La France, mon cul ! (bref rapport d’enquête, 8  décembre  2018)

David Emmanuel Mendes Sargo

J’ai voulu cette fois-ci ne prendre aucun biais particulier. Donc directement les Champs-Élysées (le jeu étant de ne pas être contrôlé) et quand je dis directement c’est de la gare Saint-Lazare, puis rue de la Pépinière et rue de Penthièvre par Roquépine à 11h00, puis rondpoint des Champs-Élysées, tout ça noir de monde, enfin jaune.

J’en aurais plus appris dans un compartiment comme autrefois il y en avait dans les trains que dans cette journée-là : ici, personne ne discutait, tout le monde beuglait, le taux d’alcool était impressionnant et les gens se regardaient eux-mêmes faire leur manif historique avec force selfies devant le drapeau français : vive le RIP ou le RIC, c’est-à-dire le référendum d’initiative populaire ou citoyenne. La ligne moyenne c’est « on veut exister », on ne sera pas récupéré, mais finalement on est déjà cocu. Mais on est des durs jusqu’à la mort, et on vivra « triquards ». Il y a quelque chose d’écœurant dans cette virée sur Paris entre bière et lacrymo, et je vous le dis camarades, rien ne me fera jamais aimer le foot, les supporteurs et les scènes de viol simulées entre triquards et triquardes. Les gens me regardaient de travers parce que je prenais quelques notes : « Frexit car dictature », le mec qui portait cette pancarte, me voyant noter, me dit « hé, l’intello, on est pas ici pour prendre des notes », alors à quoi elle sert ta pancarte, que j’lui dis. « Et en plus tu poses des questions » qu’y m’dit. Ben chéri, que j’dis, je préfère l’en plus que l’en moins. « T’es qu’une pute de journaliste » qu’y me fait. T’as raison chéri, chuis trop chère pour toi. Le reste s’est perdu dans une charge de flics.

Je discute avec deux très anciens étudiants sur les droits d’inscription pour les étrangers. Ce salaud d’Édouard (que je confonds avec Gérard, autant prendre le bâtard pour un bayard), il a bien joué son coup : je fais dire à la cour des comptes que la fac devrait être payante pour tous, et le lendemain je dis aux étudiants étrangers « choisissez la France », car vous allez passer de 170 euros (sans la mutuelle) à 2780 pour la licence et 3780 pour les masters et doctorats. Bande d’ignobles mafieux : l’un fait le méchant, l’autre le gentil (le premier cuicuistre). Et on tape la discute, les vieux souvenirs du département d’anthropologie de Paris 8 (tué par des anthropologues d’excellence de gauche modérée), les histoires de sans-papiers — vu que ma carrière académique se limite à faire confesseur pour sans-papiers. Accessoirement je leur explique que la sociologie, c’est une invention des Français, dixit Wilhelm Dilthey (1833-1811), mais c’est un autre sujet.

Des foulards tête-de-mort, comme des GI qui se la jouent. Ils casseraient du bougnoule. Vraiment l’argument de la mort est le plus petit qu’on puisse avoir dans une pensée — là, c’est dans Spinoza, mais vous chercherez un peu. Viva la muerte, au fond ça me dégoute et, si tu veux mourir, petit, n’oublie pas d’appuyer sur « caméra » au bon moment.

N’importe qui ici peut être sifflé par n’importe quoi vu qu’ex falso sequitur quod libet. Il n’y a pas un tract pour dire quoi que ce soit et je peux vous dire que sans la chose imprimée, je me demande ce qu’est la politique. La tête à Macron comme tapis de souris devant ton ordi ou comme cible à fléchettes, le soir au fond des bistrots ?

Je hais les troupes coloniales, Mireille Matthieu, Yvette Horner, André Verchuren. Je hais les Guy Lux et les beaufs. Je hais Johnny. S’il faut s’encanailler alors que ce soit avec le Marquis de Sade ou avec Lautréamont. Et si c’est ça le peuple, je hais le peuple — car je hais le madison même avec Godard.

