La Région de Bruxelles-Capitale reçoit son dictionnaire historique  : une première !

Geneviève Warland

Le Dictionnaire d’histoire de Bruxelles, publié sous la direction de Serge Jaumain, professeur à l’université de Bruxelles, se présente comme un novum dans cette catégorie de publications historiques : il s’agit du premier spécimen pour la Région de Bruxelles-capitale [1]. Sa spécificité consiste à fournir des connaissances sur les noms propres bruxellois. Plus de 4 200 notices, rédigées par plus de 80 collaborateurs, choisis sur la base de leur expertise, portent sur des personnalités (décédées), des institutions, des entreprises, des lieux, des rues, des œuvres. La finition est belle : le livre au format maniable de 17 x 24 centimètres et à la couverture cartonnée compte 896 pages et environ 100 reproductions pleine page en couleur de monuments et lieux évoquant la spécificité de Bruxelles. Vendu au prix de 40 euros, il s’agit d’une publication abordable.

D’emblée, je signalerais, à l’heure d’internet qui est souvent la première source d’information sur un sujet, le plaisir de parcourir les pages d’un livre offrant un ensemble de renseignements divers et pertinents. Le principe du dictionnaire muni de notices brèves laisse libre cours à la tendance au « papillonnage » correspondant à ce besoin de « surfer » en cliquant sur les hyperliens. Un tel travail scientifique procure surtout des savoirs contrôlés, lesquels ne se présentent toutefois pas comme absolus ni définitifs. Une des originalités ici est de se considérer comme un work in progress et de proposer un site internet : www.dictionnairedebruxelles.be. On y trouve la liste des références bibliographiques ; la possibilité y est aussi donnée de laisser un commentaire sur les notices ou d’envoyer un message aux collaborateurs. La présence de ce site (en construction) consiste à développer le dialogue entre la population bruxelloise, les acteurs de la société civile et les universitaires, à l’instar de la démarche entreprise par le Brussels Studies Institute.

À l’origine de cette belle œuvre de compilation et de synthèse se trouve la rencontre entre deux passionnés de la ville de Bruxelles, Serge Jaumain, professeur d’histoire contemporaine à l’ULB, spécialiste de l’histoire du patronat, de la grande distribution et des petits commerçants et copromoteur du Centre interdisciplinaire de recherche sur l’histoire de Bruxelles, et Alain Deneef, consultant, fondateur et secrétaire général d’Aula Magna, un think thank bruxellois, et éditeur. L’équipe de rédaction est composée principalement d’universitaires affiliés à l’ULB ; le réseau des experts est, quant à lui, plus large, mais il comporte, pour l’essentiel, des historiens francophones travaillant, pour la plupart, dans des universités, des institutions ou des associations culturelles de la Région bruxelloise.

Le classement des notices, qui rapproche les items concernant la même personne, renforce la lisibilité de l’ouvrage. Ainsi sous le nom « Erasme », on trouvera successivement : « Erasme, Didier ; Erasme, hôpital académique ; Erasme, maison d’Erasme, station de métro ». Le Dictionnaire d’histoire de Bruxelles s’adresse, en effet, tant au citoyen intéressé par l’histoire de sa ville qu’au chercheur souhaitant y trouver une première orientation.

Comme indiqué en quatrième de couverture, il vise à apporter une réponse à une série de questions que l’on peut se poser en se promenant : « Quel est le personnage auquel l’on a dédié cette rue ? Quand cette section de métro a-t-elle vu le jour ? D’où vient la célébrité de ce restaurant ? Quel est le sculpteur de cette statue ? Quelles sont les origines de ma commune ? Quel est l’auteur de cette fameuse pièce bruxelloise ? Pourquoi et par qui ce parc fut-il établi ? »

