La boucle du Karaïme

Bernard De Backer

C’est une double page de cahier d’écolier qui porte l’empreinte d’agrafes rouillées en son centre, deux petites feuilles sagement lignées aux bords râpés. Une écriture ferme y a tracé les toponymes d’une quarantaine de lieux, de fleuves, de pays — ainsi qu’un grand lac de forme oblongue et verticale, dans lequel se déverse une rivière. Les noms, indexés parfois d’une date, sont reliés entre eux par des lignes continues ou pointillées. Comme les feuilles sont petites et étroites, les étapes de ce qui ressemble à un itinéraire sont séparées par la nervure centrale et deux subdivisions internes. L’on démarre en haut de la page de gauche pour franchir ensuite la nervure médiane vers la droite, poursuivre de l’autre côté puis descendre, dans le sens des aiguilles d’une montre et, enfin, retraverser la feuille vers le bas de la page de gauche. Le trajet semble se terminer là, à proximité du point de départ, mais séparé de lui par une épaisse ligne horizontale.

Guillotine glacée

Les dates indiquées donnent à penser qu’il ne s’agit pas d’un projet de voyage ou d’un croquis d’expédition. Tout le trajet s’est déroulé durant la Seconde Guerre, entre 1941 à Vilnius en Lituanie, et 1946 à Quakenbrück en Basse-Saxe. Par ailleurs, en titre, page de gauche, on lit : « Voyage vers l’inconnu. Commencé le 9 aout 1940 ». Pour que ce voyage ait débuté en 1940 et non en 1941, l’irruption de « l’inconnu » a dû se produire dès aout 1940. L’URSS annexa l’actuelle capitale de Lituanie, Vilnius (alors Wilno en Pologne), le 3 aout 1940 ; l’auteur du croquis fut peut-être fait prisonnier ou passa à la clandestinité. Moins d’un an plus tard, dans la nuit du 13 au 14 juin 1941, les « organes » soviétiques déportèrent trente-cinq mille Lituaniens en Sibérie. Le voyage recommença.

Une lecture du dessin montre l’ampleur du trajet, d’une durée de cinq années. L’homme est parti en 1941 de Vilnius vers Minsk pour atteindre Gorki (Nijni Novgorod). De cette ville, il poursuivit vers Kotlas, situé au nord-est (le Kotlaslag est un lieu de déportation dans l’oblast d’Arkhangelsk). À partir de cet endroit, le crayon a tracé une sorte de trajet en étoile, le long d’une route ou d’une rivière, et a indiqué, semble-t-il, une distance de sept-cents kilomètres au départ de Kotlas. Quelques noms sont mentionnés, dont Vorkouta au pied de l’Oural, un des camps les plus sinistres du goulag (surnommé « la guillotine glacée ») dans lequel l’homme semble avoir passé plusieurs mois avant de revenir à Kotlas.

L’itinéraire oblique ensuite vers le sud-est, atteint Svierdosvk (Ekaterinbourg) au sud de l’Oural, Tachkent et Guzar au Kirghizistan en 1942, avant de pivoter vers la Caspienne et Krasnovodsk (aujourd’hui Turkmenbashi, capitale du Turkménistan). De là, une ligne pointillée traverse la mer Caspienne vers le sud-ouest, pour atteindre Pahlew en Iran le 21 aout 1942. Après avoir traversé ce dernier pays, puis l’Irak et la Palestine, le trait atteint Port-Saïd en Égypte et la Grande-Bretagne, le 21 juillet 1944. La ligne rejoint ensuite Kolonia (Cologne) en novembre 1945, puis Quakenbrück en 1946. La seule vue du dessin évoque l’itinéraire d’un déporté lituanien au goulag, qui se serait ensuite échappé en suivant « l’axe du loup », rendu célèbre par des ouvrages plus ou moins fantaisistes [1]. Mais plutôt que de traverser le désert de Gobi et l’Himalaya, l’homme s’est dirigé vers l’Iran et le Moyen-Orient, avant de rejoindre l’Angleterre et — après un an de séjour — l’Allemagne vaincue. Mais quelle est la véritable histoire qui se cache derrière cette curieuse carte, visiblement extraite d’un carnet qui en dit plus long ?

