L’intégration européenne, ce presque souvenir

Olivier Derruine
UE (Union européenne), Europe, Brexit .

Même au plus fort de la crise des dettes souveraines, je n’ai jamais douté que la zone euro survivrait, là où beaucoup d’observateurs considéraient sérieusement qu’il pourrait en être autrement. Quelques années plus tard, cette certitude s’est dissipée. C’est que depuis le Brexit, l’éventail des possibles s’est élargi et l’équilibre du monde a basculé. La parole s’est « décomplexée » comme on dit désormais et, dans un contexte de crisette [1] migratoire, les partis nationaux populistes sont devenus une option politique crédible. En effet, de plus en plus d’électeurs constatent les ravages des politiques de la droite et déplorent que la gauche n’ait d’alternative à proposer que dans ses slogans, mais pas lorsqu’elle gouverne.

Avec le Brexit, la zone euro est plus que jamais le cœur et le futur de l’Union européenne, car seuls deux pays ne sont pas tenus d’adopter la monnaie unique le moment venu. En dépit de l’agitation législative (le durcissement du Pacte de stabilité et de croissance, la re-régulation du secteur financier avant que certaines de ces dispositions soient sciemment affaiblies) et de la créativité institutionnelle (pensons ici aux accords intergouvernementaux qui ont présidé à la création du Mécanisme européen de stabilité, le bras financier de la troïka ou au Pacte budgétaire européen ou aux idées circulant actuellement concernant la création d’un fonds de stabilisation ou à un super ministre des Finances européen), la zone euro demeure fragile. Pire, elle donne l’impression de se disloquer en raison des divergences socioéconomiques en son sein.

Un certain nombre de réformes ont pourtant été proposées et discutées, mais elles ont généralement été mises au frigo, les dirigeants européens craignant qu’elles viennent polluer les élections allemandes de l’automne 2017. Il fallait taire le fait que ces réformes devaient aller dans le sens d’une plus grande solidarité entre pays, ce qui se traduirait inévitablement par un effort financier accru des contribuables allemands (notamment). Malheureusement, les populistes de l’AfD tirèrent les marrons du feu en exploitant ce mythe d’Allemands payant pour les autres (et en particulier pour les fainéants du Sud) et en capitalisant sur les errements de Merkel à la suite de l’accueil massif et unilatéral (non concerté avec les partenaires européens) de réfugiés. Après des négociations particulièrement longues, un nouveau gouvernement dit « de grande coalition » (ou, n’y voyez aucun jeu de mots, « groko » en allemand) vit le jour. Il se distingue du précédent par ses ambitions particulièrement timides concernant les réformes européennes. Si le moteur franco-allemand tournait au ralenti jusqu’ici, il se pourrait qu’aujourd’hui il n’y ait tout simplement plus de moteur en dépit des ballons d’essai de l’europhile Macron.

Malgré le statuquo, l’économie européenne semble plutôt bien tourner. Comme s’en flattait le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, qui ouvrait le « Brussels Economic Forum »] c’est-à-dire la grand-messe annuelle des départements économiques de la Commission : « La croissance économique de la zone euro en 2017 a atteint son plus haut niveau depuis 2007, dépassant pour la deuxième année consécutive celles des États-Unis et du Japon. Depuis le sommet de la crise en 2013, 13 millions d’emplois ont été créés dans l’UE et 8 millions dans la zone euro. Il en résulte un taux d’emploi historiquement élevé tandis que le chômage a reflué à son plus bas depuis 2008. […] Les investissements sont repartis à la hausse ce qui a permis de soutenir 635000 PME. Les finances publiques se trouvent également dans un meilleur état ; le déficit public dans la zone euro a été ramené de 6 % en 2009 à 0,7 % en 2018. Et la dette publique devrait tomber à 86,5 % cette année ; nous partions de 94 % en 2014 ».

Toutefois, ce tableau pourrait vite se ternir en raison des développements dans plusieurs pays, en particulier dans la première et la troisième économies de la zone euro (l’Allemagne et l’Italie).

