La cohérence ? Pour quoi faire ?

Christophe Mincke • le 22 mai 2019
mouvement social, partis politiques, climat.

Nous vivons des temps passionnants et inquiétants, où une part importante de la population semble décidée à interroger nos modèles sociaux. À mille lieues de la victoire définitive du capitalisme sur les horreurs de l’économie planifiée, à rebours du TINA [1] des conservateurs et libéraux et contre les Cassandre de la fin du politique, des voix de plus en plus nombreuses se font entendre pour exiger un bilan honnête des conséquences de nos modes de vie et pour réclamer l’entrée dans une nouvelle ère. Au cœur des préoccupations, se trouve l’angoisse générée par la perspective du réchauffement climatique, par l’effondrement de la biodiversité et par la transformation de la planète en dépotoir. Mais, bien présentes aussi sont d’autres critiques de nos modèles sociaux, qui mettent en cause le sexisme et la violence de genre, les racismes et notre inhumanité face aux phénomènes migratoires, ou encore la répartition mondiale et locale des richesses.

Aucune de ces critiques n’est neuve, à vrai dire, mais il semble qu’elles connaissent un nouvel écho et sortent chaque jour davantage des cercles militants pour gagner une large part des citoyens ordinaires. Du moins est-ce un espoir qui nous est permis.

Face à ces questions, protestations et propositions, ceux qui autrefois se présentaient comme les vrais progressistes retrouvent leurs réflexes conservateurs, voire réactionnaires, et s’offusquent à qui mieux-mieux de la tournure que prennent les évènements. Hier encore, ils étaient les triomphateurs du communisme et entendaient engranger les dividendes de la fin de l’histoire, et voilà qu’aujourd’hui ils se trouvent mis en cause et menacés de perdre le contrôle de la situation.

Mais comment défendre le patriarcat quand on s’est érigé en féministe face au « péril islamique » ? Comment délégitimer la rue quand on a brocardé les « grèves politiques » télécommandées par des organisations syndicales ne représentant pas l’homme de la rue ? Comment bloquer la transition écologique quand on ne peut plus compter sur l’immobilisme et un climatoscepticisme discrets ? Quand on est dans la lumière des projecteurs et que l’on se voit demander des comptes, il est bien difficile de se cacher derrière son petit doigt.

Aussi, aujourd’hui, dans l’entêtant bruissement des vestes que l’on retourne, est-on témoin d’étranges contorsions. Chacun, la bouche en cœur, assure qu’il est conscient des enjeux, soucieux de trouver des solutions, résolu à aller de l’avant, mais nombreux sont ceux qui, dans le même temps œuvrent à saper la légitimité des mouvements qui les ont poussés à reconsidérer leurs positions officielles. Il n’est bien entendu que rarement question d’argumenter : cela risquerait de jeter le doute sur la sincérité de leur si récente conversion.

Il est cependant une petite musique qui se fait entendre de façon récurrente et qui met en cause la cohérence des protestataires, les accusant de n’être pas en position de réclamer quoi que ce soit au vu de leurs actes. Du sexisme des femmes qui souhaitent se réunir ou manifester entre elles au « racisme anti-Blancs », en passant par les jeunes-pour-le-climat-qui-ont-quand-même-un-GSM, les déclinaisons en sont nombreuses.

Pour l’instant, ce sont surtout les manifestants pour le climat qui sont en ligne de mire. Ils ont une voiture, un GSM, ont sans doute pris l’avion récemment [2], ils brossent les cours au lieu d’apprendre à l’école les moyens de sauver le monde [3], ils manifestent la semaine alors qu’ils ne font surement rien de leur dimanche et, plus récemment, ils foulent aux pieds des parterres de fleurs et souillent une statue de Léopold II [4]. C’en est au point que l’on voit des mandataires et conseillers politiques [5] s’émouvoir de ce que les produits nécessaires pour nettoyer ladite statue ne seront surement pas écologiques, que les dégradations en question donnent une bien piètre image du mouvement (qu’ils combattent) ou qu’il est absurde de prétendre défendre la nature en massacrant d’innocentes jonquilles.

