L’ile hors saison

Jacques Vandenschrick

Choisir les livres qu’on emmènerait sur une ile déserte, jeu puéril, un peu vain, auquel on s’essaie parfois, mentalement, « alla proustiana ». Ou alors, dans certains magazines, un exercice quasi analogue pousse à définir le top 10 des émotions de lecture d’une personnalité en vue, pas forcément grand lecteur, qui, le plus souvent, mêle à de grands noms obligatoires (intouchables et même parfois non lus), des livres cultes du moment. Et chacun s’invite mentalement, en attendant chez le dentiste ou le coiffeur, magazine déposé, à une petite sélection de même genre. Mais que la saison fleurisse, s’avance ou passe, carie plombée, brushing raplapla, toutes sortes d’autres préoccupations forcent à s’apercevoir, pour l’essentiel, qu’il n’y a pas… d’iles désertes. Des déserts intérieurs, des solitudes dans la foule, oui. Mais si peu de lectures et certainement pas d’iles désertes comme la rêverie exotique et les brochures de voyagistes les suggèrent. Pour gagner de vraies iles désertes et la paix des lectures séminales inconnues, il faudrait des cartes marines un peu spéciales, les conseils avisés d’un Robinson, le coup de main de Vendredi. Bref, tout autre chose qu’un « tour operator » qui l’aurait « déjà fait », comme on dit entre routards initiés. Et même, à la clé, un vrai naufrage. (C’est vrai que naufrage il y a toujours. Ou en tout cas, il y aura, et définitif, un jour… Les livres à ce moment là ?…) Mais, pour l’heure, dans ce petit exercice social ou solitaire, pas d’ile déserte à l’horizon. Et, bien entendu, peu de lectures essentielles. Rien d’autre, la plupart du temps, qu’un jeu anodin, consistant à confronter les choix d’autrui (« C’est quoi ce Feu pâle, de Nabokov ? ») à ses propres gouts (imaginaires ?) du moment.

Classer ses livres favoris… Exercice inoffensif, sans doute, mais au terme duquel on peut se demander ce que donnerait la collation de ces palmarès si on les récoltait, pour un même individu, sur plusieurs années. Maniaquerie hautaine d’un indécrottable littéraire ? Ou vérification de la profondeur des traces prétendument faites par les livres dont on affirme qu’ils ont vraiment compté dans une vie ? Ou vaine psychanalyse sauvage par l’entremise d’un bazar livresque ? On ne peut, sur ces questions, s’empêcher d’entendre résonner le fredon feutré et doucement désabusé de la chanson : « And you read your Emily Dickinson/And I my Robert Frost/And we note our place with bookmarkers/That measure what we’ve lost [1].… »

Il n’empêche : tant que durera la navigation, quels sont donc ces bouquins, cent fois repris, usés, inusables, qui ont pris logement dans nos sacs pour aller au boulot ou dans nos valises et dont on vérifie à chaque départ qu’on les a bien avec soi, ou qu’ils se sont amicalement déjà coincés (ils nous connaissent !) dans la portière, ou dans la boite à gants (où on ne trouve jamais de gants), voire dans une poche, jusqu’à en déformer la veste ? La question serait alors : Quels sont les deux ou trois livres que vous avez le plus souvent tenus à prendre avec vous, au travail, en vacances, en voyage ? Quel évangile, rêvé en grec, élu comme talisman de l’âme, sur lequel sécher jusqu’au squelette, jusqu’à l’apparition, à l’horizon de sa chambre (de ville, d’hôtel ou de n’importe où) du vaisseau libérateur. Comme dans Peter Pan. Quelque chose comme un vieux Supervielle. Ou Pascal, en tournant le dos au débat exténuant sur l’édition la plus fidèle au classement des Pensées [2]. Ou le très mince recueil archangélique des Poésies, de Georges Schéhadé, relu jusqu’à l’usure. Et à l’évocation de ces inséparables du moi (et non « Du mois », comme on dit dans les magazines, pour les arrivages bêtement notés « Coup de cœur » sur l’étal du libraire), le cœur se serre et se repeuple de ceux qui l’ont pauvrement — on a parfois, tellement « épargné pour » ! Petit à petit, des années durant — enrichi par leur quasi constant commerce : Senancour, Pavese, Dante, Büchner… Lien viscéral à ses classiques. Chacun les siens.

Dans cette mémoire désordonnée de mes sacs, tirant sur la bandoulière, il est un livre dont le « tendu » du style, l’« ostinato » de la voix et la pureté me confondent toujours et me sont devenus comme un plain-chant indispensable. Il s’agit des Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu, de Simone Weil. Il est très rare qu’il ne soit pas glissé dans mes bagages sous sa couverture blanche, aujourd’hui un peu fanée (acquis en 1965 ou 1964 ?), avec le liseré vert de la collection « Espoir » qu’Albert Camus avait fondée chez Gallimard. À côté d’œuvres majeures de René Char, de Brice Parain ou de Roger Grenier, Camus avait, très tôt, voulu y accueillir plusieurs textes de la philosophe et mystique française, qui, en exigeant de partager les souffrances des prisonniers sur le continent, s’était laissée mourir de faim, à Londres, en 1943. Elle avait trente-quatre ans. Simon Leys, dans un magnifique article [3], au parcours sinueux très attachant, bien dans sa manière de sinologue aussi artiste qu’érudit, rapporte combien Camus éprouvait de respect et d’admiration pour le cheminement spirituel radical de Simone Weil, juive préférant la pensée grecque à l’héritage hébraïque, agnostique à l’âme cathare, intraitable élève d’Alain, mais invinciblement aimantée par l’évangile. L’anecdote que Leys évoque raconte que Camus, fragile et fatigué, toujours menacé dans sa santé, très désemparé par la célébrité et fuyant les journalistes qui l’assaillaient en permanence après le prix Nobel, se réfugiait parfois chez les parents de Simone Weil et demandait à la mère de celle-ci, le privilège d’aller se reposer, quérir un peu de paix en se recueillant dans la chambre même de leur fille défunte.…

