L’énergie du vide. Hommages à François Englert

Anathème • le 21 octobre 2013

Personne ne sait ce que c’est, mais tout le monde admet que ce fut fortiche d’en prévoir l’existence 40 ans avant d’être à même de le détecter. Le boson de Brout, Englert et Higgs (pour rendre justice à chacun de ses théoriciens) fit l’événement de l’année passée après que le CERN en annonça la détection. Il ressurgit cette année avec l’attribution du prix Nobel de physique à François Englert et Peter Higgs.

Puisque ces deux scientifiques partaient favoris dans la course, tout le monde était dans les starting blocks. Le festival de félicitations ne s’est donc pas fait attendre. « Cette prestigieuse distinction couronne une des plus brillantes intelligences belges et une carrière exceptionnelle au service de la science des particules », commença sobrement Elio Di Rupo.

Et notre Premier d’affirmer sans sourciller que la récompense est un signe « encourageant pour les jeunes. Cela va les inciter à aller vers les jobs techniques et scientifiques où il y a des emplois. » Et il faut lui donner raison : on embauche de plus en plus de découvreurs de bosons. On s’attend cependant à ce que les libéraux réclament que les bosons soient découverts par des chômeurs de longue durée remis au travail un jour par semaine, de gré ou de force. Tant qu’à faire…

Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? « Aujourd’hui tous les regards sont tournés vers la Belgique avec une reconnaissance de notre haut niveau scientifique. Aujourd’hui, on sait qu’en termes économiques, c’est l’innovation qui fera la différence », poursuit notre Sauveur qui oublie sans doute que rien ne permet de penser que le boson soit une « innovation » (c’est d’ailleurs une découverte théorique) susceptible de faire une quelconque « différence » en matière économique. Peut-être serait-il utile de rappeler qu’il y a quarante ans, Brout et Englert ne se sont pas vu demander quelles seraient les retombées sociales de leurs recherches. Leurs collègues actuels, par contre, de plus en plus soumis à ce genre de diktats de la part de gens soucieux de « faire la différence », se verraient sans doutes décourager de travailler sur d’obscures « brisures de symétrie », ou alors dans leur coin, sous contrat à durée indéterminée, et en n’oubliant pas de remettre un rapport annuel aux autorités ayant la mansuétude de leur fournir leur pain.

Lyrique quant à lui, Rudy Demotte tente la récupération régionale : « Dans la lignée de Jules Bordet, Albert Claude, Christian de Duve, Dominique Pire et Ilya Prigogine, cette distinction du Professeur Englert est un immense honneur pour la science en Wallonie et à Bruxelles », par manque de temps, il s’abstient de rappeler que l’intégralité de ces recherches nobélisées a été réalisée dans le cadre de l’État unitaire belge… ou à l’étranger, Prigogine ayant commencé en Russie et Brout aux États-Unis. Céline Frémault, ministre bruxelloise de la recherche scientifique, emprunte la même voie : à travers ce prix, c’est « un message fort que la Région bruxelloise envoie au monde », carrément. « Nous croyons en l’économie de la connaissance et comptons de nombreux acteurs scientifiques de premier plan, tant dans le monde académique que dans le secteur privé [1]. Chaque année, nous investissons dans la recherche et l’innovation et nous continuerons de nous mobiliser pour le progrès et pour l’avenir », précise-t-elle, oubliant au passage que la Région de Bruxelles-Capitale ne finance que des recherches appliquées ou orientées vers l’amélioration de sa gouvernance. Peut-être ignore-t-elle qu’il n’y a pas de Nobel de science politique, pas davantage qu’en matière d’études sur la mobilité. Quant à l’économie de la connaissance, on peine à comprendre le lien qu’elle pourrait entretenir avec l’action des institutions belges (tous niveaux de pouvoirs confondus) au cours des dernières décennies.

Qu’importent ces vétilles, puisque, pour Rudy « cette illustre reconnaissance fera naître un grand nombre de vocations scientifiques auprès des jeunes Wallons et Bruxellois, contribuant ainsi au renforcement d’une tradition d’excellence dans des domaines essentiels à la fois pour le progrès de l’humanité et le développement de nos régions. » Rudy et Céline devaient décidément être assis sur le même banc, même s’il est difficile de dire qui a copié sur l’autre, la ministre bruxelloise affirmant que : « L’honneur de cette prestigieuse distinction rejaillit sur l’Université Libre de Bruxelles et, au-delà, sur toutes les universités belges et sur notre pays dans son ensemble. Elle met aussi en lumière le niveau d’excellence que vise notre enseignement supérieur ». Que l’excellence soit le cache-sexe de la soumission de la recherche au managérialisme capitaliste, et donc l’antinomie du contexte qui a permis les travaux de Brout et Englert, ne semble pas effleurer ces Excellences. Pas davantage que Jean-Claude Marcourt, empruntant aussi plein pot la voie de l’excellence.