Abordant des éléments du passé bruxellois aujourd’hui enfouis ou bien évoquant ceux encore présents à travers leur évolution, la démarche adoptée dans l’ouvrage associe la mémoire (comme appréhension vivante et subjective du passé) et l’histoire (comme rapport médiatisé et critique au passé). Une telle démarche réveille notre propre mémoire de lieux, de noms, associée à des souvenirs divers, ou bien elle l’ouvre à des endroits, bâtiments, personnages, qui nous étaient inconnus. La Mémé, El Kalima, Elzenhof, cela vous dit quelque chose ? Il s’agit respectivement d’une maison médicale créée par des étudiants de l’UCL en 1957, d’un centre de rencontres et de dialogues entre chrétiens et musulmans ouvert en 1978, d’un centre culturel flamand sis rue du Trône. À quels objets de fabrication belge renvoient les noms de la famille Michiels ou d’Odon Warland ? Si la première est associée au chocolat Côte d’or, le second l’est à la cigarette « Boule nationale » (1920). Qu’il est agréable de se voir expliquer la création et la signification sociale de lieux, pour partie encore existants, pour partie affectés à d’autres usages ou détruits : tels le café La Bécasse, la Librairie de Rome, la piscine Victor Boin, l’auditorium du passage 44 dans la première catégorie ; le cinéma Le Century, l’hôtel de Bellevue, La Bellone, la Maison du Peuple, dans la seconde.

Nombreuses sont les notices consacrées à des personnes, à des bâtiments, à des lieux évoquant les Bruxelles du XVIIIe au XXIe siècle. À titre purement illustratif, je signalerai ici dans le domaine économique, la banque Degroof, le joailler-bijoutier De Greef, le magasin de linge de maison Hayoit, les opticiens Bodart ; dans le domaine artistique, le peintre et sculpteur Jacques de Lallaing, le sculpteur Julien Dillens ; dans le domaine politique, les Etienne, baron de Gerlache, Alexandre Jamar, Paul Janson, Louis Hap et de nombreux autres bourgmestres de Bruxelles et des communes de la Région. Les noms de résistants de la Première et de la Seconde Guerre mondiale, dont le souvenir est maintenu à travers celui de rues ou de bâtiments, rappellent les souffrances individuelles (mais aussi collectives) endurées lors des guerres et l’héroïsme de quelques-uns : l’infirmière Edith Cavell, l’architecte Philippe Baucq, fusillés en 1915 ; la résistante Andrée De Jongh ou le peintre Marcel Hastir qui, pour la première, a survécu à la déportation et, pour le second, a caché des Juifs dans son atelier. Pour autant, les origines médiévales de la ville ne sont pas oubliées, non seulement par les édifices religieux ou les restes de la première enceinte, mais aussi par le rappel de certains noms comme celui de la famille d’Aa, seigneurs d’Anderlecht et fondateurs au XIe siècle du chapitre des chanoines de l’église Saint-Pierre, aujourd’hui Collégiale Saints-Pierre-et-Guidon d’Anderlecht.

Comme on peut le constater, Bruxelles apparait dans ses dimensions multiples : politiques, économiques, sociales, artistiques, religieuses. Tant d’entrées, et néanmoins on regrettera l’absence de diverses références, montrant, par là, combien une telle entreprise ne peut qu’être incomplète : en chacun, elle suscite des résonances confinant à un sentiment d’identification avec cette Région. Une notice aurait pu être consacrée, me semble-t-il, à la maison de rendez-vous Le Berger, dans la rue du même nom près de la porte de Namur, lieu coquin et mythique aux chambres toutes différentes et décorées en style art déco, resté intact depuis 1935, sauvé du pillage et de la démolition et restauré à l’identique en 2011 pour en faire un hôtel (ce dont témoigne une publication récente abondamment illustrée [2]). Si mention est faite de plusieurs journaux comme De Brusselse Post, Brusselse Tijdingen, The Bulletin s’adressant prioritairement à la communauté anglophone de Bruxelles, ou encore L’Étoile belge, La Libre Belgique, la Revue générale pour leur ancienneté, leur présence ou leur rôle dans la capitale, on regrettera l’absence de l’hebdomadaire Pour, issu de 1968 et très présent sur la scène médiatique dans les années 1970, dont la rédaction et l’imprimerie, rue de la Concorde à Ixelles, furent détruits en 1981 dans un incendie aux origines pas tout à fait éclaircies. L’indication de ces manques ne sert qu’à rehausser la qualité de l’ouvrage qui nous est proposé et à révéler combien le domaine historique reste soumis à des choix, des partis-pris, des processus identitaires, bref à des limites de toutes natures. Le site internet du Dictionnaire d’histoire de Bruxelles est là pour nous aider à les reconnaitre et à les surmonter.

[1S. Jaumain (dir.), Dictionnaire d’histoire de Bruxelles, éd. Prosopon, coll. « Dictionnaires », 2013.

[2Isabelle Léonard, Marie-Françoise Plissart, Le Berger. Souvenirs d’une maison de rendez-vous, Les impressions nouvelles, 2012.