L’énergie nucléaire, la démocratie et le pouvoir

Luc Barbé

En octobre, le gouvernement fédéral a décidé de prolonger de dix ans la durée de vie des trois centrales nucléaires les plus anciennes. Cette décision a été précédée et suivie par un débat court, mais par moments intense au sujet de l’énergie nucléaire, et plus généralement, de la politique énergétique. En compensation pour la prolongation, Suez-Gaz de France (société mère d’Electrabel) a mis sur la table des compensations tellement peu significatives que cela a fait beaucoup de bruit. Même les partisans de l’énergie nucléaire ont émis des regrets par rapport à l’accord. La plupart des journalistes ont réagi de façon critique, voire très critique à la décision du gouvernement.

On se propose d’abord ici de récapituler les arguments pour et contre ce choix nucléaire. Puis la décision gouvernementale sera brièvement analysée, pour amorcer une réflexion concernant le lien entre politique énergétique et démocratie.

Pour et contre

Ceux qui s’opposent à la prolongation de la durée de vie des centrales mettent le problème de la sécurité en avant en présentant la catastrophe de Tchernobyl comme exemple de scénario éventuel. Les pronucléaires signalent que la centrale de Tchernobyl était d’un type très différent de celles qui sont en fonctionnement en Belgique et que nos centrales sont parmi les plus sûres au monde. Les adversaires indiquent les risques liés aux attentats terroristes contre les centrales ou les transports de matière fissile. Les partisans signalent que « toutes les mesures nécessaires sont prises en matière de sécurité, mais les impératifs de celle-ci interdisent d’en dire plus ». « Veuillez faire confiance à nos managers et à nos services de sécurité », tel est leur message.

Les « pro » disent que l’électricité d’origine nucléaire est bon marché. C’est faux si on prend en compte la construction de nouvelles centrales. C’est un investissement coûteux et plein de risques. La facture de l’une des deux nouvelles centrales nucléaires européennes, en Finlande, s’est élevée en cours de construction de 3 à 5 milliards d’euros en cours, et le projet a pris trois années de retard. Rien d’étonnant à ce que les investissements dans la nouvelle production nucléaire européenne des dernières années ne représentent qu’un faible pourcentage de l’ensemble des investissements en centrales électriques (lesquelles sont avant tout des nouvelles centrales au gaz et à base d’énergie éolienne). La France reste évidemment l’exception. Mais dans ce pays, l’énergie nucléaire, couplée à la « force de frappe », représente un enjeu d’identité, voire d’orgueil national, et un moyen d’entretenir l’image — l’illusion — d’être une grande puissance internationale.

Mais revenons au prix de revient de l’énergie nucléaire. Certes, il est bas s’il correspond au coût de production de l’électricité à partir des centrales actuelles dans le cadre légal en vigueur. C’est que les centrales sont amorties et les coûts sont en partie transférés sur la collectivité. Ainsi, pour les installations nucléaires, la responsabilité légale en cas d’accidents est plafonnée de telle manière que le risque et les coûts soient reportés sur la collectivité. En outre, tous les coûts de l’entreposage des déchets ne sont pas comptabilisés dans le prix de revient de l’électricité nucléaire. C’est d’ailleurs impossible. Une partie des déchets sera encore radioactive dans 230.000 ans. Les pronucléaires tablent sur le fait que ce stock peut être enfoui profondément dans des couches argileuses sans qu’il soit encore besoin de surveillance. Mais c’est très fantaisiste. Personne ne peut dire de façon un tant soit peu certaine que, dans 10.000 ou 150.000 ans, la gestion de ces déchets ne confrontera pas nos successeurs à des défis inattendus et immenses. Ce coût n’est donc pas pris en compte dans le prix du flux nucléaire actuel. Voilà où nous en sommes pour la problématique des déchets. Les partisans de l’énergie nucléaire nous demandent de faire confiance à leur concept de « dépôt final en profondeur » des déchets dangereux. Les opposants disent que, au cours de l’histoire de l’humanité, nous sommes la première génération qui refile un tel héritage aux milliers de générations futures. Cela s’appelle un manque d’éthique.

