La Grèce, la presse et les allumettes

Andréa Leloy • le 24 mars 2015

Avez-vous suivi la crise grecque par le biais des médias ? Si oui, vous savez sans doute que la « rock star » Yanis Varoufakis a fait un doigt d’honneur à l’Allemagne (ou peut-être pas, en fait), qu’il a posé avec sa femme pour Paris Match en déclenchant l’hilarité des « Twittos », qu’il a évoqué la possibilité d’un référendum, voire d’élections, si ses réformes étaient rejetées par ses collègues de la zone euro.

Collègues ? Oui, parce que Yanis Varoufakis n’est pas vraiment une rock star. Dans la vie réelle, après avoir été professeur d’économie diplômé de Cambridge, Yanis Varoufakis occupe un poste clé dans le nouveau gouvernement de gauche radicale en Grèce : celui de ministre des Finances. Soit celui qui doit gérer les conséquences d’une dette publique estimée à 320 milliards d’euros (175% du PIB grec environ) et les contacts avec ses homologues européens et les bailleurs de fonds de la Grèce. Il a vite compris aussi qu’il aurait à gérer la communication avec la presse.

Ses briefings, donnés dans la foulée des réunions des ministres des Finances de la zone euro, sont de petits bijoux de pédagogie et de patience. Son style tranche avec ce à quoi les dirigeants européens avaient habitué les journalistes : son langage est direct, il prend le temps d’accueillir toutes les questions — en grec ou en anglais — et y répond sans (trop) de détours. Alors que d’autres font des interventions calibrées et répondent de manière identique à deux ou trois questions, ses conférences de presse durent parfois jusqu’à cinquante minutes. Dont une bonne partie est cependant consacrée à corriger la vision des journalistes, à démentir avoir tenu certains propos, à recentrer le débat.

Il répète inlassablement que son gouvernement honorera les engagements pris par la Grèce auprès de ses créanciers, et qu’il n’est pas question de cesser les paiements, mais la question revient en boucle, parfois formulée différemment. Les partenaires européens de la Grèce, Allemagne en tête, répètent à l’envi que la Grèce doit respecter ses engagements, sans que l’on sache réellement s’ils tapent sur un clou commode ou sont à chaque fois sollicités à ce sujet par les médias. Un peu des deux, sans doute.

Le scénario a des airs de déjà-vu quand Yanis Varoufakis doit, la fois suivante, expliquer que, non, il n’envisage pas concrètement de demander l’organisation d’un référendum ou d’élections en Grèce, qu’il n’a fait que répondre à une question hypothétique d’un journaliste italien qui le pressait de s’exécuter (« Et si, finalement, l’ensemble de vos propositions de réformes était rejeté par l’Eurogroupe, que feriez-vous ? »), et que c’est précisément cet élément de réponse qui a été mis en exergue. L’effet est désastreux : non seulement les journalistes n’aiment pas trop — et c’est parfois un euphémisme — qu’on remette leur travail ou leurs compétences en cause, mais le ministre donne l’impression de ne pas maîtriser sa communication. De plus en plus, on l’accuse en outre de tenir un double discours, conciliant dans les cercles européens, plus dur devant sa population.

Tous ces pseudo-débats génèrent un brouhaha perpétuel au milieu duquel il est difficile de se concentrer sur l’essentiel : la liste de réformes que le gouvernement grec va devoir soumettre à la zone euro selon un timing assez serré. Décroché le 20 février, moins d’un mois après l’installation du nouveau gouvernement grec, l’accord prévoit en effet que cette liste « approfondie » doit être soumise et approuvée pour la fin avril.

On sait que la mise en oeuvre des discussions est laborieuse, notamment parce que les Grecs rechignent à laisser les fonctionnaires de ce qu’on ne peut plus appeler la Troïka entrer dans leurs ministères pour évaluer au plus près la situation financière du pays. Les partenaires européens s’impatientent, rappellent qu’on perd du temps, qu’une solution sera de plus en plus difficile à trouver à mesure que les jours passent. La presse relaie. Et sort des reportages fracassants. Sur la situation quotidienne des Grecs ? Que nenni ! Yanis Varoufakis et sa femme partageant une salade sur leur terrasse, face au Parthénon. Yanis Varoufakis interrogé par la télé allemande sur le doigt d’honneur qu’il aurait adressé à l’Allemagne. Et la petite musique aigrelette des polémiques reprend. La situation, déjà tendue, vire à l’explosif. Et on n’a toujours pas parlé du quotidien des Grecs, ou de la raison des réticences à voir des fonctionnaires internationaux investir les ministères.

Il y aurait pourtant à dire, sur le traumatisme qu’a dû laisser la méthode de travail de la Troïka, cette incarnation de l’austérité qui asphyxie une partie de la population grecque. Un excellent reportage, réalisé – c’est un détail important – par un Allemand, met en lumière le fonctionnement de la Troïka et permet de comprendre que le nouveau gouvernement grec ne soit pas enclin à lui laisser les clés de ses ministères, quel que soit le nom qu’on lui donne désormais [1]. De cela, très peu parlent. Des journalistes voient même dans la temporisation grecque une volonté de revenir sur les accords conclus fin février. Peu misent sur une réussite des Grecs.

Si la Grèce échoue, si elle doit se résoudre à une nouvelle perfusion européenne sous la forme d’un nouveau plan d’aide, ou si elle doit sortir de la zone euro, les dirigeants grecs, et Yanis Varoufakis parmi les premiers, auront une part de responsabilité, notamment par les maladresses commises en matière de communication. Leurs partenaires européens partageront cette responsabilité, en n’ayant pas montré une mansuétude folle ni une patience d’ange.

Mais les médias ne devraient pas se dispenser d’une introspection.

Car en alimentant la machine à buzz, en traquant la petite phrase et contribuant à augmenter la tension et l’exaspération entre les différents acteurs du dossier grec, les journalistes agissent comme de joyeux enfants jouant avec des allumettes à côté d’un bidon d’essence et un tas de bois sec.

[1L’acronyme Ifkat – Institutions formerly known as Troïka – a vite fait son apparition.