C’est ici qu’il faut rappeler que le gouvernement wallon, visionnaire, avait devancé le comité Nobel en élevant au rang de Commandeur du Mérite wallon le Professeur François Englert, ce Bruxellois ayant travaillé à Bruxelles grâce à de l’argent fédéral (enfin, unitaire). Logiquement, le ministre wallon de la Recherche fondamentale, Jean-Marc Nollet, prix Nobel d’anacoluthe, se devait d’intervenir. Il rappelle donc que « ce prix récompense plus de quarante années d’efforts investies par les chercheurs de l’ULB et leur collègue écossais Peter Higgs pour mettre en lumière l’existence du boson de Brout-Englert-Higgs ». Finalement, quelques ULBistes et un écossais ont suffi, non seulement à théoriser le boson, mais aussi à mettre son existence en lumière. On se demande encore comment la Belgique a obtenu l’autorisation d’enterrer son LHC sous la Suisse et la France. L’essentiel étant dans le calembour, M. Nollet conclut par un brillant « La récompense obtenue aujourd’hui prouve donc combien la recherche fondamentale est la particule élémentaire de l’obtention d’un prix Nobel ! » Car, finalement, quel peut bien être l’intérêt de la recherche fondamentale, si ce n’est de décrocher l’un ou l’autre prix ?

Le président du PS, Paul Magnette, lui, n’oublie pas cette année 1964 où il discutait boson avec Brout et Englert, à la machine à café de son alma mater. Cette intimité explique sa joie : « C’est un jour historique pour mon ancien collègue de l’ULB mais cela met surtout sous les feux des projecteurs l’ensemble de la communauté scientifique belge. » Et lui aussi de reprendre le couplet sur les vocations scientifiques. Il faut dire qu’au vu des conditions d’exercice des activités scientifiques, on comprend qu’il soit question de sacerdoce.

Terminons notre bref tour d’horizon avec Pieter Timmermans, patron de la FEB, qui « espère sincèrement que cette récompense sera une source d’inspiration pour tous les jeunes de ce pays que j’encourage dans les voies scientifiques ». La Fédération ajoute que « Le travail effectué par ce scientifique belge durant des décennies prouve l’importance de la recherche fondamentale pour un pays comme la Belgique. Une découverte dont les applications et les enseignements sont essentiels à la compréhension de notre monde. », oubliant sans doute de préciser quelles sont les applications du boson et la nature de la plus-value de recherches qui se révéleraient sans retombées économiques. De même qu’il n’est pas expliqué pourquoi la recherche fondamentale est importante « pour un pays comme la Belgique », comme s’il existait d’autres pays qui lui ressemblaient… Gageons que tout ceci n’empêchera pas la FEB de continuer à militer pour une recherche essentiellement dirigée vers le profit économique.

On ne peut s’empêcher d’être admiratif face à tant d’énergie déployée par des gens n’ayant rien à dire pour produire un discours sensé à propos d’une découverte déjà ancienne mais incompréhensible, aussi sublime qu’inutile, si ce n’est à comprendre. Il est par ailleurs émouvant que tant d’édiles dont l’essentiel de l’activité consiste à faire semblant d’avoir compris pour pouvoir faire semblant d’agir se prosternent ainsi devant celui qui a compris sans se sentir obligé de justifier d’une action concrète. Ces communiqués sonnent comme autant d’hommages de la vacuité prétentieuse et fébrile à la plénitude modeste et presque contemplative d’une compréhension désintéressée. Un hommage du poulet sans tête à ce qui fonde l’humanité : l’inextinguible désir de savoir, quelle qu’en soit la vanité.

Il est donc désormais établi que la politique contemporaine est quantique : son vide, à l’image du vide quantique, grouille d’une énergie d’où émerge en permanence une matière qui s’auto-annihile sitôt apparue. L’énergie du vide politique, un inutile fourmillement. Déjà oublié.

N.B. Pour m’adresser mon prix Nobel de science politique, le comité éponyme est invité à s’adresser à la rédaction de la Revue nouvelle.

[1Des noms ! Des noms ! (NDLR)