L’Italie en pleine tourmente politique

Commençons par l’Italie où la formation du nouveau gouvernement à la suite des élections anticipées a pris des airs de vaudeville en mai. Les populistes du Mouvement des 5 Étoiles et les xénophobes de la Lega sont sortis victorieux des urnes. Ce qui ressemble à un grand écart politique est en fait une coalition cimentée par le rejet des migrations et des « diktats » de Bruxelles. La future relation avec l’UE a donné lieu à une crise prégouvernementale lorsque les deux leadeurs proposèrent au président Mattarella le nom d’un économiste octogénaire eurosceptique comme ministre des Finances et qui ne rêve que d’une sortie de l’euro. Il partage d’ailleurs ce rêve avec d’autres partis en Europe, mais le fait qu’un certain nombre de cadres de la Banque centrale italienne ne semblent pas prêts à s’opposer fermement à ce scénario et ne jouent pas le rôle de garde-fou — comme cela aurait été le cas en France si Le Pen avait supplanté Macron lors de la présidentielle — rend la menace plus crédible et préoccupante. Finalement, Paolo Savona, puisque c’est de lui dont il s’agit, héritera d’un maroquin aux Affaires européennes où il aura davantage le loisir de se consacrer à la sortie de l’euro, même si Salvini et Di Maio, leadeurs des deux partis, démentent ce projet.

Au menu de cette alliance inédite et déstabilisante, la mise en place d’un revenu inconditionnel, la fin de la progressivité de l’impôt en le ramenant à deux taux (15 et 20 %), l’annulation de la réforme des pensions. Les économistes estiment que, en vitesse de croisière, ces mesures couteraient à l’Italie 100 milliards d’euros, soit 6 % du PIB. Or, l’Italie est le pays le plus endetté d’Europe juste après la Grèce [2]. Mais là où la Grèce a fait trembler les marchés financiers du monde entier des années durant alors qu’elle n’est qu’un fétu de paille (sa dette publique ne représente que 3 % de la dette de la zone euro), les affaires se corsent lorsque l’on s’intéresse à l’Italie. À la fin de 2017, sa dette publique qui dépasse les 131 % du PIB (la Grèce 178 % et la Belgique 103 %) est de 2300 milliards d’euros, soit sept fois plus que le stock de dette publique grecque représentait. Il ne s’agit de rien de moins que d’un quart du total de la dette publique de la zone euro. Ces chiffres sont préoccupants au regard de la faiblesse de la croissance économique (la moitié de celle de l’UE depuis vingt ans), laquelle est insuffisante pour éviter une escalade de la dette. Or on a vu dans le cas de la Grèce à quel point le risque d’une sortie de la zone euro sur fond de non-soutenabilité des finances publiques pouvait engendrer des conséquences pour l’ensemble des États membres et même de l’économie mondiale. C’est dire si les priorités économiques du nouveau gouvernement sont d’une importance qui dépasse largement les frontières italiennes.

L’Allemagne, future victime de ses succès commerciaux

Dans le même temps, l’Allemagne est tiraillée entre les États-Unis, la Russie et l’Iran. Elle fait d’abord les frais de la décision unilatérale de Donald Trump de lever une taxe additionnelle sur les importations d’acier et d’aluminium, et ceci au motif, quelque peu tiré par les cheveux, de la sécurité nationale. Dans la foulée, il annonçait qu’il mettrait à exécution son vieux rêve remontant aux moins aux années 1990 de « taxer chaque BMW dans ce pays [les États-Unis] ». Les producteurs allemands exportent près d’un demi-million de véhicules aux États-Unis pour une valeur de 20 milliards d’euros. Les autres pays européens sont immunisés contre cette décision car ils n’exportent pas ou peu de voitures ou ils produisent directement les voitures outre-Atlantique (comme Fiat qui racheta Chrysler en 2009). La Corée du Sud et, plus que tout autre, le Japon seront les autres grands perdants si le projet de décret arrive à son terme d’ici le début 2019.

Mais cela n’est pas tout, car Trump menace de sanctions les entreprises européennes qui font du business avec l’Iran, qui n’auraient pas accès au système bancaire et financier américain. Autant dire que Trump veut leur couper les vivres. C’est une conséquence du retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien de 2015. Ce sont surtout les entreprises allemandes et françaises qui sont dans le collimateur : Vokswagen, l’ex-symbole de la puissance industrielle germanique (avant sa déchéance à la suite du dieselgate), Total ou encore Airbus. Les Européens ont exporté en 2017 pour plus de 10 milliards d’euros de marchandises (principalement des machines, des équipements de transport, des produits chimiques et manufacturiers).