On pourrait, certes, retourner l’argument de la cohérence en s’étonnant de l’émotion que suscite un graffiti chez une personne qui semble n’avoir jamais fait grand cas des dégâts au patrimoine occasionnés par la pollution ou qui s’émeut plus de quelques bulbes que de la disparition de végétaux avant même qu’ils aient été découverts et décrits par les scientifiques. On pourrait s’étonner de ce que ceux qui critiquent cette incohérence ne soient pas les militants de toujours, les radicaux du combat pour l’environnement, mais ceux qui, la veille, se sont découvert une fibre environnementaliste en lisant dans le journal un dernier sondage annonçant une progression spectaculaire des partis écologistes. Mais s’en tenir à cela serait considérer, comme eux, qu’un argument n’a pas de valeur en soi, et qu’il tire sa validité de la personne qui l’invoque. Ce serait aussi considérer que ces réactions sont, en elles-mêmes, importantes, voire qu’elles dénotent d’une mauvaise foi particulière. Or, si ces exemples sont frappants et récents, ils n’en sont pas moins banals. Régulièrement, on accuse des gens de gauche d’être pour la justice sociale, mais d’être aisés, des libéraux d’être favorables à un État plus faible, mais d’accepter des subsides de celui-ci ou de se prétendre les tenants farouches de la liberté quand ils défendent des politiques liberticides vis-à-vis des allocataires sociaux ou des migrants.

Bref, rien n’est plus courant que cet argument et, s’il n’est pas interdit de rire de la tartuferie des donneurs de leçons, il reste nécessaire de se pencher sur une question simple : quel niveau de cohérence faut-il pour défendre légitimement et crédiblement une position ? Nous le ferons en nous centrant sur les questions environnementales.

Il faut avant tout faire observer que l’exigence de cohérence est à priori infinie. Il n’y a d’autre limite que la mort à l’interrogation sur l’empreinte écologique : on peut toujours réduire son impact, travailler à compenser celui des autres, sans jamais atteindre un niveau objectivement suffisant. Seule une mort écologique peut garantir la fin de cette fuite en avant. Dès lors, l’accusation d’incohérence est potentiellement une exclusion de tout changement et de tout engagement : il sera toujours possible de pointer une incohérence réelle ou supposée pour faire taire n’importe quel militant.
Par ailleurs, la cohérence pose question en elle-même. Tout d’abord, il faut observer que tout principe, quel qu’il soit, entre nécessairement en conflit avec d’autres principes potentiellement aussi respectables. Ainsi, la volonté de lutter contre le réchauffement climatique peut-elle entrer en conflit avec le droit de populations à atteindre un certain niveau de bienêtre. En effet, quand on considère le différentiel d’émission de gaz à effet de serre entre les pays développés et les autres, on peut conclure qu’il serait préférable pour la planète que des continents entiers restent plongés dans la misère. La cohérence ne peut donc être radicalement poursuivie par rapport à une pluralité de principes : dans ce dernier cas, ce sera le réchauffement ou le bienêtre de l’humanité. Si l’on prend en compte les droits humains (largement conflictuels entre eux, d’ailleurs) ou les exigences démocratiques, la situation se complexifie encore.

Pour être totalement cohérent, il faut choisir un principe que l’on place au-dessus de tout. Et encore, au sein de celui-ci, faut-il en choisir une interprétation précise pour éviter d’avoir à en ménager différentes acceptions. On le voit, c’est la voie d’une radicalisation, d’un extrémisme que nos sociétés rejettent généralement. Qui est plus admirablement cohérent, en effet, qu’un fondamentaliste religieux, qui interprète tout au regard de son texte, sans omettre de celui-ci la moindre ligne, quitte à lapider la femme adultère et à occire l’apostat ? Il est bien évident que ce n’est pas là un effet des religions elles-mêmes, mais bien de l’attitude de certains vis-à-vis de n’importe quelle doctrine. On trouve le même type d’attitude du libéralisme au communisme et du racisme à l’écologisme. Bref, à chercher la cohérence à tout prix, on s’enfonce rapidement dans l’inhumanité. Seuls les fous et les fanatiques prétendent à la cohérence.

