L’heure violette

Régine Naulin

Ce matin dans la main de Françoise, le froissement du sachet transparent annonçait, déjà, le plaisir de la gourmandise. Mon regard avide plongea, lentement, dans l’ouverture du pochon précieux du confiseur et je reconnus, tout de suite, les friandises violettes. Après avoir observé les fleurs aux cinq minuscules pétales violine, cristallisées dans le sucre, je ne pus m’empêcher de respirer, profondément, un parfum vert de sous-bois humide légèrement adouci d’une note poudrée et irisée.

J’ai revu le regard rieur, complice et gourmand de ma grand-mère. Ses doigts fuselés, parsemés de taches brunes dont l’annulaire était orné de cette petite bague d’améthyste que je porte aujourd’hui. D’une main délicate, elle soulevait le couvercle fissuré de la bonbonnière en faïence de Quimper, que mon père avait déjà recollé deux fois.

Après avoir agité, prestement, les doigts de l’autre main, comme le ferait un prestidigitateur, elle plongeait, le pouce et l’index, dans la rondeur secrète du bibelot pour extraire la fleur mauve, suave, consolatrice, qu’elle me passait un instant sous le nez en plissant les yeux et hochant la tête d’un air entendu. Recueillie, j’ouvrais la bouche, fermais les yeux. La violette de Toulouse, que je respirais entre les draps blancs, alignés au cordeau dans l’armoire de merisier, que je cherchais dans la douceur de son cou ridé, m’emplissait tout entière. Elle m’apprenait à suçoter lentement le bonbon jusqu’à ce qu’il devienne translucide, nacré, opalescent.

La violette offerte généralement pour dévoiler son amour secret, sous sa fragilité, est une vivace. Quel régal de retrouver intacts, ce matin, dans ce morceau de quartz lavande, le raffinement et la saveur acidulée de mon enfance.