Enfin, Trump veut non seulement pénaliser des entreprises dirigées par des oligarques proches du Kremlin, mais aussi sanctionner les entreprises en relation commerciale avec la Russie (dans les domaines stratégiques que sont l’énergie ou la défense). Cela affecte les entreprises européennes directement et indirectement dans la mesure où elles s’approvisionnent en matières premières en Russie, notamment auprès des mastodontes gérés par les oligarques. Elles redoutent une flambée des prix qui mettra à mal la compétitivité de nombre de branches manufacturières. L’aluminium, denrée critique pour beaucoup de secteurs allant de l’automobile à l’aérospatial, a ainsi gagné 30 % sur deux semaines en mai. Pour couronner le tout, le Parlement russe envisage sérieusement de sanctionner à son tour les entreprises occidentales (y compris par des peines de prison fermes pour les dirigeants) qui obtempèreraient aux injonctions de Trump.

Les entreprises allemandes se retrouvent coincées entre le marteau (la faucille ?) et l’enclume. La conquête de marchés extérieurs qui fut ces quinze dernières années la priorité numéro 1 de l’Allemagne pour assoir son leadeurship en Europe, au risque que cela ne déclenche une déflation compétitive (forte modération salariale, atonie de la demande) détériorant les finances publiques (moindres rentrées fiscales), risque de devenir en l’espace de quelques mois son talon d’Achille. Et parce que le sort de beaucoup de pays, dont la Belgique, et finalement de l’ensemble de l’Europe, est lié au sien, sa politique commerciale se retournera contre elle et contre tout le monde. On peut raisonnablement craindre qu’un tel scénario soufflerait dans les voiles du populisme un peu partout. En effet, le cas échéant, ses adeptes ne manqueront pas de pointer (à juste titre) que la nouvelle crise est la conséquence d’une Europe germanisée. Et tout porte à croire qu’ils n’hésiteront pas à jeter le bébé avec l’eau du bain. Autrement dit, il est vain de vouloir réformer la zone euro ou l’Europe : autant en sortir complètement.

Sur le plan géopolitique, l’échec du G7 de début juin au Canada où Trump s’en est pris à chaque « partenaire » autour de la table, l’arrivée d’un nouveau gouvernement italien qui souhaiterait lever les sanctions européennes et la nécessité pour l’Allemagne de trouver hors d’Europe d’autres interlocuteurs et marchés pourraient mener à considérer à traiter la Russie avec plus d’égards. Quelle victoire cela serait pour Vladimir Poutine qui n’a jamais cédé face aux Occidentaux ! Mais quel désaveu en même temps pour les Européens, qui en seraient réduits à faire profil bas sur les valeurs qu’ils prétendent défendre, au nom d’intérêts économiques supérieurs. Et enfin quelle défaite pour les démocrates, en particulier pour l’opposition russe, qui peine suffisamment sans cela pour simplement exister.

Le budget européen à l’épreuve des replis nationaux

C’est dans ce contexte de repli sur soi et de tensions croissantes entre États membres, qu’illustrent bien les développements en Italie et en Allemagne et que l’on observe dans d’autres pays, au fil des scrutins, que se négociera le prochain cadre financier pluriannuel de l’UE ou, pour sortir du jargon, le budget européen pour les années 2021 à 2027 pour les Vingt-huit… pardon, Vingt-sept. La Commission européenne a présenté ses propositions en mai. Ce budget d’environ 150 milliards d’euros par an pour 500 millions d’Européens (à comparer avec les 229 milliards de l’État fédéral pour 11 millions de résidents en Belgique) finance la politique agricole commune et les fonds structurels (dont le Fonds social européen) parmi d’autres choses. Et même si les montants sont dérisoires en termes relatifs (1 % du PIB européen), ils restent colossaux en termes absolus (1100 milliards d’euros pour la période).

