La chaleur de l’été

Mahrou M. Far

On attend un taxi. Il n’y a plus grand monde dans les rues, mais encore beaucoup de voitures de toutes les couleurs. Tout le monde klaxonne. Je crois que les voitures naissent comme ça. Bruyantes.

Les pigeons bleus ou blancs devenus gris ont trouvé un coin d’ombre. Gentils.

Les corbeaux noirs continuent à fouiller aux abords des égouts à ciel ouvert avec leur mince filet d’eau au fond. Intrépides et lourds. On attend un taxi. Tout le monde se hâte pour rentrer. Ce sera bientôt l’heure du déjeuner. Il est midi. Ce n’est pas vraiment manger qui est important, mais rentrer.

Rentrer pour se mettre à l’abri du soleil, et surtout des quelques heures qui vont suivre. Rentrer.

Mettre les pieds sur le sol, sur les dalles froides. Passer et repasser devant les ventilateurs et l’air conditionné. S’asperger de petites gouttelettes d’eau, à l’aide d’un éventail tressé en paille (badbezanne), trempé depuis le matin dans l’eau fraiche d’un bassin du patio.

Boire du lait battu glacé, juste avant de s’évanouir ou presque, sur son lit en cherchant un supplément de fraicheur sur chaque centimètre carré de drap. C’est le début d’un rituel concernant un évènement important : la sieste. L’air conditionné qui se prend pour quelqu’un et à juste titre est à son maximum. Il est secondé par-ci par-là de plusieurs ventilateurs timides qui tournent leur tête dès que je m’approche. Les frigos débordent de fruits de toutes les couleurs et de tous les gouts.

Surtout des petits raisins, noirs, (angoor yaghooti) uniques au monde. Et ne pas oublier d’avaler en quelques minutes une pastèque rouge et juteuse, et tant pis pour les pépins. On attend toujours un taxi. Le soleil tape et il a l’air bien excité aujourd’hui. Comme tous les jours de l’été.

Au milieu du rondpoint, je vois quelques jets d’eau maigres pour arroser un gazon chauve, brulé par la chaleur. Je fais le premier pas pour traverser et prendre une petite douche, quand la main de maman m’arrête devant une voiture couleur orange. On n’attend plus un taxi. Les banquettes sont brulantes. On ne sait comment s’assoir sans hurler dans la chaleur de ce four.

La porte est à peine fermée que déjà le chauffeur démarre. On est rejetée en arrière et collée cette fois définitivement au dossier de la banquette. Un démarrage sec et inutile. La voiture de devant est à peine à trois mètres. Je regarde à l’intérieur. Les quatre vitres sont ouvertes et les poignées absentes. Un vent chaud s’engouffre à l’intérieur, irrespirable. Un bus à deux étages de couleur verte passe et, juste près de nous, il accélère. Résultat, un gros nuage noir dans nos narines, et une série d’injures, que maman m’invite à ne pas écouter, sur la famille du conducteur du bus, de la part de notre chauffeur tatoué et moustachu.

Je n’écoute pas, mais j’entends. Les injures sont bizarres. Cela donne : père chien ou père brulé... Et surtout il est question d’un poison de serpent ! Je ne comprends absolument rien.

Je regarde dans le petit miroir qui est à l’intérieur de chaque voiture et qui sert à regarder le conducteur. Il mâchouille les bouts de sa moustache. Je crois qu’il n’a plus de chewing-gum, le malheureux. Il a des dessins un peu partout sur ses bras. Comme un vrai livre.

Il y a surtout cette rose dessinée sur sa main gauche posée sur le côté opposé du volant. La rose est triste, elle pleure et ses larmes sont toutes bleues. Le taxi est orange, le bus est vert, la rose est bleue. Peu à peu les couleurs m’amènent à des pensées plus sérieuses : les crèmes glacées.

Oh qu’il fait chaud ! Notre taxi a du mal à avancer. On dirait que toute la ville veut venir chez nous. La chaleur fait danser l’ambiance. Tout flotte. Tout tremble de loin. La terre cuit. Des larmes incolores perlent dans nos cous. Mais nos yeux sont secs. Il faut qu’on arrive vite à la maison. Maman ne supporte pas la chaleur. Nos courses nous paraissent totalement inutiles.

Pour passer le temps, je plonge dans les cartes postales et inscriptions collées sur les portes sous un plastique transparent. Encore un livre. Je demande à maman de me lire les quelques lignes :

« Fermez doucement la portière, s’il vous plait. » Et aussi plusieurs poèmes avec des phrases qui se terminent tout le temps avec le même mot. C’est beau, ça change. Je vais essayer aussi de terminer mes phrases avec le même rythme. On verra ; il faut que j’étudie cette affaire plus tard. Pour le moment j’ai trop chaud. Il y a beaucoup de bruit dehors. Il y a beaucoup de bruit dedans. Des chapelets de toutes les couleurs sont attachés autour du petit miroir. Ils s’agitent à chaque coup d’accélérateur et à chaque coup de frein. Ils bougent et dansent. Maman n’aime pas la chaleur. Il faut qu’on arrive, mais notre taxi n’avance pas trop. Le chauffeur roule bizarrement. La voiture fait des bonds au lieu de rouler, et s’arrête après trois mètres, juste à trois millimètres des taxis qui sont devant nous. Et bien sûr à chaque fois, maman pousse un cri.

Les klaxons, les chapelets, les nouvelles injures du chauffeur, cette fois ce sont sur les mères et leurs chiens, et encore cette histoire du serpent à poison, enfin quelque chose comme ça et les coups de freins et les coups d’accélérateur et aussi bien sûr et encore les petits cris de maman.

Cela fait beaucoup pour mes petites oreilles sur un long trajet. Dehors tout vibre et ondule. La terre cuit. Encore. Mais peu à peu l’espoir. On s’approche de la maison. On arrive. Enfin.

Maman donne un papier et n’attend pas le reste. D’habitude quand on donne un papier, on reçoit des pièces d’argent en retour. L’asphalte de la rue ressemble au caramel mou que j’ai mangé hier. Mais l’odeur est différente. Celui-ci ne sent pas bon. Je suis maman. À chaque pas, ses talons crayons rentrent dans ce sol noir. De tout petits trous dans le sol. Un monde magique, c’est un jardin noir.

Quelles fleurs pousseront de ces trous noirs ? Je m’imagine dans un jeu. Je suis ses pas, je compte, je m’amuse. La porte du jardin. Le jardin. La porte de la terrasse. La terrasse. Le hall. Et c’est tout de suite la fraicheur. Je cours vers la cuisine, vers les frigos. J’ouvre tout et je rentre presque dedans. Tant pis si je suis gelée à mon tour. Maman dit qu’elle ne sortira plus durant les deux autres mois de l’été.

Mon frère rit. Mon père sourit. Je suis d’accord. Et je m’étouffe presque en avalant des cerises jaunes d’Ispahan, en sachant que peut-être pas demain, mais après demain, on ressortira et tout recommencera.

Extrait du récit Ambre et lumière (une enfance persane)