question de distance (Faget, 1993). Soit la médiation est envisagée dans le cadre d’une justice retenue. Dans ce cas, l’autorité judiciaire réalise elle-même la médiation (audiences de médiation du procureur du Roi). Soit la médiation s’inscrit dans le cadre d’une justice déléguée. La justice confie alors à un service extérieur et indépendant le soin de l’accompagner. Soit la médiation est envisagée de manière autonome (une des parties souhaite confier le litige à un service de médiation n’ayant aucun rapport avec la justice).

Plus concrètement, les incivilités ou délits bénins, qui peuvent aller du dépôt d’ordures, de tapage nocturne jusqu’aux échanges de coups, sans blessures et les vols simples, relèvent de la compétence des communes : elles peuvent proposer une médiation (ou une réparation indirecte) aux majeurs. Une médiation doit être proposée si l’auteur est mineur. Il s’agit ici de la médiation locale.

Ensuite, une autre loi prévoit que, s’il s’agit de majeurs, le parquet peut orienter la situation vers la médiation pénale pour des délits de gravité relative et pour lesquels, en cas de procès, une peine de moins de deux ans de prison serait encourue. Dans ces cas, la loi prévoit l’extinction des poursuites en cas d’aboutissement. Nous sommes ici dans le cadre d’une alternative aux poursuites, d’une justice retenue, au sein de laquelle le substitut prend une place de quasi-juge. L’assistant de la maison de justice, au service du Parquet, assume la concrétisation de la médiation et réalise un rapport circonstancié sur la manière dont s’est déroulée celle-ci. La proximité de la procédure avec la justice classique (que la perspective soit pénale ou de réhabilitation), rend la vraie adhésion des parties assez illusoire.

À mon sens, et de manière plus générale, cette manière de procéder met en péril le fondement même de l’approche réparatrice : la réappropriation du conflit par les justiciables, par les citoyens.

Enfin, une autre possibilité, rare dans les pays latins, consiste à rendre possible la médiation, la communication à tous les stades de la procédure (majeurs ou mineurs), quel que soit le crime ou le délit.

Qu’en est-il de cette objectif, explicitement prévu par la loi, de rendre possible une communication entre la victime et l’auteur, quel que soit la gravité de l’acte ? Pour les mineurs, le Parquet doit la proposer à toutes les parties concernées : s’il l’écarte sans motivation, la saisine du juge est nulle. Lorsqu’il est saisi, le juge de la jeunesse doit en priorité proposer une médiation.

Pour les majeurs, tout intervenant policier ou judiciaire (police, lors du recueil de la plainte, juge d’instruction, chambre du conseil, juge du fond, juge d’application des peines) doit informer toutes les parties qu’elles peuvent entamer elles-mêmes la médiation à tout moment. Le juge peut également être proactif et proposer plus précisément cette orientation s’il la juge particulièrement adéquate.

Il faut préciser tout de suite que ces deux derniers types de médiation (juge de la jeunesse, juge d’instruction, juge du fond, juge d’application des peines) sont envisagés en termes de réponse autonome ou complémentaire à l’institution judiciaire et non plus en termes d’alternative. Cela suppose que, soit l’autorité judiciaire estime que la médiation est une piste qui se suffit à elle-même, soit elle estime qu’à côté de la réponse classique (probation, libération conditionnelle, emprisonnement), une orientation vers la médiation peut être une piste intéressante pour les parties. Cette dernière piste est généralement envisagée dans les délits graves ou les crimes.

Cette deuxième perspective rend, selon moi, toute son authenticité au processus : il appartient aux personnes concernées (et non pas à l’institution judiciaire), il est dépollué de tous calculs secrets ou imaginaires. Il se situe le plus souvent dans un temps où la justice classique soit renonce à toute poursuite, soit procède à son travail (instruction…), soit a déjà tranché selon le droit. Il n’y a pas ou peu de possibilités d’interférences néfastes.

Face au mal, quelles réactions ?

