La Belgique face aux élections au Burundi, ou les risques d’une démocratie placébo

Emmanuel KlimisSidney LeclercqGeoffroy Matagne

Placébo, n.m. [plasebo] (mot lat., je plairai) : Substance dépourvue de principe actif, mais pouvant agir par un mécanisme psychologique sur le patient qui pense prendre un médicament (Littré).

En septembre, le Burundi a achevé un marathon électoral entamé en mai dernier, son second cycle d’élections générales depuis la fin d’une guerre civile qui aura fait plus de 300.000 morts entre 1993 et 2005. L’enjeu en était non seulement le renouvèlement de ses représentants politiques, mais aussi, et surtout, la consolidation de la paix et de la démocratie.

Le bilan en est finalement ambivalent, même si la victoire du parti présidentiel semble aussi incontestable que la régularité du scrutin lui-même. Ambivalent, parce que le déroulement des élections a connu des dérapages, mais également parce qu’une élection ne fait pas la démocratie. L’enjeu n’est pourtant pas anodin, particulièrement pour la Belgique qui a conditionné notamment au déroulement « honnête » des scrutins, l’octroi de pas moins de 50 millions d’euros de son aide publique au développement au titre de « tranche incitative » pour la bonne gouvernance.

Si l’on s’en tient aux formes, l’appréciation demeure des plus positives. Le processus électoral a vu, au cours des cinq scrutins, une amélioration progressive de l’efficacité logistique de ses infrastructures ; le Parlement et le Sénat respectent les équilibres ethniques et de genre ; mais surtout les nombreux observateurs internationaux — bien qu’admettant « quelques irrégularités et imperfections dans l’organisation du scrutin » — ont validé les élections communales et n’ont ni contesté ni rejeté les scrutins suivants, « d’un point de vue technique ». Cependant, la communauté internationale peut-elle se satisfaire d’un résultat valide « techniquement » sans mener en parallèle une réflexion sur les conséquences d’une telle validation ?

La contestation immédiate du résultat du premier scrutin (communal) par l’ensemble des partis d’opposition avait provoqué une réaction en chaine : l’opposition, qui avait manifestement sous-estimé la popularité du président Nkurunziza, a annoncé le boycott de l’élection présidentielle puis, pour la plupart des partis qui la composent, des scrutins suivants. Le président sortant a donc été réélu, sans surprise, avec un score stalinien, et son parti dispose de la majorité nécessaire pour amender toute loi organique, et à quelques sièges près, la Constitution.

La période électorale qui s’achève compte par ailleurs au moins deux-cent-quarante-deux opposants arrêtés, trois leadeurs de l’opposition en exil et plusieurs cas d’emprisonnement de journalistes. La torture et les mauvais traitements infligés aux opposants politiques font également l’objet d’un rapport accablant d’Amnesty International publié il y a quelques semaines. Si l’on entend le projet démocratique dans ses finalités davantage que dans ses seules formes, la démocratie d’un pays sortant d’un conflit ne peut se réduire au bon déroulé « technique » d’une élection. La (re)construction d’un État est une dynamique complexe exigeant la prise en compte de l’ensemble des équilibres politiques, ethniques, sécuritaires et socioéconomiques. Elle nécessite un dialogue permanent entre tous les acteurs politiques afin de prévenir une polarisation radicalisant les positions, ce qui avait été obtenu au sortir de la guerre civile, et maintenu jusqu’à présent.

Le 2 septembre, les partis d’opposition ont finalement fait le pas de reconnaitre le résultat des élections et appelé le président au dialogue et à l’ouverture. Il en va de la responsabilité d’homme d’État de Pierre Nkurunziza, qui n’a pas encore saisi cette main tendue, de veiller aujourd’hui à ce dialogue et aux équilibres qu’il sous-tend.

Il en va également de la responsabilité de la Belgique, par le rôle particulier qu’elle joue au Burundi, et qui est apprécié, reconnu, sollicité tant par le Burundi que par les autres acteurs internationaux qui y sont représentés, de prendre enfin une position formelle et explicite en faveur du respect de ce dialogue. La discrétion absolue dont elle fait preuve soulève plusieurs questions. Le Burundi et la région des Grands Lacs comptent-ils encore parmi les priorités de la politique étrangère belge ? Cette attitude relève-t-elle d’une nouvelle approche politique dans les relations diplomatiques avec les États dits « fragiles » ? La coopération au développement est certes massivement présente, mais elle s’est retirée, ou s’éloigne progressivement, de tous les secteurs politiquement sensibles où elle était aussi active qu’appréciée, comme ceux de la sécurité, de la justice ou de la gouvernance.

Conjoncture estivale malheureuse ? Sensibilité politique ? Crise interne ? Nouvelle ligne politique assumée ? Le silence semble de rigueur rue des Petits Carmes. S’il finira nécessairement par être brisé en 2011, lorsque sera requise la décision sur l’octroi de la « tranche incitative » de 50 millions d’euros (et le montant est doublé pour la RD Congo), il serait bon qu’il le soit bien plus tôt. Car le débat sur l’honnêteté des élections et le caractère technique de la démocratie ne touche pas seulement un petit pays peu connu sur la carte du monde, mais il se pose, en ce moment même, dans les pays voisins et partant, sur l’ensemble du continent africain. Les élections présidentielles récentes au Rwanda, les scrutins de 2011 en RD Congo, en Tanzanie, en République centrafricaine, en Ouganda, etc., interrogent tout autant le rôle de la Belgique et de l’Union européenne, et leur position face à des États longtemps présentés comme des partenaires privilégiés.

Si la fermeture de l’espace politique a souvent été considérée en Afrique comme le prix de la stabilité, celui-ci ne doit pas pour autant se voir bradé par une perspective limitée au plus court terme d’une démocratie « technique », à la limite entre plaire et complaire.