Naïades de Vytautas

C’est tout près de son point de départ, Vilnius, que nous découvrons ce dessin en rencontrant le fils de l’évadé, soixante-neuf ans après la fin de l’Odyssée paternelle. Le « jeune homme », comme l’appelle son épouse — une dame expansive et polyglotte qui partage sa vie entre Varsovie et Monte-Carlo — n’est pas loin d’avoir nonante ans. Le couple revient chaque année dans la petite ville de Trakai, située au bord d’un lac échancré à une vingtaine de kilomètres de Vilnius. Alignées au bout d’une péninsule, des maisons de bois d’un étage y jouxtent, posé au milieu d’une ile voisine, un château de briques de style « gothique militaire » surmonté de tourelles aux toits pointus.

On avait eu du mal à trouver Trakai en venant de Mazurie, ancien fragment de la Prusse orientale situé au nord de la Pologne. Dès la frontière lituanienne franchie, après avoir longé l’enclave de Kaliningrad, le paysage est plus ensauvagé, clairsemé. De nombreuses routes ne sont plus que rubans de terre. Autant la Mazurie semble avoir été « détruite et reconstruite [2] », autant la Lituanie apparait d’une ruralité sylvestre, composée de villages assoupis jouxtant des bourgs soviétiques industrieux et ruinés. Un hameau à l’écart de la route est une oasis de lupins, de pavés herbeux et de maisons en bois ouvragé. Puis la nationale se fait rectiligne et goudronnée, bordée d’arbres et de champs en friche. On lorgne les bas-côtés en quête de la route vers le fameux château de Vytautas le Grand.

Vilnius ne doit plus être loin. Un panneau indique « Senieji-Trakai » à gauche. Senieji ? La voiture vire sur un étroit chemin de terre en cahotant. Perplexes, nous interrogeons une personne âgée qui nous dit que c’est bien la direction de Trakai. Pourquoi une voie aussi rustique pour un des hauts lieux de l’histoire lituanienne, alors que la carte indique une large route ? Un peu plus loin, une jeune cycliste nous met sur le bon chemin. On finit par déboucher sur une large voie menant à Trakai ; d’abord un bourg moderne au début de la presqu’ile, puis une grappe de maisons de bois, avec trois fenêtres côté rue, dans le quartier karaïme et sa kenessa (synagogue) faisant face au château de Vytautas. Nous nous arrêtons enfin près d’une maison bordée d’un espace pavé.

La dame polyglotte nous ouvre, surprise de nous voir. Elle parle un français mâtiné de russe. C’est l’épouse du « jeune homme ». Le couple est issu de la communauté juive karaïme [3] de Trakai, et prépare avec des amis la réunion annuelle ainsi que l’école de langue tatare pour les enfants. On passera des moments surprenants, à boire de la bière et à les écouter chanter dans un drôle de turc. La dame nous évoquera la Crimée, où elle entretient toujours des contacts suivis. Une ancienne gravure de la ville forteresse de Tchoufout-Kalé orne un mur. « Il est très difficile d’y voyager aujourd’hui, nous dit-elle, il faut passer par Moscou… » « Mais soyez les bienvenus, j’appelle la patronne qui a sans doute oublié votre réservation ; elle vient de perdre sa mère. » La maison karaïme est une antiquité fortement modernisée, avec de larges pièces servant de lieu de réunion pour la communauté, une cuisine et des chambres en location sous le toit.

Outre le russe, le français, le polonais et le lituanien, nos hôtes parlent un idiome séparé de sa source depuis plus d’un demi-millénaire. Cette langue turcophone et la culture qui y est associée sont le motif principal de leur séjour, car les Karaïmes originaires de Trakai y organisent chaque année une sorte de « camp d’été », afin de maintenir les liens communautaires et d’enseigner le tatar aux jeunes générations. Depuis leur engagement forcé dans la garde rapprochée du Grand-duc lituanien, Vytautas le Grand (1350-1430), qui avait conquis la Tauride (Crimée) au XIVe siècle, les Tatars convertis au judaïsme karaïte forment une petite communauté, bénéficiant de privilèges importants, dans ce bourg proche de Vilnius où résidait le Grand-duc. Sous l’Empire russe, au XIXe siècle, les Karaïtes se démarquèrent des Juifs rabbiniques — dont ils étaient déjà distincts par des traits religieux et de langue —, notamment pour échapper aux lois anti-juives de l’Empire et conserver leur statut ethnoculturel privilégié, sous le nom de Karaïmes. C’est la raison pour laquelle ils échappèrent à la Shoah, mais pas aux déportations soviétiques.