Avant d’envisager les conditions qui permettent qu’une telle discussion, communication soit possible, je vous emmène sur un terrain difficile : le mal, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Un philosophe belge contemporain, Jean-Michel Longneaux, l’a remarquablement abordé dans un petit opuscule intitulé L’expérience du mal (Longneaux, 2004).

Il aborde la question du mal, quelle que soit la posture de celui qui en est atteint : victime d’un évènement involontaire (cataclysme), volontaire (délit, crime), mais aussi celui qui en est l’auteur. Face au mal, le même processus est à l’œuvre chez chacun.

Le mal, c’est ce qui arrête le cours de la vie. À la question « pourquoi ? », il n’y a pas de réponse. Le mal est un non-sens. Et en tentant d’y trouver un sens, un autre tourment survient, car toutes les valeurs auxquelles tenait celui qui souffre se sont effondrées. Il s’agit d’apprivoiser l’innommable pour ne plus être agi par lui. La philosophie du mal est la philosophie du survivant.

La question du mal nous est-elle étrangère ? Je ne le crois pas. Aucun d’entre nous, je suppose, n’a commis d’actes graves, mais nous avons tous, à un moment donné, connu le mal-agi : lâcheté, dénigrement, pieux mensonge, moquerie. Au moment où nous accomplissions ces actes, nous les motivions positivement. Les auteurs d’actes graves également. Ce n’est qu’ensuite, que, découverts, les auteurs souffrent des conséquences de ce mal commis.

Si vous avez déjà eu l’occasion de discuter avec des auteurs de crimes ou de délits, les motivations sont toujours positives, même si moralement répréhensibles. Le plaisir, l’excitation, la nécessité, le goût de la transgression, le souci d’en jeter auprès des copains expliquent le vol, la vengeance (un mauvais regard) justifie l’agression. C’est chaque fois un sentiment ressenti positif, et non le mal pour le mal.

C’est bien parce que nous croyons être motivés par une juste cause que nous sommes capables du pire (les Khmers rouges de Pol Pot, les nazis d’Hitler, les Hutu étaient persuadés d’agir justement, sinon comment expliquer la participation massive de toute une partie du peuple à ces massacres [1] ?). Plus près de nous et qui suscite plus de questions encore : l’expérience de Milgram, renouvelée à la télévision, au cours de laquelle près de 80% de citoyens « comme vous et moi », sous la seule autorité de la présentatrice, ont envoyé à la mort (fictive) la personne qui n’arrivait pas à répondre correctement aux questions posées.

Quelle que soit la posture de l’individu (mal agi, mal subi), après le mal, l’existence s’interrompt : il n’y a plus de passé, ni d’avenir. Tout ce qui était moi (histoire, projets, rôle dans la société) n’est plus. Le temps est figé dans une éternité insupportable et la mort devient enviable. L’individu vit alors une solitude irréductible, la vie continue, mais sans lui. L’insouciance, la légèreté, la confiance ne sont plus qu’illusions. Il est assigné à non-résidence (je précise tout de suite que cet état est évidemment vite évacué pour des évènements ou infractions bénignes).

Quatre réactions, étapes sont à connaitre et à respecter par toute personne appelée à côtoyer, personnellement ou professionnellement, une personne confrontée au mal.

Dans l’ordre (et plus rarement dans le désordre), le choc : rien ne pouvait le prévoir, on ne peut penser la chose, et tenter de donner du sens est irrésistible et en même temps insoutenable ; le déni, très puissant tant chez l’auteur que chez la victime, est à ce moment-là salvateur. Afin d’éviter un effondrement psychique, on ignore l’insoutenable afin de reprendre (ou feindre de reprendre) une vie normale. Le déni, chez l’auteur, est évidemment très mal vécu lorsqu’il est connu de la victime. Les criminologues appellent cette réaction processus de neutralisation « ce n’est pas si grave ». Permettre au délinquant, dans le cadre de la médiation, de poser un regard différent sur les faits et l’aider à traverser cette étape de déni, peut lui faire accéder à une certaine altérité.