Quand j’ai entendu sur l’air des partisans « Manu la sens-tu dans ton cul qui se glisse la que-nelle-eu », je me suis dit : le peuple français, mon cul, les sans-culottes, mon cul, adieu Victor Hugo, le peuple français n’existe plus depuis la Commune de Paris, d’ailleurs de toute ma vie je ne l’ai jamais vu. Louise Michel l’a vu disparaitre, le peuple français, en Nouvelle-Calédonie, avec le massacre des Kanaks. « Hiéroglyphe de la raison civilisée » ça oui, ça existe. Les peuples du monde, le prolétariat international en France, oui ça existe. Mais la dernière hypothèse de son existence, au peuple français, c’était Zazie dans le métro [1]. Ici, c’est une sortie de caserne qui joue au peuple et qui n’a plus besoin d’être cocu puisqu’il s’autococufie avec son portable. Resterait à voir sur les rondpoints, quelque part, s’il existe, dans la France, son feu rouge et son bar-tabac. Faut méditer que Paris a été libéré par un escadron de la deuxième DB entièrement composé d’anarchistes espagnols. Seul le capitaine était français (Dronne qu’y s’appelait, un nom prédestiné).

Je quitte le « jour historique », vers Saint-Lazare, des voitures flambent. Je pense à Nizan à Aden : « Je suis arrivé. Il n’y a pas de quoi être fier. »

Seconde partie, sur commande de l’ami Boris Najman : fiction plus vraie que la réalité sur mon rapport circonstancié de la journée à mes camarades.

Et je me dis « Doudou (c’est mon petit blaze depuis 1955), t’es tellement vieux et boudiné que t’as même plus de blaze à la gare Saint-Laze ». Ce que je fais dans ces cas-là, c’est me remémorer ce qui était écrit sur une table du lycée de Boulogne-Billancourt : « Un coup de barre, Marx et ça repart », remarquez que c’est ce que je me suis dit le 25 février 1972, quand on a tué mon Pierre O [2] : depuis, je cours toujours dans la même direction.

Donc je vais me faire analyse-de- contrôler par Manman Mao et Tata Mao, respectivement Cécile Winter et Olga Najgeborn, vu que n’étant pas d’une essence urbaine libre comme le petit Coupat ou le vieux Hazan, j’ai des cheffes, moi, et que je donne pas cher de mon matricule lacano-maoïste passé à la moulinette de la critique et de l’autocritique.

J’arrive comme un chat tremblant en laissant des traces de pattes sur le bitume tellement que j’ai les chocottes d’avoir fait le fier en citant Mao la veille (sur face de bouc en plus, circonstance aggravante) avec le point « descendre de cheval pour regarder les fleurs » de l’intervention bien connue de mon bienaimé président à la conférence nationale du Parti communiste chinois sur le travail de propagande du 12 mars 1957 : vous ne voyez pas le rapport avec ma virée aux Champs — ben soyez un peu patients, quoi, ça vient.

« Dis donc, Manu » [faut savoir qu’on m’appelait Manu quand j’étais au lycée et ça leur est resté, mais après la diaspora de l’Ucéeffeaimeelle (UCFML, je vous expliquerai ça un jour), les sans-papiers m’appellent Mendès], « Dis donc, Manu », qu’elle dit Manman, « tu nous ramènes des fleurs ? ». Je peux vous dire que là c’est chaud, vu que si tu te ramènes sans les fleurs — on n’est pas pétainistes, j’précise, c’est-à-dire qu’on n’est pas pour celui qu’a inventé la fête des mères —, ça veut dire que ton enquête elle va passer au moulin à café ou à la toile émeri de savoir si t’es un opportuniste de gauche ou de droite. En plus, elle est pas contente, vu qu’elle termine un article sur Simon Leys.

« Ben, euh » que je dis, un poil centriste. Elles se regardent, et y’a Tante Mao qui m’fait : « Puisque tu préfères les Mémoires du cardinal de Retz aux œuvres du président Mao, tu devrais savoir qu’on a plus d’ennuis avec les amis de son parti qu’avec les ennemis du parti opposé ».

— J’suis cuit, que je me dis à moi-même, en moi-même, sous contrôle de ma seule compagnie mentale. Faut être seul pour être avec tous, me dit le fantôme de Sartre.

— D’autant plus que nous sommes tes amies… Qu’el’m’fait, sans en rajouter sur la prononciation inclusive, vu que c’est pas son genre, euh, son style, ou l’inverse, je ne sais plus moi.

