La bande dessinée belge en 40-45

Roland Baumann

Fin connaisseur des origines de la bande dessinée belge, Frans Lambeau [1] vient de publier chez André Versaille un Dictionnaire illustré de la bande dessinée belge sous l’Occupation, ouvrage indispensable sur le grand moment fondateur du neuvième art dans notre pays. Associant la minutie du collectionneur au gout de l’histoire, Lambeau évoque avec passion l’univers des illustrés de son enfance dans les quelque 270 entrées de son dictionnaire : auteurs, scénaristes, dessinateurs et œuvres, éditeurs et principaux genres de BD… L’auteur esquisse aussi le contexte politique, culturel et social de ces « années noires » qui correspondent pourtant aux débuts d’un authentique « âge d’or » pour la bande dessinée belge. Sous l’Occupation, Hergé affirme son génie créateur dans sa bande dessinée de bas de page « prépubliée » par Le Soir. C’est en effet dans Le Soir volé, journal « collabo », que paraissent Le crabe aux pinces d’or, Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Rackham le Rouge, récemment adaptés à l’écran par Spielberg.

Aujourd’hui, le récit des origines de la BD belge privilégie Le Petit Vingtième, supplément hebdomadaire du quotidien catholique ultra-conservateur Le Vingtième Siècle, dans lequel Hergé crée Tintin (1929), puis Quick et Flupke (1930). Ce périodique « mythique » de Hergé, si recherché par les collectionneurs, n’est pas le seul pionnier de la BD dans notre pays. De plus, comme le rappelle Lambeau, la France et les États-Unis, « parrains de la bande dessinée belge » sont étroitement associés aux origines de la parution de bandes dessinées dans notre presse périodique et, en particulier, dans des publications spécialisées pour la jeunesse. La popularité de bandes dessinées dans la presse illustrée française destinée aux enfants remonte à la Belle Époque lorsque paraissent les premières aventures de Bécassine dans La Semaine de Suzette, et celles des Pieds Nickelés dans L’Épatant.

Les illustrés cosmopolites de l’avant-guerre

Face aux velléités de l’Église catholique de chapeauter la presse illustrée pour enfants, tout comme à la mobilisation de La Bonne Presse d’Averbode visant à la « reconquête de la jeunesse » et au soutien de la politique missionnaire aux colonies, le dictionnaire de Frans Lambeau fait entrevoir le caractère très « cosmopolite » d’une grande partie des illustrés francophones pour la jeunesse dans l’entre-deux-guerres. L’agence française Opera Mundi, fondée en 1928 par le Juif hongrois Paul Winkler avec le soutien de Hachette et collaborant avec le King Features Syndicate, du groupe de presse américain Hearst, fait traduire et publier massivement dans la presse européenne des BD américaines. En 1934, Winkler crée Le Journal de Mickey et Robinson, hebdomadaires pour la jeunesse qui publient des BD américaines et s’ouvrent aussi à des dessinateurs français. Des éditeurs belges tels Casterman, Gordinne et Dupuis sont attentifs à la véritable révolution éditoriale déclenchée en France par Opera Mundi. Fondé en 1938 par les éditions Dupuis, Le Journal de Spirou publie à ses débuts de célèbres séries BD américaines : Dick Tracy, Red Ryder, Superman…

Le bouleversement de la guerre

La guerre 40-45 bouleverse radicalement ce paysage « cosmopolite » de la BD européenne à la fin des années trente. En Belgique occupée, la fin de l’importation de toute presse étrangère et la situation de guerre vont favoriser l’essor de talents nationaux, appelés à remplacer les séries importées des États-Unis. Bande dessinée emblématique de cette période Le Rayon U, d’Edgar P. Jacobs paraît en 1943 dans l’hebdomadaire Bravo ! Dans son livre Bravo ! Un hebdo des années 40 (2000), Frans Lambeau retraçait déjà l’histoire étonnante de ce magazine illustré, lancé en 1936 (en néerlandais) par le Hollandais Jan Meeuwissen (1883-1954), fondateur de Ciné Revue et éditeur de Femmes d’Aujourd’hui. Imprimé aux Pays-Bas, Bravo ! semble condamné à disparaitre après l’invasion allemande en raison de la fermeture des frontières par les autorités d’occupation.