Ensuite, la révolte, avec éventuellement de la haine contre le responsable de son malheur (c’est bien pour éviter l’escalade que la justice a été imaginée). Et si la révolte ne peut s’extérioriser, se métaboliser, la violence peut se retourner contre soi-même (« est-ce la couleur rouge de mon sac qui t’a attiré, trouvais-tu que je le mettais en évidence ? ») ou cloitrer la personne dans une aigreur qu’elle ne pourra évacuer. Autre réaction, relevant de la même catégorie que la révolte : trouver le bouc émissaire. Ce sera l’immigré, le jeune, le jeune immigré, le Juif. Nous verrons plus loin, à partir de la tragédie grecque revisitée par Jacqueline Morineau, qu’à certains moments, le médiateur peut devoir endosser ce rôle afin de faire progresser le processus (Morineau, 1998).

Enfin, la dépression : à quoi bon désirer, lutter ? Peuvent s’ensuivre des réactions comme l’alcoolisme, le repli sur soi.

Ces étapes sont indispensables (et donc à respecter), mais elles ne devraient être que transitoires. Et le rythme pour les traverser appartient à chaque individu : que n’ai-je entendu dire à une personne qui vient de vivre un évènement effroyable : « Tu verras, cela passera, tu l’oublieras. » C’est d’une violence inouïe. Traverser ces étapes, comme on traverse une rivière froide, permettra, éventuellement, aux personnes confrontées à une telle expérience d’envisager une reconstruction, un retour à la vie.

Se replier sur une de ces étapes supposerait que l’on se replie sur le monde d’avant le malheur. La survenance du mal met en éclats toutes nos illusions, notre désir de maitrise de notre vie : nous sommes expulsés de l’idée que tout dépend de nous (alors que notre société individualiste tente de nous le faire croire). L’évènement bouleverse la trame de nos relations : notre insoutenable solitude est exposée à vif, comme une blessure béante.

Une nouvelle vie commence. Il nous faut accepter trois postulats : je ne suis pas tout puissant, l’autre m’échappe, rien ne m’est dû. Accepter le mal en tant que « ce qui ne devrait pas être, mais existe ».

Ce chemin est imprévisible, aléatoire, erratique, rend la mise en boite de la médiation impossible dans le carcan judiciaire car elle est complexe, multirationnelle, mouvante, incertaine. Les soucis d’efficacité, de rendement, de prévisibilité, d’ordre qui caractérisent l’institution judiciaire, et qui lui sont nécessaires, ne sont pas compatibles avec elle. Le médiateur, lors des entretiens préliminaires sera attentif à déceler l’étape que la personne vit, lui permettant de la traverser, sans l’escamoter ni la figer.

Comment cette approche peut-elle être utile en médiation ?

Comment la communication, la discussion peuvent permettre un tel chemin ? La médiation peut s’apparenter à la tragédie grecque. C’est Jacqueline Morineau qui nous aide à cheminer dans cette perspective : la tragédie grecque a été inventée pour mettre en scène la souffrance des individus, les confronter à sa réalité afin de la dépasser et non la nier.

Dans le propos qui nous occupe, il est clair que le médiateur, rencontrant séparément chaque partie, reçoit en quelque sorte ce paquet d’émotions diverses. Bien formé à le recevoir, il permettra aux parties de les métaboliser. La tragédie grecque met en scène des dieux contradictoires (et non un dieu comme dans les religions monothéistes) : Apollon, dieu de la mesure, de la sagesse, de l’harmonie et Dionysos, dieu de la vigne, des excès, des orgies.

Dans la tragédie grecque, le spectateur n’est pas passif. Il vit les fantasmes les plus fous : l’inceste, le meurtre, afin de s’en libérer. Aujourd’hui, les carnavals peuvent encore modestement remplir ce rôle : le renversement, pour un moment, de toutes nos valeurs.