Elles se regardent et se chuchotent des trucs à l’oreille et le verdict tombe : tu nous copieras trois fois en dazibao : 1. Lettres gothiques d’imprimerie ; 2. Kurrentschrift du XIXe siècle ;
3. Écriture herbue de la GRCP (grande révolution culturelle prolétarienne — on en parlera un autre jour), le texte suivant :

Pas de discussion !

10 décembre 2018 [la date est après, mais c’est une fiction quoi] par Cécile Winter

Sous le couvert de mots tels que démocratie, horizontalité, ce qui régnait dans le mouvement Nuit Debout et règne maintenant malheureusement dans le mouvement des gilets jaunes, c’est l’interdit de discussion. « Ici, on ne cause pas, messieurs », comme le chantait Jacques Brel.

Comment, vous récriez-vous ? Tout le monde a la parole, au contraire. Tout le monde s’exprime. Mais « s’exprimer », c’est autre chose que se causer. Certes, tout le monde a la parole ! Mais à la condition expresse de ne rien dire, de ne s’adresser jamais aux autres. Dans Nuit Debout, c’était deux minutes de temps de parole par personne. En deux minutes, on a le temps de dire : moi, et moi je. C’est l’empire du tweet. On ne peut par contre nullement argumenter une proposition adressée à la collectivité. C’est le règne de la collection d’individus, l’interdiction de risquer une pensée collective. Constituer une pensée collective signifie obligatoirement débats, éventuellement contradictoires, argumentations, exposition des divisions éventuelles. C’est seulement dans un tel processus qu’un mouvement peut parvenir à s’unifier, à se donner des objectifs et des mots d’ordre, donc, devenir réellement une force indépendante.

Aux carrefours des gilets jaunes, la même interdiction de parole règne sous la forme, pas de discussion, pas de politique. Chacun peut tout au plus énoncer ses griefs personnels. La supposée vertu de cette attitude, c’est : pas de chefs, pas de récupération. Mais c’est évidemment tout le contraire. Pas de chefs, pas de discussion, cela veut dire des chefs occultes. Pas de pensée collective, pas d’unification sauf sur le seul point négatif — et d’ailleurs tout aussi centré individuellement — « dégagez le Macron », si agréable soit la chose, cela veut dire que la récupération est déjà là. Et le suivant ne sera pas plus odorant. Pas de discussion « pour ne pas se faire avoir » veut dire évidemment : on ne peut que se faire manœuvrer.

L’image de cette atomisation obligatoire sous l’injonction « interdiction de toute idée », est donnée par l’absence de tout tract. Des canettes vides et des grenades, mais pas de papiers sur les Champs-Élysées ou aux rondpoints des gilets jaunes.

Ah oui, il y a les tweets, les selfies, et les posts sur facebook ! Mais vous devez savoir que ce n’est pas la même chose, messieurs et dames qui vous exprimez sur Mediapart ?

Se mettre à la remorque de cette façon d’interdire la discussion et penser, l’encourager, l’encenser même, c’est peut-être ce que l’on peut rencontrer aujourd’hui de plus honteux, de plus misérable, de plus irresponsable et de plus lâche [3].

— Et c’est pas du luxe, qu’on me fait assavoir du haut de la tribune.

— Mais j’ai ménage, dimanche, que j’m’exclame !

Silence. On sous-entend pas trop en dessous de la table qu’il pourrait y avoir bien, bien plus grave comme correction pour beaucoup, beaucoup moins que ça.

Je sors et j’me fais comme ça une petite pensée bien réflexive en absolu intrinsèque aparté : si j’ai le cul dans le ruisseau, c’est la faute à Mao (vous pouvez mettre aussi Pierre O., vu que ça rime) et si y a plus la France point ne m’outrance. Toujours est-il que je me chaufferai la bile tant qu’on dira — et on le dit depuis la révolution néolithique, selon Badiou — : oignez vilains, il vous poindra, poignez vilains, il vous oindra.

[1Queneau R., Zazie dans le métro, Gallimard, 1959.

[2NdlR : Pierre Overney, militant maoïste de la gauche prolétarienne tué par un agent de sécurité de l’usine Renault de Billancourt.

[3NdlR : Une version résumée de ce texte est parue sur le blog de Cécile Winter sur Médiapart.