L’argument le plus entendu des « pro » est l’argument climatique. L’énergie nucléaire ne causant que peu d’émanations de gaz à effet de serre, ils prétendent que, vu l’épée de Damoclès du réchauffement climatique, nous ne pouvons pas nous permettre de remplacer cette « technologie amie du climat » par des centrales au gaz et au charbon hostiles au climat. Les « contra » montrent que bien des pays qui recourent massivement à l’énergie nucléaire, comme la Belgique, se caractérisent aussi par un haut taux d’émission de gaz à effet de serre par habitant, que les énergies renouvelables n’engendrent aucune émission de gaz à effet de serre, et que la réduction la plus importante des gaz à effet de serre peut être obtenue dans les secteurs de l’habitat et du transport. Ils disent que notre pays peut aussi chercher à correspondre aux normes post-Kyoto sans énergie atomique, c’est une question de volontarisme politique.

Se pose aussi la question de la prolifération des armes nucléaires, étant donné qu’on ne peut pas vraiment placer une cloison étanche entre les usages civil et militaire de l’énergie atomique. Les uns disent que l’Agence internationale de l’énergie atomique veille à ce que des pratiques irresponsables ne se produisent pas, et que, hormis pour les essais, on n’a plus utilisé de bombe atomique depuis Hiroshima et Nagasaki. Les autres insistent sur le fait que c’est dans les trois régions du monde où les tensions politiques sont les plus grandes que sont situés la plupart des pays détenteurs d’armes nucléaires : la Corée du Nord en Extrême Orient, l’Inde et le Pakistan en Asie du Sud, Israël au Moyen Orient, plus l’Iran qui travaille à se doter d’un tel armement [1]. Dans ces trois régions, on risque un nouvel Hiroshima, ou pire. On ne peut donc parler d’une politique de non-prolifération couronnée de succès (et encore, nous n’avons rien dit des anciens programmes atomiques de l’Irak, de la Libye et de l’Afrique du Sud notamment, et des nouveaux dont on peut présumer l’existence en Syrie et au Myanmar).

Un dernier aspect est la limitation des réserves d’uranium. Les partisans de l’énergie atomique mettent en avant les possibilités de retraitement, ce qui implique en quelque sorte que nous serions destinés à vivre presque éternellement avec cette technologie. Les adversaires de l’énergie atomique indiquent que, même avec une faible augmentation du nombre de centrales nucléaires, les ressources en uranium seront épuisées d’ici quelques décennies et que, non seulement le retraitement est gravement polluant et favorable à la prolifération, mais que ce procédé est très cher, tellement coûteux que presque tout le monde y a renoncé.

Vainqueurs et perdants

Considérons un instant la décision gouvernementale concernant la durée de vie de nos centrales. On s’attend à ce qu’une décision d’une telle importance soit prise après une mûre réflexion, une large consultation et un véritable débat de société. On pourrait aussi s’attendre à ce que la décision soit cohérente. Rien de tout cela. Alors que la décision de sortir de l’énergie nucléaire avait été un sujet de débat politique et sociétal pendant plus de deux ans, ici tout a été expédié en quelques semaines.

En outre, la maigreur des compensations que le gouvernement a extorquées à Suez-Gaz de France est tout simplement choquante. Alors que, selon des rapports officiels comme celui de la Commission de régulation de l’électricité et du gaz (CREG), la prolongation de la durée de vie des centrales nucléaires rapportera des milliards d’euros à Suez-Gaz de France pendant les années à venir, le gouvernement se satisfait de quelques centaines de millions d’euros par an. Un montant que le secteur pourra encore mettre au compte du consommateur d’électricité. De plus, le calendrier pose des questions énormes. Prolonger la durée de vie des centrales les plus vieilles de dix ans, cela signifie qu’on les fermerait en 2025. Or, dans l’état actuel de la législation, les deux centrales les plus récentes devraient aussi fermer. Cela signifierait que pas moins de cinq des sept centrales nucléaires seraient fermées en 2025, et donc que durant cette même année on devrait recourir à une énorme capacité de substitution. Un tel scénario est très difficile à organiser, ce qui indique fortement que la véritable intention est de prolonger la durée de vie de toutes les autres centrales. Mais cela ne fut pas, et n’est toujours pas communiqué. Drôle de courage politique…