Mais, le nord de la France dépend de la même administration militaire que la Belgique occupée et constitue donc un nouveau marché pour les éditions Meeuwissen, qui, après avoir trouvé un nouvel imprimeur à Anderlecht (Société anonyme de rotogravure d’art – SAR), relance l’impression de Femmes d’Aujourd’hui et aussi de Bravo ! dorénavant édité en français comme en néerlandais. Ingénieux récit d’anticipation inspiré des aventures de Flash Gordon dessinées par l’Américain Alex Raymond, Le Rayon U, de Jacobs assure la gloire de Bravo ! et contribue au premier « Âge d’or » de la bande dessinée belge à partir de 1943. Publié en néerlandais et en français et très bien distribué jusqu’à la Libération, grâce à l’attitude bienveillante des autorités d’occupation, sans pour autant « faire de politique », Bravo ! prospère, mais d’autres hebdomadaires pour la jeunesse sont contraints d’arrêter la publication, tels Aventures illustrées-Bimbo (1942) et Le journal de Spirou (1943). L’aggravation de la pénurie de papier est à la base de ces mesures officielles. Avant la guerre, notre pays dépendait largement de l’importation pour son approvisionnement en papier. Dès mai 1940, l’administration militaire allemande règlemente strictement les fournitures de papier tirant parti de la situation de pénurie pour éliminer les journaux jugés défavorables à l’occupant. Après la suspension de ses concurrents, le tirage hebdomadaire de Bravo ! augmente jusqu’à atteindre 337 000 exemplaires en avril1944. Frans Lambeau souligne que « Sur le plan idéologique, le contenu de Bravo ! est irréprochable aux yeux des patriotes les plus sourcilleux. Le magazine ne publie, en effet, que très rarement des allusions au conflit en cours… ».

Un apolitisme distrayant

Tout en analysant les marques évidentes d’antisémitisme présentes dans L’Étoile mystérieuse de Hergé que publie Le Soir en 1941, ou dessinées par Jijé dans Le Journal de Spirou en 1940 et 1941, Lambeau montre tout au long de son dictionnaire, qu’une attitude plutôt « apolitique » caractérise le champ de la bande dessinée belge sous l’Occupation. Cet « apolitisme » de la BD belge contraste avec la situation française où différents auteurs de renom contribuent au succès de l’illustré Le Téméraire, ce « petit nazi illustré » (comme le nomme l’historien Pascal Ory) publié en 1943-1944, radicalement collaborationniste et antisémite. Ceci dit, en dépit de l’« apolitisme » de Bravo !, Meeuwissen sera poursuivi pour collaboration après la guerre et condamné à la peine capitale par contumace…

Le dictionnaire met aussi en valeur des phénomènes bien caractéristiques de cette époque « héroïque » de la BD et depuis largement tombés dans l’oubli, tels les clubs de lecteurs de magazines qui, au contraire des mouvements scouts et de patronage, « fonctionnent à plein régime » en Belgique occupée. Les « Amis de Spirou » (ADS) est le plus réputé de ces clubs de lecteurs, animé depuis la fondation de l’hebdomadaire par un très dynamique courrier des lecteurs et la « chronique du Fureteur ». Le « Club Spirou-Aviation » (CSA), inspiré par la rubrique « Aviation » du magazine, s’enthousiasme des « cours du chef-pilote » ou des conseils de la rubrique de modélisme…

Comme dans la littérature belge de l’époque, les histoires policières et de détectives constituent des thèmes privilégiés par les BD publiées sous l’occupation : des récits de suspens sans message politique aimés du grand public qui lit pour se distraire et s’évader « en évitant tout conflit avec l’occupant ». Après El-Alamein et Stalingrad, la presse belge se conforme à l’objectif majeur de la propagande allemande : distraire la population et alléger l’information en éloignant le lecteur d’une situation militaire et internationale qui n’est plus du tout à l’avantage des nazis. Le panorama des publications de fin 1944 et de l’immédiat après-guerre en Belgique libérée, présenté par Lambeau montre l’explosion de la bande dessinée belge. Ironiquement le rationnement du papier contribue à l’inflation soudaine des titres de publications de 1944 à 1947 en Belgique, moins affectée que la France par la pénurie de papier. Mais, comme le documente Lambeau, c’est l’apolitisme qui domine cet « âge d’or » et, dans la Belgique de l’après-guerre, seules de rares et éphémères BD patriotiques évoqueront les années de l’Occupation et les combats de la Résistance dans notre pays.

[1Frans Lambeau, Dictionnaire Illustré de la bande dessinée belge sous l’Occupation, André Versaille éditeur.