La Misère, frontière linguistique

Bernard De Backer

Ce 16 août, un dimanche, la chaleur stagnait dans les chemins creux. Seules les hauteurs échappaient à la fournaise, balayées par une petite brise irrégulière. Vers dix-sept heures, à la fin d’une longue marche, on longea le
rebord d’une butée sablonneuse culminant à cent mètres d’altitude. Comme souvent dans ces paysages d’openfield, les mamelons sont ensauvagés, coiffés d’arbres et de broussailles. Des repaires de lapins, faisans et perdrix
sur lesquels les notables du coin déversent leurs chevrotines aux premiers brouillards.

Peu avant le hameau de La Misère, un chemin s’élevait à droite et traversait un bosquet, mélange de pins sylvestres, de chênes et de bouleaux. Dans le cercle clair au bout du couloir végétal, sur ce replat que l’on devinait
dans le lointain, on ne voyait que ciel bleuté et bouts de chaume. Au-delà du mamelon, selon notre carte, la terre descendait vers Opvelp en Flandre, le village d’un ancêtre brasseur qui avait acquis, à vil prix, un « bien noir »
des Jésuites au XVIIIe siècle. Nous empruntâmes le chemin qui, une fois le sommet atteint, obliquait vers le nord et suivait la crête entre cultures et futaies
sombres.

Passés les pins et les chênes, une rangée d’arbres plantée comme une peupleraie frissonnait dans la brise. De curieux arbres : longs, fins, à l’écorce argentée et blanchâtre, avec quelques moignons suintant une résine aux reflets mauves. Au sommet des troncs effilés, une couronne de petites feuilles portait des milliers de fruits, ronds et noirs, dont le sol était parsemé à nos pieds. C’était une cerisaie plantée d’arbres sauvages. Que diable fait-on avec du bois de cerisier sauvage ?

À l’arrière-plan, le terrain semblait s’élever encore et l’on devinait, au-delà des alignements de la cerisaie, de très hautes frondaisons irisées de soleil. Le parc d’un château ou d’un relais de chasse, tapis dans ce décor qui
faisait penser au Grand-Meaulnes ? Le mystère, la fraîcheur du lieu, le murmure du vent et les éclats couleur paille miroitant entre les branches invitaient au silence. Une sente étroite partait vers la gauche, marquée par un
vieux poteau de béton grumeleux. Puis, plus rien que ce bois sombre, comme un fond sous-marin où se balançaient des brassées de verdure et des traînées de lumière. Quelques feuilles mortes étaient suspendues au bout d’un fil invisible, des corbeaux remuaient la terre.

Soudain, entouré de chênes aux branches tortueuses, un monument de briques roses et de granit, envahi par des surgeons aux feuilles avachies par la chaleur. Devant l’édifice étroit et vertical, surplombé d’une petite cage de
verre poussiéreuse qui luisait dans un rai de soleil, une table faite de longues dalles grises empilées, entourée d’un demi-cercle de bancs cernés d’orties. Des toiles d’araignées clignotaient dans les flaques de lumière. En s’approchant, on releva des inscriptions gravées sur la stèle de briques. Écrites en deux langues, elles attestaient l’érection du monument au milieu des années nonante, un hommage rendu par une donatrice à un homme d’Église. Tout semblait en déshérence, abandonné, envahi par la broussaille, les mousses et les insectes. Assis sur un banc, face à l’édifice, nous vîmes la cage de verre
plantée à son sommet. Elle couvrait un garçonnet d’une dizaine d’années, sa grosse tête tournée vers nous.

Malgré la poussière, nous reconnûmes l’enfant vers lequel devaient converger les regards des fidèles rassemblés dans le bois pour assister à une célébration en plein air. Le sanctuaire, comme en témoignaient statues et prières au revers du monument, était dédié à Notre-Dame de la médaille
miraculeuse, à sainte Rita de Cascia et à saint Antoine de Padoue. Deux prières bilingues - la Flandre était à cent mètres et le sanctuaire recrutait des deux bords - s’adressaient à la patronne des causes désespérées et à celui des objets perdus.

Sous le poids de la douleur,
j’ai recours à toi Sainte Rita,
si puissante auprès de Dieu,
avec la certitude d’être exaucé.

Libère mon pauvre coeur
des angoisses qui l’oppressent et
rend la paix à mon esprit accablé.

Toi qui as été établie par Dieu
comme l’avocate des causes désespérées,
obtiens-moi la grâce que je demande :
... (exprimez votre demande)

Après s’être rassis sur un banc latéral, notre regard fut attiré par un grand panneau rectangulaire, brun et vitré, fiché sur un pieu de béton gris derrière le monument de briques. Vu de biais, une tache rouge semblait traverser la vitre de part en part. Puis, derrière le premier panneau, nous en découvrîmes plusieurs autres, alignés le long d’un chemin qui se dirigeait vers le fond du bois. On y devinait d’épaisses traînées blanches, semblables à la balafre rouge.

En nous approchant du panneau le plus proche, la tache se révéla être un bombage oblique et gras, couvrant d’un jet sanguinolent une descente de croix protégée par la vitre poussiéreuse. Les mots SALE JUIF ! barraient la treizième station (« Jésus est détaché de la croix et son corps est remis à sa mère »). Plus loin, le long du chemin, une scène représentant le Christ ensanglanté, secouru par des femmes (« Jésus rencontre les femmes de Jérusalem qui pleurent »), se couvrait d’un NIQUE TA MÈRE ! en lettres blanches.

Le chemin de croix profané traçait un cercle dans le bois, à l’endroit précis où la butée, qui dominait tout le paysage de sa couronne d’arbres, était la plus élevée. Un plus ancien sanctuaire avait peut-être préexisté à celui qui
commémorait le calvaire du SALE CON ! (« Jésus tombe pour la première fois sous le poids de la croix »). Pris d’une furie destructrice, les blasphémateurs s’étaient attaqués à tous les signes religieux. Seul l’Enfant Jésus, bien droit dans sa bulle de verre trop haute pour leur rage, continuait à regarder l’assemblée des fidèles évanouis.

Nous sortîmes du bois par l’autre bout, en traversant ce qui semblait être une exposition de land art : fourches d’acacia renversées contre un tronc, cabanes de ronces, pneus suspendus à des chaînes, nichoirs de bouleau,
épaisses branches moussues soutenues par des piquets. Entre deux haies de maïs, le chemin qui s’était garni de pavés aboutit dans un hameau de western écrasé par la chaleur.

La photo de couverture du livre Frontière/Grens, paru aux éd. Yellow Now, a été prise sur le chemin décrit par l’auteur au début de son article.