L’héritage de Karski et l’antisémitisme polonais

Roland Baumann

En Pologne, l’année 2014 marquera le septantième anniversaire de l’insurrection de Varsovie, mais aussi de la liquidation du ghetto de Lodz. C’est aussi une année d’hommages à Jan Kozielewski, alias Karski, né à Lodz le 24 avril 1914, messager de la résistance polonaise et Juste parmi les Nations. Entré dans le ghetto de Varsovie en 1942, témoin de l’extermination des juifs, Karski tenta d’alerter le monde libre. Mais, à Londres, puis à New York et Washington, il ne fut pas écouté. Son entretien avec le président Roosevelt en 1943 ne fut suivi d’aucune action. La machine de mort nazie continua à tourner à plein régime jusqu’à l’été 1944 lorsque furent exterminés à Auschwitz-Birkenau les Juifs de Hongrie et ceux de Lodz, dernier ghetto polonais à être liquidé par les Allemands. Sourds au message de Karski sur le sort des Juifs européens, les Anglo-Américains ne réagirent pas à l’écrasement de la résistance polonaise par les Allemands et les Soviétiques.

Le 8 janvier dernier, organisée au Parlement européen à Bruxelles, à l’initiative de Jacek Saryusz-Wolski, député européen, et de Robert Kostro, directeur du musée d’Histoire de Pologne (Varsovie), une conférence internationale évoquait l’héritage de Jan Karski ainsi que les questions de responsabilité morale et politique de la communauté internationale devant de tels évènements. Montrée au Parlement par le musée d’Histoire de Pologne, l’exposition temporaire Jan Karski, homme de liberté, conçue et réalisée par Joanna Podolska, directrice du Centre pour le dialogue des cultures Marek Edelman, à Lodz, retrace le parcours fascinant du jeune diplomate, messager de résistance et des Juifs de Varsovie, puis professeur d’université et citoyen américain, témoin de premier plan dans le film Shoah de Claude Lanzmann… Un «  catholique juif  », dont le roman de Yannick Haenel (Jan Karski, 2009) évoque magistralement le destin exceptionnel.

La biographie de Karski, messager des Juifs de Varsovie, semble d’autant plus singulière et héroïque face à l’indifférence ou à l’hostilité caractérisant de larges secteurs de l’opinion publique polonaise lors de l’extermination des Juifs par les nazis. Exposées [1] à l’Institut historique juif de Varsovie (Žydowski Instytut Historyczny im. Emanuela Ringelbluma), des caricatures antisémites, parues dans la presse polonaise de 1919 à 1939, témoignent de la virulence de la haine des Juifs en Pologne avant la Shoah.

Directrice des collections d’art de l’Institut, Teresa Šmiechowska explique : «  La plupart de ces caricatures polonaises reprennent les grands thèmes de l’imaginaire antisémite présents dans la presse européenne à la fin du XIXe siècle. Elles s’inspirent des caricatures antisémites diffusées en France pendant l’affaire Dreyfus ou publiées à Vienne dans le journal satirique Kikeriki proche du Parti chrétien-social de Karl Lueger, populiste et antisémite. Avant 1900, les dessins antisémites sont rares dans la presse de langue polonaise, éditée en Russie tsariste ou dans l’Empire austro-hongrois. En Galicie, ils se limitent à des représentations traditionnelles, Juif errant ou colporteur juif misérable.  »

En Pologne russe, la révolution de 1905 voit le développement d’un marché de la presse satirique et l’essor d’une caricature antisémite «  moderne  » à caractère racial. L’affaire Beilis (1911), ce Juif de Kiev accusé de meurtre rituel par la justice tsariste n’inspire pas pour autant les caricaturistes dans la presse polonaise. Par contre, lors des élections à la Douma en 1912, la presse favorable au parti national-démocrate de Roman Dmowski (Endecja) utilise la caricature antisémite dans sa campagne pour le boycott des Juifs. L’indépendance de la Pologne à la fin de la Première Guerre mondiale radicalise la caricature ethnique et donne naissance au mythe du complot judéo-bolchévique.