Nous visitons le château fort insulaire de Trakai, serti d’arbres épais, un rude ensemble gothique couleur rouge sang, avec tours d’angles surmontées d’oriflammes, courtines et mâchicoulis, le tout reconstruit « à l’identique » au XXe siècle. Autour de la place ducale, les salles de garde sont devenues des lieux d’exposition consacrés à l’histoire lituanienne, et au sommet du donjon se trouve une assemblée du trône faisant face à celui de Vytautas, haut et étroit, aux accoudoirs courbes en forme de naïade. L’une des salles expose, en lumière rasante, une collection de statues de saint Jean Népomucène. La sculpture sur bois est une forme d’expression fréquente en Lituanie, surtout dans les campagnes où l’on rencontre d’étranges totems à la croisée des chemins : silhouettes de sorciers, animaux sacrés et autres créatures mythologiques. Le paganisme pointe le bout du nez, dans ce pays converti tardivement au christianisme [4].

Magnificence, guerre et déportation

C’est au retour du château que la dame nous montre le magazine karaïme où se trouve la double page du cahier d’écolier, ainsi qu’une photo de son mari avec son beau-père, le déporté de 1941. L’article explicatif est en langue polonaise ; la belle-fille du déporté nous résume l’histoire en sabir franco-russe. Nous en déduisons par erreur que l’homme fut envoyé au goulag en tant que « frère de la forêt », nom donné aux résistants anticommunistes dans les Pays baltes. Le dessin se prête peu ou prou à cette interprétation.

Rentré en Belgique, une traduction [5] de l’article me donne des explications davantage fiables. C’est tout un pan du destin des Karaïmes de Lituanie qui vient alors au jour, dont la déportation au goulag n’est qu’un épisode. Pour y voir clair, il convient de savoir que les frontières actuelles ne correspondent évidemment pas à celles du passé. La Lituanie fut longtemps unie à la Pologne (« République des Deux Nations », 1569-1795) et puis incluse dans l’Empire russe jusqu’à la fin de la Première Guerre. La partie lituanienne fit donc partie intégrante de la Russie entre 1795 et 1918. Entre 1918 et 1939, elle fut indépendante (capitale Kaunas), mais Vilnius et Trakai demeurèrent dans la république de Pologne. Enfin, après les invasions nazies et soviétiques, la Lituanie devint république soviétique (capitale Vilnius) jusqu’à la seconde indépendance de 1991.

L’histoire du déporté fut donc d’abord russe, ensuite polonaise républicaine, puis celle d’un zek relégué au goulag, et, finalement, polonaise communiste. Elle témoigne des pérégrinations d’une famille karaïme aisée dans l’immensité de l’Empire russe, avant le couperet des guerres et les déportations staliniennes, ainsi que des vicissitudes de l’après-guerre. Mais aussi des destins séparés des Karaïmes et des Juifs rabbiniques.

Le texte est sensiblement hagiographique et « mondain ». La famille du Karaïme était visiblement fortunée et bien intégrée dans l’Empire des Romanov. Son père (officier au service du tsar, puis propriétaire terrien après avoir été « versé dans la réserve ») avait en effet acquis le domaine d’Upniki — pas moins de deux-mille hectares « aux bords de la rivière Swieta » à une soixantaine de kilomètres de Vilnius. Son fils déporté est né à Vilnius, en 1896, mais il a grandi avec ses frères et sœurs dans la propriété familiale « sous l’œil de leurs nourrices, une mademoiselle française et une fraulein allemande ». On y apprend notamment que « le quinzième anniversaire de mariage fut encore fêté à Upniki. Toute la famille afflua de Vilnius, Kovno, Saint Petersbourg. » La grande vie…

Mais les bâtiments d’exploitation prirent feu et, après la vente du domaine, la tribu déménagea en Lettonie dans « une autre belle propriété, située au bord d’un lac et entourée de mille hectares de bois : la baronnie Jumurden ». (Le manoir de Jumurda en Lettonie du Nord.) L’hiver letton s’avérant rigoureux et les communications difficiles, le père revendit la baronnie pour acheter — nettement plus au sud cette fois — à Odessa en « nouvelle Russie », « l’hôtel St. Petersburg dominant l’escalier Richelieu devenu célèbre grâce au film Cuirassé Potemkine ». Dans cette ville d’Odessa, les parents « menaient une riche vie de société et culturelle au sein de la communauté karaïte locale ».