Bref, l’exigence de cohérence peut s’apparenter à un appel à la radicalisation. Ceux qui critiquent les jeunes manifestants pour le climat en ont conscience, puisqu’ils brocardent régulièrement les écologistes en Khmers verts ou en ayatollah de l’environnement. Est-ce une manière pour eux d’appeler à une cohérence, mais modérée ? On peut en douter. Est-ce une manière d’inviter les jeunes à une cohérente indifférence consumériste ? On peut le craindre.

Quoi qu’il en soit, l’incohérence et la lutte infinie pour la cohérence sont inhérentes à la vie humaine. À la fois producteur de principes et être de chair et de sang, l’humain se trouve écartelé entre le monde des idées et celui des vicissitudes terrestres. C’est chose connue depuis toujours, au moins depuis que furent pensées les imperfections de la vie dans le monde sublunaire.

La cohérence ne peut donc tenir lieu d’objectif absolu, si ce n’est au prix de notre humanité. Faut-il pour autant renoncer à toute cohérence ? Certes non, car si elle ne peut devenir notre obsession, elle ne nous indique pas moins un chemin, celui de la réflexion et de la prudence, d’une difficile et constante réflexion, parsemé d’arbitrages, de compromis, de déceptions et de victoires partielles. On peut donc reprocher à quelqu’un de ne pas tenter d’être cohérent, de ne pas avoir réfléchi aux incohérences qu’il n’a pu éviter de choisir ou d’avoir fait de mauvais arbitrage entre les principes en présence, mais pas d’être incohérent, sans plus, sous peine de reprocher à quelqu’un sa condition humaine.

La critique d’incohérence adressée aux jeunes marcheurs pour le climat n’est donc le plus souvent qu’une manière de les rabaisser, de tenter de les décourager de s’engager sur la voie d’une réflexion complexe sur le rééquilibrage des principes qui régissent notre société. Il importe au contraire de les encourager à réfléchir à la manière de progresser en cohérence dans notre rapport à nos principes, à tous nos principes, simultanément. Il faut reconnaitre en eux la vigueur de ce mouvement qui, seul, fait avancer l’humanité et se réjouir qu’ils ne soient pas les individus velléitaires et blasés que l’on veut trop souvent voir en eux. Et il faut renvoyer les cyniques, les opportunistes, les conservateurs, les tenants de l’ordre établi (à leur profit) à leurs propres contradictions, certes, mais surtout à leur refus d’intégrer de nouveaux principes, tels que le respect de l’environnement. Car c’est là que se situe une bonne part de la lutte : dans la crainte qu’ont les tenants de l’ancien monde de devoir lâcher une part de leurs privilèges pour qu’advienne un monde plus juste ou simplement plus vivable. Encore un point commun avec les luttes contre le racisme et le sexisme mentionnées plus haut.

Peut-être y a-t-il de bonnes raisons d’espérer si l’on veut bien considérer que, dans ces trois domaines, l’accusation d’incohérence tient lieu de seul argumentaire aux conservateurs. Bien entendu, ce n’est pas l’annonce de leur défaite : des empires se sont bâtis sur des naufrages de la pensée. Cela nous renvoie à notre tâche : celle de transformer les idées en faits… C’est ce que nos enfants ont compris. Remercions-les pour cela.

[1There Is No Alternative

[2Georges-Louis Bouchez ouvrait le bal avec un tweet du 24 janvier : « Et ces jeunes ne voyagent jamais avec Ryanair, n’ont pas d’iPhone et n’ont jamais passé la porte d’un Primark... je suis rassuré. »

[3Ce à quoi, avec beaucoup d’humour, certains manifestants ont répliqué que les « brosseurs cherchent (des) bosseurs pour le climat ».

[4On songe par exemple à Denis Ducarme tweetant : « le combat pour l’environnement et le climat peut être mené sans détériorer l’espace public et notre patrimoine » accompagné de photos de la statue.

[5Notamment Étienne Dujardin et Hugo Poliart, sur Twitter, le 28 mars dernier.