Les textes centraux des Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu sont à nouveau à la portée de quiconque le souhaite. En effet, la collection de poche « Folio 2€ [4] » vient d’opérer un de ses choix les plus forts et les plus inattendus au sein de sa sélection souvent un peu désinvolte, en les y intégrant.

Lorsqu’on se reconnait un attachement profond et comme permanent pour un livre au point parfois de se désespérer de ne plus le retrouver là où on lui avait assigné sa place de sentinelle de l’âme, la question qui surgit alors n’est pas tant de pouvoir dire, à qui s’étonnerait d’un tel quasi-fétichisme, ce qu’il y a dans ce livre, quel est son contenu, finalement, pour justifier pareille obsession. Cela, on peut cent fois l’apprendre, l’avoir appris, diversement énoncé, avec plus ou moins d’objectivité dans les nombreux ouvrages qui traitent ou ont déjà beaucoup traité de l’auteur. Ainsi Simone Weil a-t-elle inspiré les commentaires et précisions des plus grands, philosophes, historiens de la pensée, témoins historiques, féministes, critiques éclairés : de Georges Steiner à Paul Ricœur en passant par Emmanuel Lévinas, Jacques Cabaud [5], etc. Il en est des centaines et d’excellents.

La vraie question, mais elle ne se pose avec sérieux qu’à soi-même, serait : « Pourquoi moi et ce livre-là » ? Que dit (ou cache) du lecteur un livre qu’on s’est reconnu aussi intime, et dont le propos est devenu, à travers les années, comme l’interpellation d’une voix fraternelle ? À la rencontre de quoi les mots du texte sont-ils venus ? Au-devant de quelles soifs, de quelles blessures inconnues (même de soi), se sont-ils portés ? Quel manque accompagnent-ils, quelle conviction fragile, sans qu’on se l’avoue tout à fait, en viennent-ils à réconforter ? Quel est ce cœur du texte tellement irremplaçable ?

« Pour que l’on puisse relire, chaque jour, ou presque, de sa vie, un livre (quand il ne s’agit pas des Écritures), il faut qu’on y trouve plus que l’énoncé d’une doctrine réduite à des formules ; si rigoureuses que soient celles-ci, si noble et forte celle-là [6]. »

Le « cœur » d’un livre qu’on ne quitte jamais, qui ne vous quitte jamais, un livre qui bat étrangement au rythme de sa propre vie et raconte « avec l’ardeur perceptible justement dans la voix [7] », ce qu’elle pourrait valoir si on le voulait, voilà bien ce qui fait l’attachement spécial et précieux qu’on peut vouer à cela, un livre, un pauvre ensemble de quelques cahiers de papier qu’un auteur a extrait de sa souffrance et qui vient peupler la nôtre et, si possible, en attendant, la consoler un peu.

[1« Et tu lis ton Emily Dickinson/Et moi mon Robert Frost/Et nous retenons nos positions avec des marque-pages/qui mesurent ce que nous avons perdu. » Simon et Garfunkel, The dangling conversation, trad. Grégoire Vandenschrick.

[2Ah ! La chasse au trésor du classement vrai, présumé refléter celui voulu par le génie de Port Royal. (On s’en moque. On les lit quand même en les ouvrant au hasard !).

[3Paru d’abord dans Simone Weil, Sagesse et grâce violente, ouvrage collectif sous la direction de Florence de Lussy, (Bayard), dans lequel l’essai de Simon Leys jouxte ceux de plusieurs auteurs (tels Czeslaw Milosz, David MacLellan, etc.) et repris, ensuite, dans Le studio de l’inutilité (Flammarion), ouvrage cette fois composé d’essais ayant exclusivement Simon Leys comme auteur. Florence de Lussy est par ailleurs la directrice de l’édition des divers volumes et cahiers des Œuvres complètes, de Simone Weil, opération toujours en chantier, chez Gallimard.

[4Qui offre, comme l’annonce le site Gallimard, de « courts textes savoureux » d’auteurs les plus divers, contemporains, classiques (ou même d’ensembles plus ou moins anthologiques, plaisants, sous-titrés « Éloges »).

[5On oublie aujourd’hui bien injustement Jacques Cabaud qui, après Camus et sa lucidité d’éditeur pionnier, entama un premier travail d’ensemble en enquêteur, archiviste et historien de la vie et de l’œuvre de Simone Weil.

[6Philippe Jaccottet, Le bol du pèlerin (La Dogana, 2001), p.28. Dans cette sobre et subtile méditation sur l’œuvre du peintre italien, Giorgio Morandi, Jaccottet relève que celui-ci, dans sa retraite d’artiste solitaire et silencieux, lisait inlassablement deux auteurs, obstinément repris : Pascal et Leopardi.

[7Op. cit., p. 28, Jaccottet citant Ungaretti.