La Première Guerre éclate, le père est trop âgé pour combattre, mais ses fils s’enrôlent dans l’armée blanche du général Denikine après la révolution de 1917. Ils finissent par se réfugier en Crimée (singulier retour du destin) ; les fils y embarqueront dans un des derniers navires leur permettant d’échapper aux bolchéviques, le croiseur blindé Waldeck-Rousseau mouillé en rade de Sébastopol. Rentré en Pologne indépendante avec son frère, après diverses pérégrinations en Roumanie et Bulgarie, le futur déporté se marie à Trakai en 1926. À l’instar de son père, mais sur une échelle plus modeste (140 hectares), il devient propriétaire terrien à Mejszagoła, au nord de Vilnius et s’engage dans l’exploitation agricole pendant une dizaine d’années. Puis, après les labours et les tracteurs, apparut soudain le rude camion des « organes » staliniens.

« Le 9 aout 1940 à l’aube, par une route quasi impraticable, un camion soviétique se gare devant le manoir », note le déporté dans son carnet. Il ajoute ce propos d’une employée de maison : « Monsieur, monsieur, levez-vous, ils sont arrivés ! ». L’arrestation se serait donc produite quelques jours après l’annexion de Vilnius et de la partie orientale de la Pologne par Staline. Le carnet continue : « À la porte, la cuisinière et la femme de chambre, tout en larmes me font leurs adieux ; un peu plus loin un groupe d’ouvriers, apeurés et silencieux. Ma femme me glisse dans la poche des tartines, apporte de l’argent. Ils me disent de m’assoir sur une banquette, les soldats montent aussi avec leurs mitraillettes — ils sont onze ou douze. L’officier s’assied à côté du conducteur et nous partons vers l’inconnu : ainsi ont commencé de longs jours et nuits d’errance. »

Le camion les conduit à la prison de Vilnius. « Le portail s’ouvre, puis se referme pour neuf longs mois difficiles. À travers plusieurs portails et cours, ils nous conduisent dans le hall du cinquième régiment. Ils nous enlèvent les montres, les bagues, les papiers, l’argent et tout ce que nous avons dans les poches. Ils nous conduisent par un couloir à la cellule numéro dix-sept. La porte se referme, nous sommes seuls […] La plupart sont convaincus qu’on nous déportera au nord, sans procès aucun. Mais l’humour ne nous quitte pas, on se raconte des blagues et nos expériences. La nuit à moitié insomniaque, le matelas de paille sur un lit de fer semble dur. » En mars 1941, « la sentence est prononcée : huit ans de camp de travail ». En mai de la même année, il est transféré à Kotlas et en juin à Usa près de Vorkuta. « Il ne devait plus jamais revoir ni Wilno ni Mejszagoła. » Mon hypothèse initiale sur les nombreux mois de prison à Vilnius, suivis de la déportation au goulag, s’avère donc exacte.

Le récit fournit cependant un éclairage surprenant sur la seconde partie du trajet, vers la Caspienne, l’Iran, l’Égypte et enfin l’Angleterre. Car quelques mois après son transfert à Vorkouta, dans un des camps les plus durs du goulag, le 18 septembre 1941, il se voit délivrer une attestation : « En vertu de l’arrêté du Bureau du conseil suprême de l’URSS en date du 12 aout 1941, il est amnistié comme ressortissant polonais ». Staline vient de conclure des accords avec le gouvernement polonais en exil à Londres — après l’invasion allemande de l’URSS par l’opération Barbarossa — pour constituer une armée polonaise en Union soviétique, sous le commandement du général Anders. Notre homme s’y engage et sera finalement évacué vers l’Iran avec des dizaines de milliers de soldats qui iront rejoindre l’armée britannique [6]. Il y travaillera dans l’aviation, « affecté à la Division de construction des aéroports à Gatwick et, en juin, il devient le responsable technique des travaux à l’aéroport de la RAF à Northolt ». Vinrent ensuite l’Allemagne et Quakenbrück.

Puis il retournera, avec sa femme, en Pologne communiste, à Wroclaw, où il vivra trente ans. L’ancien déporté y travaillera jusqu’à sa retraite comme ingénieur dans le domaine de l’assainissement des eaux. L’article se termine par ces phrases : « Ils sont morts l’un après l’autre, à une semaine d’intervalle. Ils ont été ensevelis le 28 juillet 1978 au cimetière karaïte à Varsovie. Qu’ils reposent en paix ! » Leur tombe est toujours fleurie.