Par la médiation, le conflit, qui constitue le passage entre un ordre établi, mais dépassé vers un autre ordre, pas encore advenu, est vécu autrement que par la violence : c’est souvent du refus d’entrer en conflit que la violence survient. Mais pourquoi est-il si difficile d’accepter le conflit ? Car il nous oblige à entendre le point de vue de l’autre et nous révèle une part de nous-mêmes que nous n’apprécions pas beaucoup.

Nous traversons une époque qui remet en cause le cartésianisme, et qui nous apprend que dans tout être humain peut sommeiller le pire et le meilleur.

Du passage du monde des anciens (où les dieux étaient responsables de tous nos malheurs) à un monde où chacun est responsable pleinement de ses actes devant l’autorité, nous abordons aujourd’hui un monde plus horizontal, plus incertain, dans lequel l’échange et la construction collective de solutions remplaceront la parole venue d’en haut, ininterrogeable. Cela explique peut être la difficulté que certains juges éprouvent à confier des médiations à des acteurs extérieurs comme les services de médiation, services certes privés, mais agréés et subventionnés par les pouvoirs publics pour réaliser cette mission.

La violence est toujours une réponse (inadaptée certes) à une souffrance : c’est cette souffrance que le médiateur, dans tous ses entretiens, va accueillir et élaborer avec chacun. Comme dans la tragédie, où le coryphée chante, traduit les sentiments des héros, le médiateur sera attentif à tenir ce rôle. Dans le langage actuel, nous appelons cela la reformulation, qui n’a rien à voir avec la répétition, mais plutôt l’expression du non-dit derrière le dit, du sens caché, souvent ignoré de celui qui l’énonce.

Trois temps dans la tragédie, trois temps dans la médiation, lors de la rencontre entre les parties.

La theoria : l’exposé pour chacun de sa vision des choses. Ensuite, le médiateur résume les points de vue dans une position de multipartialité, sans questionner, sans interpréter.

Ensuite, la crisis permet l’expression de l’intensité de la souffrance de chacun. C’est fort, c’est dur, mais c’est accueilli par le médiateur qui garantit que ces émotions ne mèneront ni à l’insulte et encore moins aux coups. L’institution judiciaire ne peut accueillir cette explosion de sentiments. Cette possibilité d’extérioriser sa souffrance va permettre de l’apprivoiser et d’en prendre, doucement, distance.

Enfin, la catharsis qui, grâce à l’expression de la souffrance et surtout sa reconnaissance par l’autre, va permettre à chacun d’évoluer dans la vision du conflit qui l’habitait. Dans ces moments, très denses, la place laissée au silence est également porteuse de cette évolution. Dans ces moments, chacun entre en dialogue avec lui-même. Le silence est le langage de l’âme. Silence qui permet que se déploie le vide, espace de potentialité et de liberté.

En percevant et en accueillant chez chacune des personnes qu’il reçoit l’état d’émotions, de mélange de sentiments qui les habitent, le médiateur leur permet de traverser ces diverses étapes et, peut-être, de pouvoir envisager l’avenir sans être rivé à l’évènement subi ou agi.

Quelques histoires vécues [2] ou rapportées

Telle est cette jeune fille, victime d’un viol collectif. Un an après les faits, une médiation lui a été proposée. La médiation s’est déroulée sur un an. Un des cinq jeunes auteurs du fait avait demandé à son éducateur au sein de l’institution fermée dans laquelle il était placé si une médiation était possible. Cette demande, relayée par le juge, avait touché la jeune fille. Son acceptation d’entrer en médiation fut rude : sa mère, était sceptique et son grand-père maternel, qui assumait un rôle paternel, s’y opposait fermement.

La jeune fille a persuadé sa maman de la laisser avancer dans ce processus. L’accord de médiation — indirect — outre les échanges de reconnaissance réciproques, était axé sur la manière dont les rencontres fortuites (ils habitaient dans le même quartier) devaient se passer. Au dernier entretien, la jeune fille (qui avait perdu les trente kilos qu’elle avait gagnés après le viol et qui avait arrêté de se teindre les cheveux en bleu), m’a dit « la médiation m’a redonné ma fierté ».