L’historienne d’art précise : «  L’histoire de la deuxième république polonaise commence par des violences commises contre les minorités et visant en particulier les Juifs. La vie politique se caractérise par une intensification de la violence. Les nationalistes jouent sur la peur d’une invasion étrangère. Fin 1922, le premier président de la république, Gabriel Narutowicz, élu grâce aux voix de gauche et des minorités, est dénoncé par les droites nationaliste et catholique comme le “président des Juifs” et assassiné. Ironiquement la presse antisémite polonaise se concentre surtout dans la région de Poznan, annexée à l’Empire allemand jusqu’en 1918, et où on trouve très peu de Juifs. Cet “antisémitisme de trait” n’est pas d’un phénomène minoritaire, ni le fait d’une presse marginale, bien au contraire !  »

Les recherches effectuées par les historiens dans la presse périodique de l’époque en préparation de l’exposition montrent en effet la large diffusion de ces dessins de presse antisémites dans l’entre-deux-guerres. Les caricatures antisémites paraissent dans des quotidiens régionaux importants tels le Kurier Poznanski (25-30 000 exemplaires) et le Dziennik Bydgoski, ainsi que dans les périodiques liés au parti national-démocrate. Elles sont très présentes dans des hebdomadaires satiriques et humoristiques de large diffusion : Mucha («  La mouche  »), tiré à 45 000 exemplaires, Pod Pre¸gierz («  Au pilori  ») et Samoobrona Narodu («  Autodéfense de la nation  »), tous deux tirés à 25 000 exemplaires. Publié à partir de 1924 à Bydgoszcz, le Szabes-kurier reprend souvent des dessins antisémites parus au préalable dans l’hebdomadaire allemand Der Stürmer, une importante source d’inspiration pour les antisémites polonais.

L’exposition tire donc de l’oubli un art graphique de la haine, fragments d’un vaste corpus d’images d’une grande force évocatrice, publiées souvent en première page des journaux de l’époque. La plupart de ces dessins restent faciles à lire aujourd’hui, ce qui témoigne bien de leur pouvoir sur la mentalité collective. D’ailleurs, la langue polonaise véhicule encore aujourd’hui de nombreux stéréotypes concernant les Juifs, à commencer les proverbes qui sont quasi tous négatifs et donnent du Juif l’image d’un irréductible étranger, en opposition radicale avec le «  vrai Polonais  ». Comme le suggèrent ces dessins et leurs légendes, les antisémites polonais étaient persuadés que le monde serait harmonieux si le monde se débarrassait des Juifs ! Dans l’exposition, de nombreuses caricatures montrent les violences physiques exercées sur des Juifs, battus, pendus, etc. Des Juifs assimilés aux mauvaises herbes ou à la vermine… à éradiquer… Ces caricatures communiquent un message clair : les Juifs sont «  étrangers et déplaisants  », «  leur présence est un danger, et il n’y a plus de place pour eux en Pologne  » ! Parmi les plus terrifiantes de l’exposition, retenons cette image de wagons de chemin de fer chargés de Juifs polonais que le train emporte vers une destination inconnue. Un dessin «  visionnaire  »… daté de 1937 ! La virulence de ces œuvres, dont les auteurs sont souvent des illustrateurs connus, témoigne du mur de haine qui s’érigea contre les Juifs polonais de l’indépendance à la Deuxième Guerre mondiale, renforçant parmi la population polonaise des sentiments d’indifférence ou de haine antisémites, exacerbés ensuite par les nazis dès septembre 1939. Teresa Šmiechowska conclut : «  On ne peut comprendre l’histoire juive sans l’antisémitisme et c’est un signe de maturité citoyenne pour le public polonais de pouvoir revisiter l’histoire nationale y compris à travers ces témoignages de haine raciale. Je pense que le succès de cette exposition montre qu’aujourd’hui en Pologne nous avons enfin un rapport adulte et critique à notre passé y compris dans ses moments les moins glorieux !  »

[1Du 15 octobre 2013 au 31 janvier 2014. Cette exposition temporaire était accompagnée d’un catalogue bilingue polonais/anglais publié par l’Institut historique juif : «  Alien and unpleasant  » : Antisemitic drawings from the Polish Press 1919-1939.