Regardons maintenant qui est gagnant dans ce dossier. Les actionnaires de Suez-Gaz de France, donc en première ligne l’État français actionnaire principal de la firme, à côté d’actionnaires comme Albert Frère. Et encore ? On ne voit guère que des perdants. Les Belges perdent deux fois. Une fois comme citoyens. En effet, on ne peut parler d’un processus de décision démocratique, ni — comme on vient de le voir — de maîtrise accrue de la politique énergétique. Une seconde fois comme consommateurs. En effet, le consommateur reste dépendant d’un monopole dont le pouvoir s’est en fait encore renforcé. Comment se fait-il que le gouvernement d’un pays souverain, si petit soit-il, se mette ainsi à genoux devant un autre pays et devant des actionnaires privés ? Cette capitulation a sans doute à voir avec la faiblesse du gouvernement actuel, laquelle se vérifie sur d’autres terrains. il est difficile de parler d’une politique socioéconomique volontariste ou d’une politique budgétaire cohérente à propos du déraillement du budget. Mais celui-ci illustre peut-être également le verrouillage des décisions politiques par les actionnaires d’entreprises.

Nous rejoignons ici une des questions centrales de notre temps : comment les citoyens peuvent-ils acquérir plus de maîtrise sur l’organisation de l’existence collective ? Comment le marché peut-il être expulsé de domaines où, d’un point de vue démocratique, il n’a pas sa place ou devrait seulement jouer un rôle réduit ?

On atterrit ainsi sur la problématique des liens entre technologie, démocratie et souveraineté démocratique. L’énergie nucléaire n’a pu être développée que moyennant une injection massive de moyens financiers par les pouvoirs publics et ne peut subsister que moyennant une collaboration étroite entre ces derniers et les exploitants des centrales nucléaires. L’autorité politique doit protéger les centrales contre les attentats, veiller à la sécurité nucléaire, contribuer à résoudre le problème des déchets et persuader la population du bien-fondé de ces « solutions ». La population, et même le Parlement, n’a en général qu’une prise réduite dans ces domaines. En effet, à tort ou à raison, l’autorité ne peut ni ne veut divulguer l’information pertinente.

En outre, la technicité des dossiers rend le débat difficile, et les investissements pour une centrale nucléaire sont tellement coûteux qu’ils ne sont réalisables que par de très grandes firmes. Pour construire une éolienne qui produit de l’électricité à l’échelle d’un village, les gens s’unissent dans une coopérative. Bien des entreprises sont actives dans ce secteur. Point de monopole. Pas davantage question de rapports secrets, de services de sécurité et de menace terroriste. En définitive, ici, le commun des mortels récupère la maîtrise d’un bien aussi coûteux et stratégique que l’énergie. En d’autres termes, quand on choisit l’énergie nucléaire, il faut payer le prix fort en termes de déficit de démocratie, de transparence et de souveraineté démocratique alors que, précisément, l’énergie renouvelable rend possible un « plus » à cet égard.

Le développement de l’énergie alternative ne contribue donc pas seulement à un transfert de richesse de quelques grands groupes industriels vers une multitude d’entreprises et de citoyens, mais aussi à un transfert de pouvoir de quelques grandes entreprises et de l’autorité politique vers beaucoup de petites entreprises et vers les simples citoyens. Il ne s’agit pas seulement, ou pas tellement, d’un débat et d’un conflit entre partisans et adversaires d’une technologie déterminée, mais d’une lutte pour l’argent et le pouvoir, pour beaucoup plus d’argent et beaucoup plus de pouvoir. Cette lutte se joue pour l’instant dans les coulisses alors qu’elle devrait faire l’objet d’un débat démocratique et public. Si tous les chiffres et les faits concernant les avantages et les coûts de l’énergie nucléaire étaient mis sur la table et si les conséquences du choix nucléaire pour le profil démocratique de notre existence collective étaient clarifiées, l’issue du débat serait tout d’un coup très différente.

Traduction Paul Géradin

[1Naturellement, l’Iran le nie, mais il en a été de même naguère pour le Pakistan. Ces pays savent bien que ce mensonge est nécessaire pour réaliser leurs programmes. On peut penser qu’Israël n’acceptera jamais que l’Iran fabrique une arme nucléaire ; au besoin, même contre l’avis des États-Unis, il bombardera les installations nucléaires iraniennes, déclenchant le conflit international le plus grave depuis des décennies. La « doctrine Begin » de 1981 reste un leitmotiv de la politique israélienne : « En aucun cas nous ne permettrons qu’un ennemi développe des armes de destruction massive contre le peuple d’Israël. »