Telle cet enfant, victime d’abus sexuels de la part de son père. Une rencontre est organisée à sa demande, à la prison. Cette rencontre s’inscrivait après tout un processus thérapeutique et à un moment donné où la thérapeute a estimé que la rencontre était non seulement possible, mais bénéfique pour l’enfant. La rencontre commence par une parole du père « nous allons parler de ce qu’on a fait ». L’enfant, immédiatement, interrompt son père et dit « non, papa, ce que tu as fait, ce dont tu es coupable ».

On voit toute l’importance de la démarche et surtout du moment choisi, permettant à l’enfant de retrouver sa place, sa dignité. Elle a pu sortir de la confusion, très fréquente dans ces situations, qui consiste pour l’auteur à suggérer qu’il n’y a pas de victime ni d’auteur.

Je pense aussi à ces enfants maltraités à qui est offerte la possibilité de nommer différemment l’auteur lors de séances (de thérapie ou de médiation) : « le grand-père beeeurk », « la crastignasse » et de reprendre le nom habituel « grand-père, belle-mère », pour le reste de la vie quotidienne. Cette double nomination permet à l’enfant de retrouver et d’accepter l’ambivalence de ses sentiments envers l’auteur des faits. Il faut être conscient que l’enfant, la victime peut avoir aussi vécu des bons moment avec l’auteur et souhaite retrouver de nouveau ces bons moments.

Plusieurs victimes, quand le processus est déjà bien avancé, souhaitent le bien de l’auteur. Ce constat m’a au début déconcertée. Mais cette réaction a du sens et peut être bénéfique : la victime se sent souillée par l’acte qu’elle a subi, elle est même quelquefois rejetée par son entourage. Ce dernier souffre de ne pas avoir pu éviter ce qui est arrivé à la victime. Par ailleurs, le malheur fait fuir. En redonnant de l’humanité à l’auteur de l’acte, certaines victimes allant jusqu’à dire « il n’a pas été si méchant que cela », celles-ci se réhumanisent, quittent leur position passive de victimes, retrouvent leur capacité d’agir, d’entrer en relation. Elles sont très soucieuses de permettre, par leur démarche, d’avoir un impact sur l’absence de récidive de l’auteur.

Mais attention : ni l’apaisement total, ni la réconciliation n’en sont les objectifs. En effet, chaque partie agit dans l’intérêt de son propre processus de reconstruction. Ce n’est pas de l’altruisme, mais le processus passera par la rencontre avec l’autre. Chaque partie a conscience de l’ambigüité qui peut être contenue dans la demande de l’autre. Le cadre et le médiateur permettront que cela se déroule sans perversité.

[1À lire Une saison de machettes, de Jean Hatzfeld, à propos du génocide rwandais.

[2J’ai organisé de nombreuses médiations en matière de délinquance juvénile, au sein d’un service agréé organisant des prestations, des médiations et des concertations en groupe.

Bibliographie

  • Faget J., (1993), « La médiation pénale, une dialectique de l’ordre et du désordre », dans Déviance et société, vol. 17, p. 221-223.
  • Faget J., (1997), La médiation, essai de politique pénale, éditions Eres, coll. « Trajets ».
  • Faget. J., (2010), Les ateliers de la médiation, éditions Eres, coll. « Trajets ».
  • Garapon A. (2001), Et ce sera justice, punir en démocratie, éditions Odile Jacob.
  • Hatzfeld J., (2003), Une saison de machettes, Seuil, coll. « Points ».
  • Jacoud M. (dir.), (2003), Justice réparatrice et médiation pénale, convergences ou divergences ?, L’Harmattan, coll. « Sciences criminelles ».
  • Longneaux J.-L., (2004), L’expérience du mal, éditions namuroises.
  • Morineau J., (1998), L’esprit de la médiation, éditions Ares, coll. « Trajets ».