L’enfer, c’est les hôtes

Christophe Mincke

Les questions migratoires, depuis des décennies, empoisonnent notre politique. Il faut reconnaitre que la situation ne s’améliore pas tant certains rivalisent d’inventivité pour faire des migrations la cause de tous les maux : emploi, logement, insécurité, trou de la sécurité sociale, etc.

Nous en sommes à un point où l’altérité guide chacun des regards. La radicalisation n’est que musulmane, même si l’extrême droite montre de plus en plus ouvertement les dents. D’ailleurs, le terrorisme lui-même n’est qu’islamiste, tandis que les gens « bien de chez nous » peuvent, tout au plus, parfois, perdre l’équilibre… Vous conviendrez bien qu’il est plus grave d’être terroriste que déséquilibré, n’est-ce pas ? De même, ce sont les étrangers qui harcèlent et violent les femmes… Certes, il arrive que les femmes haussent le ton et dénoncent des faits commis par des hommes de toutes origines, mais c’est alors le signe qu’elles versent dans une hystérie féminazie fort inquiétante.

Tout à notre panique, nous nous voyons couler sous le poids de quelques centaines de transmigrants au parc Maximilien, de quelques milliers de candidats réfugiés, de quelques familles regroupées sous nos cieux.

Bref, aujourd’hui, à tout propos, l’enfer, c’est les hôtes… ou plutôt ceux que nous refusons d’accueillir.

Mais n’est-ce pas là illusion d’optique ? L’enfer, c’est les hôtes, ne devrions-nous pas l’admettre, mais en renverser la perspective ? Nous nous prétendons les hôtes de ces arrivants plus récents, n’est-ce pas la source des problèmes ?

Nous imaginant propriétaires de notre pays, nous laissant aller à de bancales métaphores domestiques [1] (« quand tu invites quelqu’un chez toi, tu t’attends à ce qu’il respecte les usages en cours chez toi, non ? »), nous nous considérons comme les hôtes de nos semblables. Arrivés hier ou il y a cent ans, nous nous sentons les légitimes propriétaires, gardiens des clés, détenteurs du code du système d’alarme.

Nous qui sommes nés, ou arrivés, dans un pays en paix où règne une enviable abondance, voilà que notre titre de propriété nous permet de toiser le nouvel arrivant. Ne chassons-nous pas le SDF du pas de notre porte ? Ne pouvons-nous, en toute bonne conscience, rejeter à la mer, renvoyer à son oppresseur, raccompagner à la misère, ces vanupieds hagards qui prétendent planter leur tente dans notre jardin ?

Croyant que nos rues sont comme nos salons, nos parcs comme nos jardins, nos structures d’aides comme notre frigo, nous pensons pouvoir en interdire l’accès, nous croyons qu’on nous demande d’être hôtes… et nous le refusons.

Non, nous ne pensons pas tous cela. Des gens ouvrent leur porte, préparent des repas, manifestent, serrent des mains, prennent dans leurs bras, regardent, parlent, écoutent. Des gens pleurent ou ravalent leurs larmes, convoient ou renseignent, nourrissent ou hébergent, militent ou manifestent.

Ces gens qui ouvrent leur porte savent aussi qu’on habite son pays, mais qu’on n’en est pas propriétaire… et qu’on n’a pas le choix de l’hospitalité face à la détresse humaine. Car le droit d’asile n’est pas la concession d’une hospitalité. Il est la conséquence d’une commune humanité, l’humanité de ceux qui fuient devant les démons qui ont pris possession de leurs lieux de vie, l’humanité de ceux qui les voient arriver et qui, nécessairement, sont dans leur camp.

Comme ceux qui nous arrivent ont tourné le dos à l’enfer de la guerre, de la misère et de l’oppression, il nous faut tourner le dos à notre propre enfer. Nous n’avons pas le choix.

Et l’enfer, c’est les hôtes.

[1Mincke Chr., « La métaphore domestique », La Revue nouvelle, n° 6, 2015, p. 2‑4.