Cette négociation va une nouvelle fois opposer les contributeurs nets aux bénéficiaires nets. Les premiers sont les pays riches, au premier rang desquels les Allemands. Ils sont des partisans du « Aide-toi et le ciel t’aidera ». Certains n’auraient pas vu d’un mauvais œil un Grexit. Ils vont renâcler à mettre la main à la poche pour aider les seconds, qui reçoivent plus qu’ils ne contribuent au budget européen et qui pourraient d’ailleurs s’entredéchirer parce que les nouvelles propositions privilégient les pays les plus touchés par la crise économique. Concrètement, une série de pays d’Europe centrale et orientale y perdront tandis que les pays du Sud y gagneront.

Les arbitrages seront plus délicats que jamais, d’autant que les dirigeants politiques échauffent leurs opinions publiques à coups d’archétypes dénigrants et que les États membres prendront prétexte des consolidations budgétaires exigées par le Pacte de Stabilité pour raboter le budget européen qui, insistons sur ce point, est le principal instrument de solidarité entre eux. Par conséquent, l’issue des négociations qui croisent des intérêts opposés et s’écartant toujours un peu plus les uns des autres reflètera le projet que les Européens veulent poursuivre ensemble. Un non-accord serait inenvisageable, car cela couperait le dynamisme de beaucoup de régions et priverait de subventions ou d’aides des millions de PME, de travailleurs en requalification, d’hôpitaux, d’écoles, de chercheurs, etc. Dans le passé, on savait que les négociations seraient dures, mais on savait aussi qu’on aboutirait à quelque chose. Aujourd’hui, ce n’est plus aussi clair.

Dernière étape : la neutralisation du lieu de la prise de décision démocratique

Enfin, terminons ce rapide panorama peu réjouissant par un petit tour du côté du Parlement européen. Les populistes représentent une force d’environ 10 % des eurodéputés [incluant l’EFDD (essentiellement le UKIP et le Mouvement des 5 étoiles) et l’ENF (principalement le Front national)]. Ce chiffre est une sous-estimation car il n’inclut pas le Fidesz d’Orban, Fico, le PiS ou SDS affiliés au Parti populaire européen ou le SMER de Robert Fico, membre du Parti socialiste européen, ni même quelques non-inscrits (comme certains Vlaams Belang ou Front national). Leur capacité de nuisance est donc aujourd’hui limitée. Mais ils pourraient devenir les grands gagnants du scrutin des élections européennes de 2019 et être en mesure de jouer un rôle d’arbitre (et de contaminer les autres grandes forces politiques) ou de gripper la machine. C’est à ce moment que beaucoup prendront pleinement conscience que l’hémicycle strasbourgeois n’est pas un parlement croupion. Les dégâts ne tarderont pas à ruisseler sur tous les États membres et les régions puisque 70-80 % des lois nationales sont issues du niveau européen. Certes, il y a de bonnes raisons pour critiquer les législations européennes existante, mais, reconnaissons-le, rares sont celles qui mériteraient simplement de disparaitre plutôt que d’être améliorées.

Le risque est alors que la f(r)ange populiste susmentionnée du PPE se rallie aux populistes constitués en groupe politique. Cela forcerait les proeuropéens de droite, du centre et de gauche à se serrer les coudes. Le risque est alors que les différences idéologiques soient mises de côté, l’intérêt supérieur de l’Europe prévalant. Cela ne ferait à terme que donner des munitions aux populistes qui auraient beau jeu de se présenter en victime de l’establishment.

Là où certains espéraient que sans le Royaume-Uni, le projet européen repartirait sur une base plus saine, faute d’obstruction majeure et quasi-systématique, et se réjouissaient de l’échec de Marine Le Pen, on s’aperçoit désormais qu’il prend l’eau de toutes parts parce qu’il a échoué à sécuriser les populations. Les prochains mois seront décisifs et permettront d’y voir plus clair quant à la survie de l’Europe, plongée dans un coma artificiel depuis (au moins) le traumatisme des « non » au projet de Traité constitutionnel en France et aux Pays-Bas.

[1Il convient de relativiser les arrivées de réfugiés et de migrants sur le sol européen tant les embuches (géographiques, logistiques) sont grandes et qu’une faible proportion de gens fuyant leurs pays d’origine prend l’Europe comme destination. On est donc loin de l’arrivée massive d’étrangers redoutée par une grande partie de la population.

[2Avez-vous remarqué qu’en dépit de la thérapie de choc infligée au pays par la troïka et les créanciers, la dette publique grecque a continué à augmenter ?

«  C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal  »,
Hannah Arendt.