L’ouragan, le satellite, le cow-boy et la fourmi : fable moderne

José Halloy • le 22 septembre 2017
climat, catastrophes.

La saison des ouragans bat son plein. L’ouragan Harvey a frappé de plein fouet la ville de Houston aux États-Unis. La ville a subi des inondations importantes à la suite des pluies diluviennes. Les dégâts sont considérables. La quatrième ville la plus peuplée des États-Unis est dévastée.

Pourtant, des satellites permettent de suivre la formation et les trajectoires des ouragans dans l’Atlantique. Des modèles permettent également de prédire la vitesse des vents et les quantités de pluie attendues. Ces modèles, bien que perfectibles, donnent des résultats relativement précis. Par ailleurs, la surveillance satellitaire permet de corriger en permanence les trajectoires prédites par les trajectoires observées. Il a donc été possible de rapidement détecter les ouragan Harvey, Irma et José. Il a également été possible d’anticiper leurs trajectoires ainsi que la force des vents et les quantités attendues d’eau de pluie. L’arrivée de ces ouragans dans les zones sinistrées n’est donc pas une surprise. En effet, ces arrivées peuvent être prédites avec une bonne précision environ une semaine à l’avance. Ces informations capitales sont même rendues publiques sur le Web [1].

Il est donc surprenant de constater la faible préparation des gouvernements face aux dévastations prédites et attendues. En particulier, les îles françaises de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy ont été traversées par l’ouragan Irma ce qui a détruit l’essentiel de leurs infrastructures. Là encore, on est surpris de la faible préparation des autorités face à une catastrophe annoncée, avec une bonne précision, environ une semaine à l’avance. On ne peut que constater des populations livrées à elles mêmes et sans ressources vitales de base comme l’eau et la nourriture. Les secours ont tardé. À Houston, un autre phénomène remarquable a été observé. De nombreux radeaux formés par des fourmis rouges flottaient sur les eaux des inondations (principalement de l’espèce Selonopsis invicta aussi appelée fourmi de feu ou « fire ants »). Ces fourmis rouges sont une espèce invasive originaire d’Amérique du Sud. Elles sont une nuisance pour les humains car elles sont agressives et ont un venin assez puissant ce qui rend leurs morsures particulièrement désagréables. Le venin joue un rôle important dans la vie de ces fourmis car il est utilisé pour capturer des proies ou pour se défendre. Environ 95% des composants du venin sont des alcaloïdes de pipéridine insolubles dans l’eau. Aux États-Unis chaque année plus de 14 millions de personnes sont mordues et beaucoup d’entre elles développent des allergies au venin et des chocs anaphylactiques. Ces radeaux de fourmis rouges sont donc une nuisance supplémentaire pour les personnes des régions inondées de Houston.

Face à une inondation, ces fourmis construisent des radeaux en se connectant les unes aux autres. Les organismes sociaux, comme ces fourmis, peuvent surmonter de nombreux défis écologiques en travaillant collectivement. Selon une étude publiée dans le journal scientifique PLOS ONE, le 19 février 2014, par Jessica Purcell et des collaborateurs de l’université de Lausanne, en Suisse, les fourmis ouvrières sont réparties dans tout le radeau, les reines sont toujours au centre et 100% des « œufs » (le couvain) sont placés à la base du radeau. Les ouvrières et les œufs sont extrêmement résistants à la submersion [2].

Les ouvrières et le couvain présentent des taux de survie élevés après avoir fait le radeau. Le placement de tout le couvain à la base d’un radeau très cohésif confère plusieurs avantages : il préserve l’intégrité des colonies, profite de la flottabilité des œufs et augmente la proportion d’ouvrières qui se rétablissent immédiatement après le rafting.

Ces structures collectives gardent ensemble tous les membres d’une colonie dans les situations d’urgence. Le groupe peut optimiser, de façon auto-organisée, la géométrie de la structure en profitant des propriétés des différents membres du groupe pour minimiser les coûts et maximiser la probabilité de survie. L’intégrité des colonies est préservée par un travail collectif pour former ces radeaux de survies et par une répartition des tâches.
Face à la catastrophe, le contraste entre ces fourmis et les humains est saisissant. Il semblerait que les mieux préparés soient finalement les fourmis.

Pourtant, les humains ont des capacités cognitives bien plus élaborées que celles des fourmis. Les sociétés humaines présentent des organisations sociales très raffinées. Les humains peuvent façonner leur environnement en construisant des villes et des infrastructures sophistiquées. Ils peuvent inventer des outils de haute technologie comme les satellites qui leur permettent d’observer depuis l’espace la planète et ses phénomènes météorologiques. Ils ont développé les sciences de la Nature qui leur permettent de comprendre et de modéliser les phénomènes physiques, biologiques et chimiques.

Les fourmis, aux capacités cognitives individuelles moins élaborées que les humains, peuvent aussi construire des nids et façonner en partie leur environnement. Mais elles n’ont aucun moyen d’observer et de prédire les phénomènes météorologiques. Elles n’ont développé aucune science comparable aux humains bien qu’elles soient capables de faire de l’agriculture ou de l’élevage. Elles ne peuvent pas savoir qu’un ouragan violent approche et qu’il charrie d’abondante quantité d’eau qui les inonderont. Les fourmis forment également des structures sociales élaborées. Elles travaillent collectivement de manière très intégrée à tel point que la reproduction est laissée à des individus particuliers, les reines et des males produits quand c’est nécessaire. Les ouvrières sont stériles et œuvrent au maintien de la colonie et de sa survie en particulier en prenant bien soin du couvain et de la reine pondeuse. Ces collectifs sont si intégrés que l’entomologiste William Morton Wheeler (1910) appelait les fourmis des super-organismes, chaque individu étant intégré comme les cellules au sein d’un organisme.
Une morale de cette histoire serait qu’il ne suffit donc pas d’avoir de grandes capacités cognitives pour être le mieux préparé face aux aléas météorologiques, aléas météorologiques que les activités humaines renforcent en produisant un réchauffement climatique. Encore faut-il avoir un grand sens de l’intérêt collectif et d’être adapté à la géo-biosphère.

Pour le moment, il semblerait que les fourmis aient une bonne avance par rapport à l’Humanité. Avons-nous construit les bonnes infrastructures et organisations sociales ? Avons-nous un grand sens de l’intérêt collectif ? Saurons-nous nous adapter ? Tiendrons-nous compte des contraintes de notre géo-biosphère ? Il est urgent de répondre à ces questions, il en va de la survie de l’espèce. En attendant, à Houston, les fourmis rouges vont bien.