Disparus de Trakai

L’article du magazine karaïme, basé en partie sur les carnets du déporté, ne comporte aucune mention du génocide des Juifs de Vilnius, « la Jérusalem du Nord », qui fit plus de septante-mille victimes lors des massacres de Ponary, à quelques kilomètres de la ville. Il n’en est jamais question dans ce récit, exclusivement privé, pas plus, d’ailleurs, que de la déportation de trente-cinq-mille Lituaniens vers la Sibérie en 1941. D’autre part, la séparation du destin des Karaïmes de celui des Juifs rabbiniques y apparait totale, que ce soit sous l’Empire russe ou dans les périodes suivantes. Si le texte évoque des relations, notamment familiales, avec des Russes et des Polonais, on n’y reconnait aucun Juif. On apprend cependant, dans la YIVO Encyclopedia of Jews in Eastern Europe [7], que le bourg de Trakaï comptait trois-cent-septante-sept Karaïmes et mille-cent-douze Juifs rabbiniques en 1893. Durant le génocide, les nazis considéraient que les Karaïmes étaient de « race turque » et ils ne furent pas persécutés. Les leadeurs karaïmes fournirent une liste de tous les membres de leur communauté aux autorités allemandes, afin — toujours selon cette source — d’éviter une « infiltration » des Juifs rabbiniques. Tous les Juifs de Trakaï et environs, soit deux-mille-cinq-cents personnes, furent déportés sur une ile du lac et massacrés le 30 novembre 1941. S’il y a un bien un vieux cimetière juif à Trakai, nous n’avons trouvé aucune trace mémorielle du massacre de 1941. Une conséquence de l’antisémitisme associé au déni de la Shoah par le régime communiste, comme en témoigne le poète lituanien Tomas Venclova [8].

[1Dont le récit très contesté de Sławomir Rawicz, The Long Walk (1955) et le film Les Chemins de la liberté (2010) qui s’en est librement inspiré. L’Axe du loup est un livre écrit par Sylvain Tesson, Laffont, 2004.

[2Une grande partie de la Mazurie actuelle était allemande. La population germanique a été remplacée par des Polonais, notamment en provenance d’Ukraine (Galicie), ainsi que par des Lemkos des Carpates (opération Vistule, 1947). Cela dans le contexte des déplacements de population, voulus par Staline après la victoire de 1945. Les villes et villages allemands ont été en bonne partie détruits par la guerre.

[3Le karaïsme (de l’hébreu qaraout) désigne un courant religieux juif, fondé en Mésopotamie au VIIe siècle de notre ère, refusant l’autorité rabbinique et s’appuyant sur la seule loi religieuse écrite. Sans entrer dans les détails d’une histoire compliquée et disputée, ajoutons que les Karaïtes ou Karaïmes du sud de l’Ukraine se considèrent parents des Khazars, peuple turcophone converti au judaïsme. Certains d’entre eux s’établirent en Lituanie à la fin du XIVe siècle, à la suite de la victoire sur la Horde d’or de Vytautas le Grand. Au sujet de la ville karaïte de Tchoufout-Kalé en Crimée, voir mon récit « Au sud de la mer Putride », La Revue nouvelle, 3/2016. Les Karaïmes de Crimée ont approuvé l’annexion russe.

[4Phénomène richement décrit dans le roman inspiré par l’enfance lituanienne de l’écrivain polonais Czeslaw Milosz, Sur les bords de l’Issa, traduction française chez Gallimard, 1956. Voir aussi, sur ce thème, le livre de Julien Oeuillet, Lituanie. Les feux de pierre, éd. Névitaca, coll. « L’âme des peuples », 2015.

[5Mes remerciements à Piotr Porayski-Pomsta pour sa traduction.

[6Tel le poète lituanien Juozas Kekstas, également déporté à Vorkuta, engagé dans l’armée d’Anders, évacué ensuite vers l’Iran, puis l’Europe (il participera à la bataille de Monte Cassino).

[7Selon Judith Kalik. Sur ces évènements, et notamment les soupçons de collaboration des Karaïmes lituaniens à la Shoah, voir l’article plus nuancé « Karaites in the Holocaust ? A Case of Mistaken Identity » publié sur le blog Nehemia’s Wall en novembre 2014. Ainsi que la bibliographie au bas de cet article, et notamment W.P. Green, Nazi Racial Policy Towards the Karaites, Soviet Jewish Affairs 8,2 (1978). Ce texte est également en ligne.

[8Dans « Lithuanians and Jews : What’s Changed and What Hasn’t over the last Forty Years ? », conférence à Vilnius le 17 avril 2015 et publié en ligne par Defending History. Tomas Venclova, né en 1937, était cofondateur du groupe lituanien des accords d’Helsinki, poète et traducteur de renommée internationale.