La France cravatée

Anathème • le 30 juin 2017

Il faut reconnaitre à la France une vertu : celle d’avoir toujours su débattre sans crainte des sujets essentiels. Qu’il s’agisse de couper la tête du roi, de séparer l’Église et l’État ou de concéder son indépendance à l’Algérie, la France ose poser des questions et y apporter des réponses. Que celles-ci soient contestables, c’est bien normal — qu’y a-t-il d’incontestable en ce bas monde ? — il n’en demeure pas moins qu’un débat a présidé à leur adoption.

À côté, nous, pauvres Belges, croupissons dans le marigot de nos compromis et compromissions. Nous craignons tant l’affrontement que nous n’osons pas le débat. Résultat : nous n’avons tué aucun de nos rois, l’Église et l’État entretiennent toujours des rapports ambigus et nous nous sommes enfuis de nos colonies dès le premier coup de feu. Triste Belgique !

Aujourd’hui encore, fière de ses traditions, notre voisine nous montre le chemin et pose les questions qui fâchent, comme celle, dernièrement, du port de la cravate à l’Assemblée nationale. Car, en effet, poussant toujours plus loin son projet de révolution prolétarienne, Jean-Luc Mélenchon et ses séides se sont présentés dans l’hémicycle sans rien autour du cou. Rappel de la déconfiture des bourgeois de Calais ? Souvenir du col coupé des condamnés à mort ? Suppression d’un vêtement handicapant pour les combats de rue et les joutes parlementaires ? Nul ne sait au juste.

Toujours est-il que ce geste reçut un accueil à la mesure de son importance : il fut tenu pour une « insulte à la France populaire par les uns », comme un manquement à « la solennité » par les autres ou encore comme une « provocation caricaturale » par d’aucuns.

On peut à cet égard ainsi se demander si les défenseurs du peuple cravaté ont récemment déambulé dans les bureaux, restaurants et Monoprix qu’ils fréquentent ou si le Français est si ombrageux qu’il tient réellement pour insulte un col déboutonné.

On peut également se demander si l’accusation de « provocation caricaturale » n’est pas, contrairement aux apparences, une vive approbation. On se souvient en effet d’une classe politique qui, comme un seul homme, donna allègrement la main à Ali Bongo et à Viktor Orbán, pour clamer son attachement à des caricaturistes provocateurs, tués par des ennemis des libertés. On se souviendra qu’à l’époque, les provocations caricaturales furent hissées au rang d’élément essentiel de nos valeurs ; au même titre que les bières à 8€ aux terrasses parisiennes, au lendemain de l’attaque du Bataclan.

On le voit, comme souvent, la France débat, les positions se polarisent et l’avenir se forge. Par moment, on ne sait plus trop qui est pour et qui est contre, mais il faut admettre que la démocratie est à ce prix, au prix d’un débat déstabilisant et houleux, seul gage de l’émergence, en fin de compte, d’un authentique souci du bien commun.

De ce sain et essentiel débat, émerge déjà un élément positif que ne manqueront pas de relever nos amis musulmans et nos amies féministes (qu’il puisse exister des hommes féministes demeure incertain). Une part importante des uns et des autres s’est en effet émue, ces dernières années, de l’attention insistante des médias, de la population et du personnel politique français à l’égard de la tenue des femmes musulmanes. Voile, burkini et jupes « trop longues » ont été scrutés, analysés et condamnés. Ne doutons pas que la récente passion de la cravate sera une grande consolation, tant il est vrai qu’on ne supporte jamais si bien l’oppression dont on est l’objet que lorsqu’on est convaincu de ne pas être seul à plier sous le joug. Gageons que, dans ce cadre, le fait que les femmes soient forcées de se déshabiller et les hommes de fermer leur chemise sera tenu pour un détail insignifiant.


Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.